CHAPITRE XXVI

Jésus guérit un pharisien autrefois ennemi. — Il confond les pharisiens de Naïm.

Jésus vint ensuite par Séphoris à Thanach, qui se trouvait à une lieue au sud-ouest de Mageddo. Les pharisiens de cette ville ne lui étaient pas ouvertement hostiles ; toutefois ils l’épiaient et parlaient de lui d’une façon ironique et très équivoque. Ils lui témoignèrent l’espérance de le voir visiter plusieurs de leurs malades, et le prièrent particulièrement d’aller chez un de leurs confrères qui avait autrefois demeuré à Capharnaüm, et qui était dans un état déplorable. Ils supposaient qu’il allait s’y refuser, parce que ce pharisien, jadis membre du comité qui surveillait Jésus à Capharnaüm, s’était montré très hostile. En punition des injures qu’il avait prodiguées au Seigneur, lors de son refus de recevoir certains jeunes gens au nombre de ses disciples, il était tombé dans une étrange maladie. Il poussait de continuels sanglots, était pris de tremblements et de vomissements, et il dépérissait à vue d’œil. Jésus alla le trouver, et vit un père de famille de trente à quarante ans, alité et souffrant beaucoup. Il lui demanda s’il désirait être guéri et s’il lui croyait le pouvoir de l’aider. Cet homme, tout abattu et confus, dit : « Oui, Seigneur, je le crois. » Alors Jésus lui mit une main sur la tête et l’autre sur la poitrine, pria, et lui ordonna de se lever et de prendre de la nourriture. Le pharisien se leva tout en larmes et remercia Jésus, avec sa femme et ses enfants. Le Seigneur leur parla avec bonté et les consola, sans faire aucune allusion à sa mauvaise conduite d’autrefois.

Ensuite il entra dans plusieurs maisons, et rendit des malades à la santé. Lorsqu’au soir du même jour les pharisiens virent paraître à la synagogue leur confrère guéri, ils perdirent toute envie de contredire Jésus. Il enseigna sur l’accomplissement des prophéties, sur Jean-Baptiste, le précurseur du Messie, et sur le Messie lui-même, et il s’exprima si clairement, qu’ils purent facilement deviner qu’il entendait se désigner.

Il partit de ce lieu, et, tirant vers l’est, se rendit à trois lieues plus loin, jusqu’à une vieille et détestable bourgade appelée Sion. Elle se composait d’un château ceint de murailles épaisses et de quelques maisons qui l’entouraient. Elle était située à deux lieues à l’ouest du Thabor.

Jésus s’était rendu à Sion pour consoler ses malheureux habitants, qu’il savait fort opprimés. C’était une ville dévastée et tombée en ruines. Du reste, les Juifs de cette époque, devenus très négligents, ne se souciaient guère de tenir quoi que ce fût en bon état. Dans l’île de Chypre, toutes choses présentaient un bien meilleur aspect. Jésus descendit dans la partie basse de la ville, quartier misérable, où les pharisiens envoyaient tous les malades, et où les cabanes étaient si étroitement serrées les unes contre les autres, que l’on pouvait à peine respirer. Il y guérit surtout des paralytiques et des goutteux ; lui et ses disciples donnèrent à ces pauvres gens tout ce qu’ils possédaient en argent, en linge et en étoffes, car eux-mêmes n’avaient besoin d’aucune chose, puisqu’ils allaient se pourvoir de tout à Naïm.

En une heure et demie ils firent le trajet de Sion à Naïm. Lorsqu’ils furent arrivés auprès d’un puits, devant cette dernière ville, plusieurs disciples et d’autres personnes vinrent à leur rencontre. Jésus y enseigna encore : on lui lava les pieds et on lui offrit des rafraîchissements. Les disciples de Jérusalem étaient là avec plusieurs des saintes femmes ; quelques-uns avaient célébré la Pentecôte à Nazareth avec Marie, et, en s’en retournant chez eux, ils s’étaient arrêtés à Naïm pour y attendre Jésus. Le Seigneur se rendit d’abord au logement qu’on avait préparé pour lui, dans une maison qui appartenait à la veuve, mère du ressuscité ; puis il alla avec ses disciples visiter la veuve elle-même. Les saintes femmes, couvertes de leurs voiles, vinrent au-devant de lui dans le vestibule de la cour intérieure, et se prosternèrent à ses pieds. Il les salua et entra dans la salle avec elles. Elles étaient, sans compter la veuve, au nombre de cinq. C’était Marthe, Madeleine, Véronique, Jeanne Chusa et la Suphanite. Elles s’assirent, mais ne dirent mot avant que Jésus leur eût adressé la parole ; alors chacune répondit à son tour. Elles lui parlèrent de Jérusalem, d’Hérode et des tentatives de ce prince pour s’emparer de lui. À ces nouvelles, il leva le doigt et les réprimanda de leurs préoccupations mondaines, et de la facilité avec laquelle elles jugeaient le prochain. J’avais à ce moment des motifs pour m’appliquer à moi-même cet avertissement.

Jésus leur parla de l’île de Chypre et de ceux qui avaient reconnu la vérité. Il parla aussi avec prédilection du gouverneur romain de Salamine, et comme les femmes s’écrièrent : « Il ferait bien de quitter ce pays », Jésus leur répondit : « Au contraire, il doit rester là pour rendre service à beaucoup de personnes, jusqu’à ce que, mon œuvre achevée, il soit remplacé par un autre gouverneur qui sera aussi l’ami de l’Église future. » Je supposai que Jésus entendait parler de Sergius Paulus, qui fut converti par saint Paul (Act. xiii, 7-12). Les saintes femmes versèrent plusieurs fois des larmes, et je pleurai avec elles.

Madeleine et la Suphanite ne brillaient plus par leur beauté ; pâles et amaigries, les yeux rougis par les larmes, elles se montraient humbles et modestes. Marthe avait toujours la même activité, la même aptitude aux affaires. Jeanne Chusa était pâle et grave ; mais grande, robuste et vigoureuse. Véronique avait dans sa personne quelque chose de sainte Catherine ; elle était d’ailleurs résolue, franche et hardie.

Jésus prit un repas dans son logis : puis il se rendit pour le sabbat à la synagogue, où il se tint avec ses disciples à la place réservée aux docteurs en voyage. Cependant les rabbins, après avoir récité les prières et lui avoir souhaité la bienvenue, le conduisirent à la chaire et l’invitèrent à y monter pour faire la lecture. Il lut des passages des Nombres (viii, 1 ; xiii, 1) où il était question des lévites et des murmures du peuple, et des textes de Zacharie (ii, 10 ; iv, 8) concernant la vocation des Gentils et le Messie. Il parla avec beaucoup de véhémence, et dit que les païens prendraient, dans le royaume du Messie, la place des Juifs endurcis. Il dit aussi que ces derniers ne reconnaîtraient pas le Messie, qui se montrerait tout autre qu’ils se le figuraient. Les rabbins furent scandalisés, et le contredirent avec aigreur, mais il les réduisit au silence. Les plus insolents furent trois gros hommes qui avaient fait partie de la commission de Capharnaüm. Ils étaient très mécontents de la guérison du pharisien de Thanach, et disaient qu’en le guérissant Jésus avait pour but de capter la faveur des pharisiens de cette ville. « Tenez-vous en repos, dirent-ils, ne troublez pas le sabbat par des guérisons ; retirez-vous plutôt et évitez d’exciter des tumultes. » Il leur répondit : « Je ferai ce que demande ma mission ; je continuerai d’enseigner et de guérir, jusqu’à ce que mon temps soit accompli. » Ils ne l’invitèrent pas à manger avec eux : ils étaient fort dépités de ce que son enseignement et sa charité attiraient à lui les pauvres, les malheureux et les simples, d’autant plus qu’eux-mêmes les aliénaient par leur dureté.

Ce jour-là le temps fut admirablement beau à Naïm ; le matin je vis Jésus faire le tour de la ville avec ses disciples. Il y avait là de belles esplanades et des lieux de plaisance avec des terrasses où les habitants se reposaient à l’ombre dans leurs promenades du sabbat Tous les disciples qui s’y trouvaient auprès de Jésus me semblèrent jouir de sa confiance parfaite, car il leur parla de sa fin d’une manière très intime et avec une gravité extraordinaire. « Je vous exhorte, dit-il, à demeurer fermes et fidèles, parce que de grandes souffrances et de grandes persécutions me menacent ; gardez-vous de vous scandaliser à mon sujet. Je ne vous abandonnerai pas, mais vous ne devez pas non plus m’abandonner ; on me maltraitera tellement, que votre foi sera mise à une rude épreuve. » Ils furent profondément émus et versèrent d’abondantes larmes.

Lorsque Jésus, de retour à la ville, prit le chemin de la synagogue pour assister à la clôture du sabbat, il trouva sur son passage des malades qui s’y étaient fait transporter et qui, tendant les mains vers lui, imploraient son secours ; il les guérit. Devant la synagogue, d’autres malades l’attendaient sur leurs grabats ; parmi eux se trouvait un homme dont le corps était enflé par la goutte. Jésus, lors de son dernier séjour, avait refusé de les guérir, parce que leur foi n’était pas pure et qu’ils devaient souffrir encore, afin de demander leur guérison avec plus d’humilité. Cependant les pharisiens s’approchèrent, et s’irritèrent beaucoup de ce qu’il voulait guérir ces malades, car ils avaient proclamé en tous lieux qu’il ne le pouvait pas. Ils se mirent donc à crier : « Il profane le sabbat. » Mais le Seigneur n’en tint aucun compte et rendit la santé à ces gens, au nombre de sept ; puis, s’adressant en termes sévères aux pharisiens, il leur demanda s’il était défendu de faire du bien le jour du sabbat ; si ce jour-là ils ne se soignaient pas eux-mêmes ; si ces malades guéris ne pouvaient pas maintenant sanctifier aussi le sabbat ; si pendant le sabbat il n’était pas permis de consoler les affligés, de rendre le bien mal acquis ; si enfin pendant le sabbat on devait laisser dans la peine les veuves, les orphelins et les pauvres qui avaient été toute la semaine tourmentés et opprimés. Il blâma fortement leur hypocrisie et leurs vexations ; il les accusa formellement de pressurer les pauvres, sous prétexte de pourvoir aux besoins de la synagogue, qui pourtant avait tout en abondance ; « et maintenant, ajouta-t-il, vous voulez en outre leur défendre de recevoir le jour du sabbat la grâce de Dieu et la guérison, tandis que vous-mêmes, ce jour-là, vous mangez et buvez ce que vous leur avez extorqué. » Ce discours les réduisit au silence, et ils entrèrent dans la synagogue.

Cependant, lorsque Jésus y parut, ils lui présentèrent les rouleaux des Écritures et le prièrent d’enseigner ; or ce désir qu’ils témoignaient de l’entendre prêcher venait d’une mauvaise intention ; ils voulaient épier ses paroles et y trouver de quoi l’accuser de répandre de fausses doctrines. Il enseigna encore sur les murmures des Israélites, et sur le châtiment infligé à Miriam, sœur d’Aaron. Lorsque, parlant du Messie, il dit qu’un jour beaucoup de païens se réuniraient au peuple de Dieu, ils lui dirent avec ironie, que c’était probablement pour gagner des païens qu’il était allé à l’île de Chypre. Jésus enseigna encore sur la dîme, sur les fardeaux que l’on impose aux autres, sans vouloir les porter soi-même, et sur l’oppression des veuves et des orphelins.

Depuis la Pentecôte jusqu’à la fête des Tabernacles, on payait les dîmes dues au Temple de Jérusalem. Dans les localités éloignées de cette ville, le soin de les recueillir appartenait aux lévites. L’usage ou plutôt l’abus s’était introduit de les laisser percevoir par les pharisiens, qui les gardaient pour eux-mêmes. Jésus les en réprimanda ; ce qui mit le comble à leur exaspération ; lorsqu’il eut quitté la synagogue, ils s’élevèrent contre lui avec violence. Le soir il prit un dernier repas chez la veuve mère du ressuscité, et dit adieu aux saintes femmes.