CHAPITRE XXIII
Jésus va célébrer le sabbat, enseigner, guérir et baptiser à Cerynia.
Le lendemain, Jésus quitta, avec ses disciples, le village des mineurs, et, franchissant les montagnes, il se dirigea au nord-ouest, vers le pont de Cerynia. En route, il se reposa et enseigna sur une belle colline boisée et solitaire. Vers quatre heures de l’après-midi, ils étaient à trois quarts de lieue de Cerynia, lorsqu’ils furent reçus par la famille de Mnason, et par plusieurs autres Juifs dans un jardin, caché entre deux plis de la montagne, et où l’on s’assemblait souvent pour prier. Le père de Mnason était un vieillard portant une longue barbe, maigre et voûté, mais vif et dispos. Je lui vis deux filles et trois fils, un gendre et une belle-fille. Jadis marchands ambulants, ils demeuraient tous ensemble depuis environ dix ans. Ils accueillirent Jésus avec beaucoup de joie et d’humilité, lavèrent les pieds aux voyageurs et leur offrirent des rafraîchissements.
Jésus enseigna là encore jusqu’au soir, sur le baptême, sur l’Oraison dominicale et sur les béatitudes.
Il se rendit ensuite à la maison avec les frères de Mnason et leur père, qui s’appelait Moïse ; Mnason vint à sa rencontre avec quatre enfants, qu’il bénit. La mère et les sœurs de Mnason, couvertes de leurs voiles, s’approchèrent aussi jusqu’à une certaine distance, et Jésus leur adressa la parole. Puis il y eut, sous un berceau de verdure, un repas auquel prit part toute la famille.
La sœur de Mnason qui était mariée ne parut point : sa fille était morte l’avant-veille. Assise auprès du corps, la tête couverte, elle était plongée dans le deuil. Je ne sais pour quelle raison l’enfant n’avait pu être ensevelie la veille. Ce jour-là, vers quatre heures, les rabbins de Mallep, où était le cimetière, devaient venir l’enlever. L’enfant était déjà assez grande, mais maladive ; elle ne parlait et ne marchait qu’avec peine. Mnason en entretenait quelquefois Jésus, qui lui annonçait sa mort prochaine en lui indiquant comment il devait l’y préparer. Mnason s’acquitta fidèlement de ce devoir, en l’absence de la mère. Il apprit à l’enfant à croire au Messie, à se repentir sincèrement de ses péchés ; il lui inspira l’espérance du salut. Il pria avec elle, et lui fit des onctions avec de l’huile bénite par Jésus ; ainsi l’enfant fit une très bonne mort.
Quand les rabbins vinrent chercher le corps, on ne cloua pas le léger couvercle de la bière ; on l’attacha seulement avec une bande. Quatre hommes le portèrent sur un brancard. Un autre tenait au bout d’un bâton une lampe allumée dans une lanterne de corne. Un cortège nombreux, où se trouvaient beaucoup d’enfants, les suivait. Jésus, les disciples et une foule nombreuse se tinrent devant la maison, pendant que le convoi passait. Le Seigneur consola la mère et les parents, et les enseigna sur la résurrection.
Tous se rendirent ensuite à Cerynia pour le sabbat. Les rabbins reçurent très respectueusement le Seigneur à l’entrée de la rue, et le conduisirent à l’école ; puis, après la bienvenue accoutumée, ils l’accompagnèrent à la synagogue, où sept malades s’étaient fait porter sur des brancards pour entendre son enseignement. Une centaine de personnes environ formaient tout l’auditoire. Jésus lut des passages de l’Exode (i-iv) où il était question du dénombrement des enfants d’Israël ; il lut aussi, dans le prophète Osée (i et ii), des imprécations et des menaces terribles contre l’impureté et l’idolâtrie.
Osée disait, entre autres choses, que Dieu lui avait ordonné d’épouser une femme de mauvaise vie, et de donner certains noms aux enfants qui naîtraient de ce mariage. Ils interrogèrent Jésus sur ce passage, et il leur en donna l’explication. « Le prophète, dit-il, devait représenter, dans sa personne et dans sa vie entière, l’état de l’alliance de Dieu avec la maison d’Israël ; les noms de ses enfants devaient exprimer les jugements et les châtiments de Dieu. À l’exemple du prophète, les justes doivent souvent, par l’ordre de Dieu, s’allier avec les pécheurs pour arrêter la propagation de la race des méchants. Ce mariage d’Osée avec une prostituée et les noms de ses enfants témoignent de la longanimité de Dieu et de la persévérance de l’abomination ». J’ai oublié les détails. Jésus enseigna avec beaucoup de force ; il exhorta au baptême et à la pénitence ; il parla de l’approche du royaume de Dieu, du châtiment de ceux qui le repousseraient et de la ruine de Jérusalem.
Jésus fit plusieurs pauses pendant sa prédication ; les malades en profitèrent pour crier à plusieurs reprises : « Seigneur, nous croyons à votre doctrine ; Seigneur, secourez-nous ! » Puis voyant qu’il se disposait à quitter la synagogue, ils se firent porter dans l’avant-cour. Ils étaient là rangés sur deux lignes, implorant son assistance et disant : « Seigneur, faites pour nous ce que vous pouvez ! Seigneur, employez votre pouvoir en notre faveur ». Mais Jésus ne les guérit pas encore. Cependant, les rabbins ayant intercédé pour eux, il dit aux malades : « Que puis-je faire pour vous ? — Seigneur, délivrez-nous de notre maladie ; Seigneur, daignez nous guérir. — Croyez-vous que je le puisse ? » leur dit le Sauveur. Et tous les assistants de s’écrier : « Oui, Seigneur, nous croyons que vous le pouvez. » Alors Jésus dit aux rabbins d’aller chercher les rouleaux de prières et de prier avec lui sur ces malades. Ils apportèrent les rouleaux, et se mirent à prier. Jésus ordonna aux disciples d’imposer les mains aux malades, et ils leur imposèrent les mains, à celui-ci sur les yeux, à celui-là sur la poitrine, à d’autres sur diverses parties du corps. Jésus leur demanda de nouveau s’ils croyaient et s’ils voulaient être guéris. Ils répondirent : « Oui, Seigneur, nous croyons que vous nous guérissez. » Alors Jésus dit : « Levez-vous, votre foi vous a guéris. » Et tous les sept se levèrent et remercièrent Jésus, qui leur ordonna de se baigner et de se purifier. Plusieurs d’entre eux avaient eu le corps enflé par l’hydropisie : leur maladie était passée, mais lorsqu’ils se retirèrent, ils étaient encore faibles, et s’appuyaient sur leurs bâtons.
Dans l’île de Chypre, à Chytrus, à Mallep et à Salamine, j’ai vu plusieurs fois le Seigneur guérir les malades en ordonnant aux rabbins de prier avec lui, et à ses disciples d’imposer les mains. Ces rabbins étant de bonne volonté, il les faisait participer aux guérisons comme s’ils eussent été des disciples ; il leur inspirait ainsi de la confiance. Ce nouveau mode de guérison avait pour but de les préparer au ministère des disciples, car plusieurs rabbins faisaient partie des cinq cent soixante-dix Juifs qui quittèrent l’île de Chypre pour suivre Jésus. Il retourna ensuite avec ses disciples et les rabbins chez Moïse, où ils prirent un léger repas ; et il enseigna en se promenant.
Le jour suivant, vers neuf heures, un certain nombre de Juifs, entre autres les sept vieillards que Jésus avait guéris la veille, vinrent de Cerynia au tertre voisin de la maison de Moïse, et ils y furent baptisés. Au milieu de ce tertre destiné à la prédication, Jésus enseigna d’abord sur la pénitence et sur la purification par le baptême. Les hommes portaient de longs vêtements blancs, des manipules et des ceintures, sur lesquelles étaient brodées des lettres. Outre les sept malades guéris, on baptisa huit autres prosélytes. Le reste des assistants avait déjà reçu le baptême à Mallep. Quelques-uns parlèrent en particulier à Jésus et lui confessèrent leurs péchés. Il leur dit qu’ils devaient profiter du moment de la grâce, et accomplir la loi selon l’esprit des prophètes et non en esclaves ; car la loi leur avait été donnée et non pas eux à la loi ; elle leur avait été donnée pour les aider à mériter la grâce.
Parmi les néophytes se trouvaient les frères et le beau-frère de Mnason. Mais Moïse, son père, bien que pieux, était un vieillard entêté, et il résistait, malgré les efforts de Mnason pour le persuader. Je vis Jésus même lui parler de se faire baptiser ; le vieillard obstiné fut inébranlable. Je le vis hausser les épaules, secouer la tête et trouver toutes sortes de prétextes pour s’y refuser. Il insistait principalement sur la circoncision, à laquelle il voulait s’en tenir. Je ne me rappelle plus toutes ses raisons. Mnason en était si affligé qu’il pleurait ; mais Jésus le tranquillisa, disant que le grand âge était la cause de l’entêtement de son père ; mais que, comme il avait toujours vécu pieusement, il déplorerait son aveuglement dans un autre lieu où ses yeux s’ouvriraient.
Jésus bénit encore l’eau baptismale et y mêla de l’eau du Jourdain. Après le baptême, ce qui en resta fut recueilli avec soin et enfoui dans la terre.
Pendant le baptême, Jésus passa du tertre dans un beau jardin contigu, plein de berceaux de verdure, où une quarantaine de Juives environ l’attendaient. Elles étaient voilées et s’inclinèrent profondément devant lui. La plupart venaient lui demander des consolations ; tantôt il entra avec elles sous un berceau, tantôt il leur parla en se promenant. Quelques-unes des plus âgées étaient pleines de soucis et d’inquiétudes de ce que leurs maris voulaient les abandonner pour le suivre, ce qui les laisserait sans ressources. Elles le prièrent de dire à leurs maris de ne point partir. Il les consola en leur disant qu’elles ne seraient point délaissées, et que, si leurs maris le suivaient, elles iraient avec eux en Palestine et y trouveraient à vivre. Il leur proposa l’exemple des saintes femmes, et leur fit comprendre que ce n’était plus le temps de chercher à vivre en paix et à jouir de ses aises, mais qu’il fallait aller au-devant du royaume qui était proche et recevoir l’époux céleste. Il les enseigna aussi sur la parabole de la drachme perdue, et sur celle des vierges sages et des vierges folles.
Les plus jeunes parmi ces femmes se plaignirent en pleurant de leurs maris. Elles le prièrent de les engager à ne pas avoir de liaisons avec les filles des païens. Il devait, disaient-elles, avertir leurs maris, puisqu’il avait enseigné si sévèrement sur les menaces d’Osée contre les relations impures avec les Gentils. Quelques-unes avaient des raisons de se plaindre, mais la plupart étaient tourmentées par la jalousie. Jésus les consola et les interrogea sur leur propre conduite à l’égard de leurs maris. Il leur recommanda la douceur, l’ordre, l’humilité, la patience, l’obéissance, la bonté et l’amour du travail ; il les prémunit contre les commérages, les murmures, les taquineries et l’habitude de faire des reproches. Il les enseigna ainsi pendant deux heures.
Les néophytes et d’autres personnes prirent ensuite un repas en commun, auquel tous apportèrent leur contribution. Jésus et ses disciples servirent presque constamment à table, au lieu de s’y asseoir eux-mêmes. Puis tous se rendirent à Cerynia, à la synagogue où Jésus fit l’instruction de la clôture du sabbat ; il enseigna sur des textes d’Osée, s’occupant plus de ce qui concernait la partie fidèle, que de ce qui avait rapport aux membres rejetés du peuple de Dieu. Il prit congé de ses auditeurs et les bénit tous. Enfin, après ses adieux à la maison de Moïse, il s’en alla avec ses disciples par le chemin direct de Mallep.