CHAPITRE XXV

Retour en Palestine.

Au crépuscule du soir, Jésus et sa suite, composée de vingt-sept personnes, s’embarquèrent sur trois petits navires. Il monta le moindre avec seulement quatre disciples et quelques rameurs. Je les vis en avant, et, à ma grande surprise, les deux autres prirent une direction différente. Il faisait déjà nuit, quand je vis ces derniers, engravés à une demi-lieue du rivage, attacher leurs fanaux au mât en signe de détresse. Alors Jésus ordonna à ses matelots de revenir en arrière, et, s’étant approchés de l’un de ces navires, ils lui jetèrent une corde, l’amarrèrent, et le remorquèrent jusqu’à l’autre navire, auquel ils rendirent le même service : attachés ainsi au navire de Jésus, ils le suivirent. Jésus reprocha aux deux pilotes leur présomption, et leur parla de l’indocilité et de l’obéissance. Ils avaient été jetés par un tourbillon sur des bancs de sable.

Le lendemain, vers le soir, je vis les trois navires de Jésus près du vaste golfe que forme la mer au pied du Carmel, entre Ptolémaïde et Hapha : ils revinrent à force de rames vers la pleine mer ; car à l’entrée du golfe un combat était engagé entre un vaisseau et plusieurs petits bâtiments. Le premier l’emporta, les autres s’enfuirent, et l’on jeta à la mer plusieurs cadavres. Au moment où la flottille de Jésus se trouva près des combattants, il étendit la main de leur côté pour bénir ; je les vis se séparer aussitôt, sans qu’ils eussent aperçu son navire, qui attendait l’issue de la lutte à quelque distance. Ce n’était pas une guerre, mais une querelle privée, qui s’était allumée dans l’île de Chypre, au sujet du chargement des navires. Les petits guettaient le grand ; ils s’y étaient accrochés, et ils s’assénèrent des coups les uns aux autres avec de longues perches : on aurait pu croire que personne ne resterait en vie ; le combat dura environ deux heures.

Lorsque ces navires se furent éloignés, Jésus entra avec les siens dans le golfe par le côté du midi, et aborda à l’est d’Hapha, ville voisine de la mer. Sur le rivage il fut reçu par une vingtaine d’apôtres et de disciples. C’était Thomas, Simon, Thaddée, Judas, Nathanaël Khased, Philippe, Jacques le Majeur, Eliacin, les fils de la sœur aînée de Marie, les disciples de Jean et ceux qui étaient de la famille de saint Joseph. Ils embrassèrent Jésus et ses compagnons avec une joie indicible. Après qu’ils eurent réglé toutes choses avec les navires, ils se retirèrent sous de frais ombrages, pour prendre quelques rafraîchissements que les apôtres avaient apportés.

Là je vis les habitants de Misaël venir en procession au-devant de Jésus. On voyait dans leurs rangs beaucoup d’enfants ; tous portaient des branches de palmier auxquelles pendaient encore des dattes, et ils le saluèrent en chantant un cantique que j’ai oublié, où était louée l’innocence. Parmi eux se trouvait aussi, avec toute sa famille, Siméon de Libnath, que Jésus avait baptisé l’année précédente. Depuis lors il s’était établi à Misaël ; car ses enfants ne lui avaient pas laissé de repos qu’il ne se fût tout à fait réuni aux Juifs ; il avait converti plusieurs de ses amis, et c’était lui qui avait fait tous les frais de la présente réception. On lava les pieds à Jésus, et tous se purifièrent ; on entra dans une hôtellerie où neuf lévites, rangés trois par trois, vinrent de la ville lui rendre leurs hommages et s’entretenir avec lui. Dans l’après-midi, il y eut un repas auquel les lévites prirent part ; après quoi ils s’en retournèrent.

Jésus se rendit, avec ses disciples, dans un beau jardin situé sur la pente d’une colline, planté d’arbres touffus, orné de salles et de berceaux de verdure ; de là on avait une vue ravissante sur le golfe.

Jésus enseigna ou écouta les rapports des disciples, tantôt en se promenant, tantôt en se reposant avec eux. Un disciple parla du tumulte qui avait récemment eu lieu à Jérusalem, et raconta avec une maligne joie la défaite d’Hérode, qui avait voulu mettre la main sur Jésus ; le Seigneur le réprimanda à cette occasion. Il leur raconta ensuite une parabole touchant un pêcheur qui, étant allé en mer pour pêcher, avait pris cinq cent soixante-dix poissons. Il dit que le pêcheur sage purifie les sources des eaux, qu’il retire les bons poissons de la mauvaise eau où les poissons voraces les dévoreraient, et les met dans des réservoirs d’eau vive. En développant cette parabole, il fit une allusion à ceux qui, l’avant-veille, par leur présomption, avaient donné contre un banc de sable, parce qu’ils n’avaient pas voulu suivre le maître pêcheur. C’était une belle et longue parabole ; mais j’en ai oublié les détails. Lorsqu’il parla des poissons transportés à grand’peine dans l’eau vive, plusieurs de ceux qui l’avaient suivi de l’île de Chypre se prirent à pleurer. Jésus dit expressément qu’il y avait cinq cent soixante-dix bons poissons ainsi sauvés, et que la peine était largement récompensée.