CHAPITRE XXX
Jésus continue à former ses disciples.
Le lendemain, Jésus se rendit sur la colline, au nord de la route entre Capharnaüm et Bethsaïde. C’était là que, l’année précédente, il avait enseigné qu’il faudrait manger sa chair et boire son sang. Tous les disciples et les apôtres présents s’y étaient rassemblés. Ils étaient bien en tout une cinquantaine.
Jésus les enseigna sur leur mission ; il leur dit quels fruits porteraient leurs travaux accomplis, et quelle en serait la récompense ; il parla aussi de leurs dispositions, de leurs préjugés, de leur bonne volonté et des persécutions qu’ils devaient subir. Il les instruisit sur la manière d’enseigner et de se conduire, et particulièrement sur la jalousie des uns à l’égard des autres ; enfin il raconta la parabole des ouvriers de la vigne, telle que la rapporte l’Évangile. L’autre soir, chez Marie, il ne l’avait donnée qu’en abrégé pour qu’ils méditassent sur ce sujet ; maintenant il l’expliqua avec beaucoup de détails. Les saintes femmes assistaient à cette instruction, parce qu’elles aussi avaient leurs bonnes œuvres à faire, et parce que plusieurs d’entre elles n’avaient pas une idée bien claire des dispositions dans lesquelles nous devons agir, pour que nos actions soient méritoires et portent leurs fruits. Jésus loua et encouragea les disciples ; il dit que, quand tous ceux qu’il avait envoyés en mission seraient réunis, il leur permettrait d’aller visiter leurs proches et de se reposer quelque temps. Il les bénit tous ensemble en étendant les mains sur leurs têtes, et les remplit d’une force et d’un zèle nouveau.
Dans l’après-midi, Pierre, Jacques le Mineur, Matthieu et quelques anciens disciples de Jean, vinrent saluer Jésus dans la maison de Marie. Pierre pleurait de joie ; on se réunit dans sa maison pour prendre un repas ; tous se souhaitèrent mutuellement la bienvenue et se communiquèrent les uns aux autres ce qu’ils avaient fait. Jésus enseigna et revint encore sur son voyage en Chypre ; il raconta de nouveau à sa mère, aux saintes femmes et aux disciples la parabole du pêcheur qui, étant allé en mer pour pêcher, prit cinq cent soixante-dix poissons et les mit dans l’eau vive. Il répétait souvent les mêmes paraboles avec des explications différentes. Le Seigneur prêchait dès lors sur l’évangile, comme on le fait encore. Une grande partie de ce qu’il enseigna ce jour-là se trouve dans l’Évangile, mais parmi les instructions qu’il donna aux disciples en les envoyant en mission, de même que les paraboles tant de fois redites n’y sont rapportées que d’une seule fois.
Les saintes femmes avaient apporté une provision de sandales, de ceintures et de vêtements de tout genre ; elles les distribuèrent aux disciples nouvellement arrivés qui avaient usé les leurs en voyage. À cette occasion, Jésus leur parla de la signification des différentes parties de l’habillement ; ainsi il dit à propos des ceintures : « Ceignez vos reins et tenez à la main vos lampes allumées. »
Le jour suivant, dès le matin, Jésus, les apôtres et tous les disciples, montèrent sur la grande barque de Pierre et sur la petite nacelle de Jésus, lequel était assis près du mât, sur le banc des rameurs, enseignant ou écoutant les apôtres. Il s’était embarqué et les avait emmenés pour pouvoir, sans être gêné par la foule, se faire raconter, surtout par les derniers venus, ce qui leur était arrivé, et à ce sujet faire lui-même ses observations. Ils avaient enseigné et baptisé beaucoup de monde et guéri une foule de malades. Cependant, en face de plusieurs, ils s’étaient trouvés impuissants à les rendre à la santé. Souvent persécutés, chassés même à coups de pierre, ils avaient surtout constamment évité les pharisiens, et nulle part ils n’étaient entrés en dispute avec eux. Toutefois, le bien qu’ils avaient fait et celui qui leur avait été rendu surpassaient de beaucoup le mal qu’ils avaient eu à endurer.
Pierre fit son récit avec une chaleur extrême, et déclara avec un certain air de satisfaction qu’ils avaient répandu et recueilli beaucoup de bien. Mais Jésus se tourna vers lui et lui dit : « Silence, homme vain ! c’est assez ». Et le vieil apôtre que Jésus aimait tant se tut aussitôt, et comprit une fois de plus qu’il était trop ardent. Judas est ambitieux, mais non pas ouvertement. Il évite une humiliation avec plus de soin que le pécheur même. Le soleil brillait, et des voiles tendues tout auprès les tenaient à l’ombre ; ils discoururent jusqu’au soir ; alors ils revinrent à terre.
Jésus leur fit encore une instruction sur une hauteur, à une demi-lieue de la pêcherie de Pierre, et leur dit comment ils auraient à se conduire dans les circonstances difficiles. Ils lui avaient exposé leur manière de répandre son enseignement et ses paraboles ; ils l’interrogèrent sur ce qu’il fallait dire ou taire, et lui soumirent des discours entiers, demandant si c’était bien. Jésus répondit à toutes leurs questions, et ajouta : « Quand je serai retourné chez mon Père, je vous enverrai le Saint-Esprit, et alors vous saurez toujours enseigner comme il faudra. »
Des pharisiens et quelques autres personnes s’étaient embarqués pour suivre Jésus sur le lac. Ils supposaient qu’il débarquerait sur un point quelconque du littoral pour enseigner le peuple, et voulaient l’épier ; mais ils furent trompés dans leur espérance, et durent s’en retourner sans avoir rien fait.
Quand je considère ainsi toute la vie et les habitudes de Jésus et de ses disciples, il me semble évident que s’il venait maintenant au milieu de nous, il rencontrerait beaucoup plus de difficultés qu’à son époque. Je le vois, lui et les siens, aller et venir en toute liberté, enseigner et opérer des guérisons. Sauf les pharisiens endurcis et orgueilleux, personne ne lui fait obstacle ; ces derniers eux-mêmes ne savent où ils en sont avec lui. Ils n’ignorent pas que le temps de la promesse est arrivé, et que les prophéties s’accomplissent ; ils reconnaissent en lui quelque chose de saint, de merveilleux, d’irrésistible. Je les vois bien souvent assis, scrutant les prophètes et d’anciens commentaires ; mais jamais ils ne veulent se rendre, car ils se font une toute autre idée du Messie, qui, selon eux, devait être leur ami et associé ; cependant ils ne s’attaquent pas encore à Jésus. Beaucoup de disciples lui supposent aussi une puissance secrète, des rapports avec un peuple ou avec un roi, et croient qu’un jour il montera sur le trône de Jérusalem, pour être le monarque saint d’un peuple heureux ; ils croient qu’eux-mêmes, étant devenus pieux et sages, auront de belles positions dans son royaume. D’autres comprennent la mission céleste du Seigneur, sans toutefois s’élever jusqu’à l’ignominie de la croix. Un petit nombre agit uniquement par amour filial et par un saint enthousiasme.