CHAPITRE XXVII
Retour de Jésus à Capharnaüm dans la maison de sa mère.
Le lendemain, au sortir de Naïm, Jésus monta sur la hauteur située au nord-est, en deçà du Cison. Il n’était accompagné que d’un petit nombre de disciples. Après une heure de marche, il atteignit un village qui s’appelait Rimmon ou quelque chose de semblable. Il n’y avait pas là de synagogue, mais seulement une école surveillée par les lévites du bourg voisin. Ceux-ci précisément s’y trouvaient, et ils vinrent au-devant de Jésus. Le Seigneur enseigna les garçons et les jeunes gens, visita les jeunes filles et se mit à prêcher devant l’école, sur une place où vinrent aussi des gens qui l’avaient entendu à Naïm. Il parla particulièrement aux enfants des devoirs généraux de la loi, et il ne leur annonça point, comme il faisait devant le peuple, les fléaux dont on était menacé.
Les lévites ayant pris congé de lui, il s’en alla de son côté à quatre lieues plus loin, traversa la vallée dans laquelle se trouvait la fontaine de Capharnaüm, et arriva sur le soir à Azanoth, où l’année précédente, les saintes femmes s’étaient arrêtées avec Madeleine, après qu’elle eut été délivrée de sept démons. C’était une petite ville, bâtie sur le flanc nord-est des collines qui descendent à la mer. Du côté du midi, les hauteurs permettent à peine de voir le Thabor ; mais du côté de Capharnaüm, la vue s’étend jusqu’à Tarichée ; le site est très pittoresque.
Jésus avait là un logement où il entra à la chute du jour. Plusieurs de ses amis de Capharnaüm l’y attendaient ; après l’avoir salué, ils lui lavèrent les pieds et lui offrirent des rafraîchissements. Je reconnus Jaïre et sa fille, l’aveugle guéri à Capharnaüm, une parente de l’hémorroïsse Enoué, et Lia, qui s’était écriée : « Heureuses les entrailles qui vous ont porté ! » Toutes ces femmes, couvertes de leurs voiles, se prosternèrent devant Jésus ; il leur dit de se relever et les bénit. Elles pleurèrent de joie de le revoir. La fille de Jaïre était tout à fait changée ; je la vis fraîche et bien portante, humble et pieuse. Jésus prit un léger repas avec les disciples et les autres amis. Il enseigna, raconta et exhorta jusqu’à une heure assez avancée de la nuit.
Le jour suivant, je vis Jésus aller à une lieue au nord-est à Damna. Il y avait, en avant de cette ville, un logement préparé pour lui par des parents de saint Joseph. Lazare et deux disciples de Jérusalem, neveux, je crois, de Joseph d’Arimathie, l’y attendaient. Lazare était dans le pays depuis une huitaine de jours, encore occupé de se défaire des terres et des bâtiments de Magdalum ; car on n’avait guère vendu que le mobilier. Lorsque Lazare lui souhaita la bienvenue, Jésus l’embrassa, ce qu’il ne faisait d’ordinaire que pour lui, pour les apôtres et pour les plus anciens d’entre les disciples ; quant aux autres, il se bornait à leur donner la main. Après le lavement des pieds, ils se reposèrent un peu ; puis ils se promenèrent dans le jardin et s’assirent dans la grande salle. Lazare exposa avec calme l’état des choses à Jérusalem, et la position dans laquelle lui et ses amis s’étaient trouvés. Jésus parla des habitants de l’île de Chypre et particulièrement des convertis qui l’avaient suivi. J’entendis dire, à cette occasion, que Jacques le Mineur et Thaddée étaient allés à Gessur, pour recevoir et installer dans leur future résidence les sept philosophes païens et quelques autres personnes. Jésus parla avec Lazare de la façon dont on devait pourvoir à l’entretien d’un grand nombre de ces gens. Il se confiait sans réserve à Lazare, et je le vis se promener longtemps seul avec lui.
Lazare était de haute taille, doux, pâli, grave et mesuré en toutes choses ; l’homme distingué paraissait en lui, même dans les rapports les plus intimes. Il avait les cheveux blonds, et il ressemblait de visage à saint Joseph ; seulement ses traits étaient plus prononcés et plus forts. Saint Joseph, blond pareillement, avait, dans toute sa personne, quelque chose d’extrêmement doux, tendre et bienveillant.
Jésus, accompagné de Lazare, des disciples, de l’intendant de son logis, et du fils de celui-ci, qui allait être reçu au nombre des disciples, se rendit à deux lieues à l’est de Damna, au village de Zorobabel, où s’étaient présentés à lui les deux scribes lépreux que plus tard il guérit. Ce village était situé sur le flanc méridional de la montagne, qui fermait au sud la vallée de Capharnaüm, et sur laquelle se trouvaient les jardins et vignobles du centurion.
Au logement que Jésus avait là, il fut accueilli par quelques-uns de ses plus anciens disciples, au nombre desquels était Nathanaël, le fiancé de Cana ; quelques-uns venaient de quitter ceux des apôtres qui travaillaient encore, chacun de son côté. Après le lavement des pieds, ils offrirent à Jésus les rafraîchissements ordinaires. Il leur fit diverses questions, et ils lui communiquèrent les nouvelles qu’ils étaient chargés de lui apporter.
Jésus alla ensuite à l’école, où il enseigna sur l’avènement du Messie et sur l’approche du royaume de Dieu. Il montra que tous les signes annoncés par les prophètes recevaient à cette heure leur accomplissement. Il supplia les assistants de se convertir. Il dit que le Messie n’apparaîtrait pas sous la forme que s’imaginaient les Juifs ; qu’à cause de cela, il ne serait reconnu que du petit nombre des pénitents et des humbles. Il leur dit encore que le Messie annoncerait sa doctrine par plus d’une bouche, de même qu’autrefois il avait parlé par la bouche de plusieurs prophètes. Ces paroles me parurent fort remarquables.
Jésus prit un léger repas avec ses compagnons ; après quoi il reçut la visite du centurion Zorobabel, du centurion Cornélius et de son serviteur qu’il avait guéri. Il alla se promener avec eux dans le site agreste qui se trouvait près du village ; vers le soir ils retournèrent à Capharnaüm. Jésus, accompagné de seize ou dix-huit personnes qui marchaient en groupes séparés, fit le tour de la colline par un sentier solitaire, et se rendit à la maison de sa mère, située dans la vallée à l’est de Capharnaüm, à une distance de trois quarts de lieue.
Les saintes femmes venues de Naïm étaient toutes chez la sainte Vierge. Elles ne sortirent pas de la maison pour recevoir Jésus ; Marie non plus n’alla pas au-devant de son Fils. Il se lava, laissa retomber sa robe et entra dans la grande salle, sur laquelle d’un côté s’ouvraient plusieurs petits cabinets. Marie s’avança vers lui, et, inclinant humblement sa tête voilée, elle lui tendit la main, tandis qu’il lui présentait la sienne. Il la salua avec une affectueuse gravité. Les autres femmes, couvertes de leurs voiles, se tenaient un peu en arrière, rangées en demi-cercle. Elles s’inclinèrent profondément, et Jésus salua d’abord celles qu’il n’avait pas vues à Naïm. Je l’ai vu plusieurs fois, quand il était seul avec sa mère, la presser affectueusement contre son cœur pour la consoler et la fortifier ; mais depuis qu’il était entré dans sa vie publique, elle le traitait davantage avec le respect dont on entoure un saint ou un prophète, ou comme une mère traiterait son fils devenu évêque, pape ou roi ; toutefois avec plus de noblesse, et avec cette sainteté, cette simplicité ineffable qui n’appartenaient qu’à elle. Elle ne l’embrassait jamais ; elle ne lui présentait même la main que lorsqu’il lui tendait la sienne.
Je les vis ensuite seuls et prenant leurs repas. Jésus parla à sa mère de l’île de Chypre et des âmes qu’il y avait gagnées. Elle se réjouissait en silence et faisait peu de questions. Elle lui raconta plusieurs choses qui avaient eu lieu en son absence, et, dans sa maternelle sollicitude, elle lui parla des dangers qui le menaçaient. Jésus la reprit avec douceur, lui disant qu’elle devait adorer en pleine confiance les desseins de Dieu ; il devait accomplir sa mission jusqu’à l’heure où il retournerait à son Père. Plusieurs des saintes femmes furent successivement appelées à cet entretien ; elles s’assirent auprès de Marie pendant que Jésus faisait ses récits ou ses leçons.