CHAPITRE XXIV

Adieux du Seigneur aux habitants de l’île de Chypre.

Arrivé à Mallep, Jésus fit une longue instruction auprès de la fontaine. Il répéta tout ce qu’il avait dit ; il parla de l’approche du royaume de Dieu, de l’actuelle et pressante nécessité d’aller à sa rencontre, de son propre départ, du peu de temps qu’il avait encore à rester sur la terre, de la pénible consommation de son œuvre, de l’obligation de le suivre et d’agir en union avec lui. Il parla aussi de la ruine prochaine de Jérusalem, et du châtiment de tous ceux qui rejetteraient le royaume de Dieu, et, au lieu de se convertir et de faire pénitence, resteraient attachés à leurs biens terrestres et à leurs convoitises. Il leur fit voir comment tout ce qui semblait dans le monde si agréable et si commode n’était que sépulcres, beaux par leur aspect aux yeux des hommes, mais au dedans pleins de pourriture. « Examinez, dit-il, votre intérieur ; voyez quel est l’état de votre âme au milieu de ce luxe et de cette magnificence. » Il parla de leur agiotage, de leur avarice, de leurs alliances païennes dont l’or était le mobile, de l’esclavage où les tenait leur amour des biens terrestres, de leur hypocrisie, etc. Il leur dit encore : « Considérez tout ce luxe et ce bien-être qui vous entourent ; tout cela sera détruit, et un temps viendra où il ne se trouvera plus en cette île un seul Israélite. »

Il parla très clairement de lui-même et de l’accomplissement des prophéties, cependant il ne fut compris que d’un petit nombre. Pendant cette instruction, ses auditeurs s’approchaient successivement et par classe, vieillards, hommes faits, jeunes gens, femmes, jeunes filles ; tous, profondément émus, pleuraient et sanglotaient.

Ensuite Jésus, accompagné de ses disciples et de quelques personnes de Mallep, alla à quelques lieues du côté du levant ; il s’y rendit sur l’invitation des habitants de plusieurs métairies qu’il avait visités pendant son séjour à Mallep. Il y avait là une belle colline boisée qui servait à la prédication. Il était venu aussi des gens du village des mineurs, voisin de Chytrus. Jésus y devait de plus rencontrer les disciples de Naïm, Nathanaël de Cana, et le fils de Zorobabel, qui étaient venus de Citium pour lui rendre compte des dispositions prises pour son départ de Chypre. Ils avaient rejoint en route des messagers envoyés par le gouverneur de Salamine, et les avaient amenés. Le gouverneur faisait offrir à Jésus ses respectueux hommages : il désirait le voir et demandait à être baptisé.

Jésus fit une instruction dans laquelle, comme à Mallep, il prit congé de ses auditeurs ; puis il visita quelques cabanes et guérit plusieurs malades. Comme il allait partir, un vieux paysan le sollicita de daigner entrer dans sa maison, et d’avoir pitié de son enfant aveugle. Il y avait dans cette maison trois familles, composées de douze personnes, les grands-parents, les deux fils mariés et leurs enfants. La mère, couverte de son voile, apporta dans ses bras l’enfant aveugle, qui commençait déjà à marcher et à parler. Jésus le prit dans ses bras, porta à sa bouche les doigts de sa main droite, lui frotta les yeux avec sa salive, le bénit, le posa par terre et lui mit quelque chose devant les yeux. L’enfant tendit la main pour le prendre, et tous poussèrent des cris de joie. L’enfant courut à sa mère, qui l’appela et l’embrassa ; puis à son père, et il passa ainsi des bras de l’un dans ceux de l’autre : ils le ramenèrent à Jésus, et, se prosternant devant lui, ils le remercièrent les yeux baignés de larmes. Jésus pressa l’enfant contre son sein, et le rendit aux parents, en les exhortant à le conduire à la véritable lumière, de peur qu’après avoir recouvré la vue il ne tombât dans des ténèbres plus profondes que celles dont il était sorti. Il bénit aussi les autres enfants et la famille entière. Tous les habitants de la maison pleuraient et l’accompagnaient en chantant ses louanges.

À Mallep, il y eut un repas dans la maison destinée aux fêtes publiques ; tout le monde y prit part. On distribua aux pauvres des mets et des présents, Jésus et ses disciples servaient à table et enseignaient.

Jésus fit une longue instruction sur le mot Amen. Il dit que c’était le résumé de toute prière. Quiconque le dit à la légère rend sa prière inutile. La prière implore le secours de Dieu, nous élève jusqu’à lui, nous donne accès auprès de sa miséricorde ; et le mot Amen, si nous avons prié comme il faut, nous met pour ainsi dire, ses dons dans les mains. Il dit des choses admirables de la vertu du mot Amen. Il l’appela le commencement et la fin de toutes choses. Il sembla dire qu’avec ce mot Dieu avait créé le monde Fiat : qu'il en soit ainsi, est la signification du mot hébreu Amen. . Il dit Amen sur tout ce qu’il leur avait enseigné, sur les adieux qu’il leur faisait, sur l’accomplissement de toute sa mission ; et il termina par un Amen solennel. Cette instruction se termina assez avant dans la nuit. Il les bénit tous, et ils lui firent leurs adieux avec beaucoup de larmes.

Je vis Jésus revenir, avec ses compagnons, à la maison de Salamine, où il avait logé en arrivant à Chypre. On l’attendait, et on lui servit à manger ainsi qu’aux siens. Il y avait là plusieurs personnes qui lui étaient dévouées ; il les enseigna pendant quelques heures. Puis il prit congé des parents du disciple Jonas, et eut un long entretien avec le gouverneur romain. Celui-ci lui présenta deux jeunes païens qui demandaient à être instruits et baptisés. Jésus parla d’abord avec tous deux ensemble, puis avec chacun en particulier. Ils lui confessèrent leurs péchés en pleurant, et il les leur remit. Le soir on les baptisa secrètement dans l’avant-cour de l’école.

Mercuria envoya prier Jésus de venir lui parler dans le jardin voisin de l’aqueduc. Il s’y rendit avec le messager, et elle s’approcha couverte de son voile, tenant par la main ses deux jeunes filles. L’aînée me parut déjà grande et formée. Leur costume était bizarre. Elles portaient des jupes tombant à peine jusqu’aux genoux, et autour du corps une belle étoffe transparente, garnie de franges et de guirlandes de laine ou de plumes. Elles avaient les bras nus, les pieds couverts, les cheveux flottants, et me rappelaient les anges de nos représentations de la crèche.

Jésus s’entretint longtemps et amicalement avec Mercuria. Je la vis tout éplorée et profondément affligée, parce qu’elle ne pouvait pas emmener son fils en Palestine, et qu’elle était obligée de laisser dans son aveuglement sa jeune sœur, que ses parents tenaient éloignée d’elle. Elle pleura aussi sur ses péchés, mais Jésus la consola en lui disant de nouveau qu’ils lui étaient remis. Les deux jeunes filles la regardaient sans rien comprendre ; elles se serraient contre leur mère et pleuraient avec elle. Mais Jésus attira à lui les enfants, les consola et les bénit. Après lui avoir encore parlé de la manière dont elle devait quitter le pays et de la question d’un nouveau domicile, il la quitta et retourna à la maison d’école.

Barnabé et Mnason revinrent de Chytrus et de Cerynia. Mnason était accompagné de ses frères, qui voulaient s’en aller aussi en Palestine. Après un repas d’adieu, Jésus fit encore une instruction ; enfin il consola et bénit tous les assistants.

Il se rendit ensuite, avec ses compagnons, à un endroit voisin, où le gouverneur romain avait envoyé quelques-uns de ses gens avec des ânes tout sellés. Chacun se plaça sur un âne, et je vis Jésus s’asseoir de côté sur une selle à dossier. Le gouverneur partit avec eux. Ils passèrent sous les aqueducs et traversèrent le fleuve Pœdius derrière Salamine. La nuit était belle ; une troupe de douze personnes marchait en avant suivie de neuf autres, parmi lesquelles étaient Jésus et le gouverneur, un peu à l’écart ; enfin une troisième troupe de douze hommes fermait la marche. Je ne me souviens pas d’avoir vu Jésus se servir d’une monture en aucune autre occasion, sauf le dimanche des Rameaux. Lorsqu’ils furent à trois lieues de la mer, le jour ayant commencé à poindre, le gouverneur, pour ne pas attirer l’attention, prit congé de Jésus, qui lui tendit la main et le bénit. Le gouverneur descendit de sa monture et voulut lui baiser les pieds, puis il s’inclina profondément, et quelques pas plus loin il renouvela son salut ; c’était sans doute la coutume du pays ; après cela il remonta sur sa bête et s’en alla accompagné de quelques personnes. Jésus et les autres continuèrent leur chemin. À une lieue du rivage, ils mirent pied à terre et renvoyèrent les ânes avec les serviteurs.

Bientôt ils rencontrèrent les marins qui les attendaient, auprès d’un édifice très long, situé à quelques centaines de pas du rivage, en un endroit très solitaire et silencieux. Du côté de la mer, on voyait beaucoup de cabanes et de galeries ouvertes où habitaient, à l’une des extrémités, des familles juives et à l’autre des familles païennes. On attendait Jésus, et les gens des navires avaient préparé des rafraîchissements. Il prit en compassion cette population pauvre ; et passant de maison en maison, il consola, fit des présents, et guérit quelques ouvriers qui s’étaient blessés en travaillant aux mines de sel, ainsi que d’autres malades qui lui tendaient humblement les mains. Il leur dit : « Croyez-vous que je puisse vous guérir ? » Ils lui répondirent : « Oui, Seigneur, nous le croyons », et il les guérit. Il visita aussi les païens qui se montraient tout intimidés. Il leur parla avec bonté, leur donna des conseils et bénit leurs enfants. Ensuite il enseigna les habitants rassemblés, et raconta une parabole où il était parlé du sel de la terre. Lorsqu’ils prirent le repas, Jésus envoya des mets aux plus pauvres.