CHAPITRE XXIX

Guérisons à Capharnaüm. — Les pharisiens confondus.

À l’ouverture du sabbat, Jésus se rendit à la synagogue accompagné de ses disciples. Les pharisiens occupaient la place élevée où l’on enseignait ; mais, l’y voyant monter directement, ils se retirèrent. Il lut les passages de l’Exode (xiii ; xvi), et ceux de Josué (ii) où il est parlé des explorateurs envoyés par Moïse dans la terre de Chanaan, des murmures du peuple et de son châtiment, de Rahab et des explorateurs envoyés par Josué à Jéricho. Les pharisiens étaient très irrités de sa hardiesse ; cependant ils convinrent entre eux de le laisser parler pour le quart d’heure, se réservant de tenir conseil le soir ou après le sabbat, et d’aviser au moyen de lui fermer la bouche. Jésus, qui connaissait toute leur malice, leur dit qu’ils étaient des explorateurs d’une espèce particulière, et qu’ils n’étaient pas là pour chercher, mais pour trahir la vérité. Après leur avoir fait de sévères réprimandes, il enseigna sur les textes d’Ézéchiel ; il parla de la ruine de Jérusalem et des châtiments réservés au peuple s’il ne faisait pas pénitence et refusait de reconnaître le royaume du Messie. Il raconta aussi la parabole du fils de roi mis à mort par ses serviteurs infidèles. Ils étaient exaspérés, mais ils n’osèrent pas le contredire.

Les femmes étaient toutes à la synagogue, où les étrangers avaient leur place. Marie et les femmes de Capharnaüm occupaient celles qui leur appartenaient. Marie a une simplicité, une gravité et une sérénité qui la distinguent parmi toutes les autres.

Je vis Jésus, à la demande de plusieurs personnes de Capharnaüm, quitter la demeure de sa mère pour aller guérir des enfants malades. Il visita, suivi de quelques disciples, une vingtaine de maisons riches ou pauvres, et guérit un grand nombre d’enfants des deux sexes, de trois à huit ans. Je pensai qu’une épidémie régnait dans la ville, car tous ces enfants avaient la même maladie. Jésus ne les traita pas tous de la même manière ; à plusieurs il mit la main sur une partie affectée, il en frotta d’autres avec de la salive ; il souffla sur quelques-uns. Il ne les guérit pas tous immédiatement, plusieurs cependant se levèrent aussitôt. Il les bénit et les rendit aux parents avec diverses exhortations. Il ordonna de prier pour quelques-uns et prescrivit les soins à leur donner. En toutes ces choses, il n’avait en vue que le salut des parents et des enfants. Sur la place du marché, Jésus entra dans la maison des parents d’Ignace. Il guérit cet enfant, qui avait alors quatre ans et était très aimable.

On avait amené beaucoup de malades à la maison de Pierre, en avant de la ville ; Jésus les guérit et les instruisit. Les pharisiens, exaspérés, l’avaient épié toute la matinée. Dans l’après-midi, trois d’entre eux vinrent dans la cour de la maison où Jésus opérait ses guérisons sous les portiques. Ils s’approchèrent d’un air doucereux, pénétrèrent jusqu’à lui, et l’avertirent qu’il ferait bien de cesser, de se tenir tranquille et de ne plus troubler le jour du sabbat. Leur dessein était d’entamer une dispute, mais Jésus se détourna d’eux, disant qu’il n’avait point affaire à eux, car il les savait incurables. Puis il ne fit plus attention qu’à ses malades, et ils s’en allèrent pleins de fureur.

Cependant les autres disciples s’étaient rendus au nord de la maison de Marie, sur la hauteur où Jésus avait si souvent enseigné. Beaucoup de voyageurs s’y trouvaient campés sous des tentes. Les disciples y enseignèrent et guérirent durant toute la journée. Ils reproduisaient les divers enseignements, si souvent répétés et expliqués de tant de manières par le Seigneur, dans les nombreux voyages où ils l’avaient suivi, et ils guérissaient par l’imposition des mains et par l’onction d’huile bénite.

Le soir, Jésus retourna, avec tous ses disciples, à la synagogue pour la clôture du sabbat. Il enseigna de nouveau sur les murmures du peuple au récit des explorateurs de Moïse, et sur le châtiment qu’ils leur avaient attiré ; tous durent périr dans le désert, et il ne fut donné qu’à leurs enfants de voir la terre promise. Il parla avec force de la bénédiction et de la malédiction ; des explorateurs du royaume de Dieu traîtres à leur mission ; de ceux qui ne doivent pas y entrer parce qu’ils méconnaissent le Messie ; enfin des jugements de Dieu sur Jérusalem et sur tout le pays.

Alors deux pharisiens montèrent en chaire et enseignèrent sur un passage de la lecture du jour selon lequel Dieu, dans le désert, ordonna à Moïse de faire lapider, par tout le peuple, un homme qui avait ramassé du bois le jour du sabbat (Num., xv, 32-36). Ils appliquaient cela aux guérisons que Jésus opérait ce même jour. Jésus leur dit : « La santé des pauvres et des malheureux peut-elle être comparée à du bois bon à brûler ? Ne peut-on pas avec plus de justice, comparer votre hypocrisie à du bois mort ? En vous scandalisant de la guérison des pauvres, en voyant la paille dans l’œil du prochain sans apercevoir la poutre dans le vôtre, ne ramassez-vous point vous-mêmes du bois, non pour préparer vos aliments, mais pour le mettre en travers sur le chemin de la vérité, afin de réchauffer et de mettre en ébullition le venin de la perversion et de la discorde ? Ne pouvons-nous pas recevoir le jour du sabbat les dons que nous avons demandés ce jour-là même ? Ne pouvons-nous pas donner ce que nous avons ? La loi s’applique aux œuvres corporelles ; or celles-ci ne sont défendues que pour laisser aux hommes le loisir de faire les œuvres spirituelles. Comment la loi du sabbat pourrait-elle défendre de guérir un malade le jour du sabbat et de lui rendre le pouvoir de le sanctifier ? » Jésus les réfuta ainsi et les confondit tellement, qu’ils n’osèrent proférer une seule parole. Les auditeurs étaient très émus : quelques-uns méditaient en silence ces enseignements ; d’autres se disaient à l’oreille : « Oui, c’est lui ! c’est le Messie. Nul homme, nul prophète ne pourrait enseigner de la sorte ! » La plupart se faisaient des signes d’intelligence, se réjouissant de la défaite des pharisiens ; d’autres, au contraire, qui avaient le cœur endurci, se dépitèrent avec eux.