CHAPITRE XXII
Jésus reçoit des nouvelles de la Palestine et assiste à une fête des mineurs de Chytrus.
Le lendemain de bonne heure, Jésus quitta Mallep avec ses disciples et les fils de Cyrinus, récemment arrivés de Salamine, en tout douze personnes. Il se dirigea vers un village de mineurs dans le voisinage de Chytrus, mais par un grand détour, afin de pouvoir parler avec ses disciples sans être dérangé, et de ne pas arriver à ce village avant la fête. Il fit ainsi sept lieues de chemin, se reposant en divers endroits, et s’arrêtant auprès des ouvriers qu’il rencontrait pour leur parler de la nécessité de suivre la voie du bien. La famille de Barnabé et plusieurs habitants de Chytrus l’avaient engagé à visiter ce village, parce que les mineurs juifs y devaient célébrer une fête où ils recevaient des présents de leurs maîtres avec une part de la moisson. Parmi les disciples qui accompagnaient Jésus se trouvait un cousin de la veuve de Naïm, venu récemment de la Palestine pour lui rapporter ce qui s’y passait, et lui donner des nouvelles de ses amis. Quoiqu’il n’en ignorât rien, il écouta ce que celui-ci était chargé de lui dire, car il avait coutume de ne pas montrer qu’il savait tout, pour ne pas gêner ceux qui vivaient avec lui.
La veille de la Pentecôte, ce disciple était parti de Jérusalem pour Naïm, aussitôt après le tumulte provoqué par Pilate lorsque les Juifs présentaient leurs offrandes au Temple ; de Naïm il était allé par Nazareth à Ptolémaïs, et de là en Chypre. Il dit à Jésus que sa mère et les autres saintes femmes, saint Jean et quelques autres disciples avaient tranquillement célébré la Pentecôte à Nazareth, et que sa mère et ses amis, tout en se rappelant à son souvenir, le priaient de rester encore quelques semaines absent, afin de laisser aux esprits le temps de se calmer à son sujet. Les pharisiens disaient déjà qu’il s’était esquivé. Hérode avait d’abord voulu le mander à Machérunte, sous prétexte de l’interroger touchant les détenus qu’il avait fait mettre en liberté à Thirza, mais en réalité pour le jeter en prison. Sur ces entrefaites, la guerre avait éclaté, et le roi était parti. Maintenant on le savait de retour ; Jésus était donc exhorté à ne point revenir encore. Mais il déclara que ce retard était impossible, et qu’il s’en irait quand le temps serait venu.
Le disciple parla ensuite du tumulte qui avait eu lieu la veille de la Pentecôte. Malheureusement deux amis de Jésus, parents de Zacharie et employés au service du Temple, avaient péri dans la mêlée. Jésus, qui le savait déjà, en était tout affligé depuis quelques jours. Le récit de cet événement renouvela sa douleur et attrista beaucoup les disciples. Pilate était sorti de la ville le soir d’auparavant pour s’enfermer avec quelques troupes, sur le chemin de Joppé, dans un château près duquel l’un des larrons du Calvaire commettait ses brigandages. Pilate voulait que tout l’argent dont on ferait offrande à la fête fût employé à construire un aqueduc ; il avait fait attacher aux colonnes des entrées du Temple des tables de bronze avec l’image de l’empereur, et au-dessous une inscription prescrivant ce tribut. Ces images irritèrent beaucoup le peuple, et les agents des hérodiens soulevèrent les Galiléens, partisans de Judas de Gaulon. Hérode, qui se trouvait secrètement à Jérusalem, connaissait le complot. Le soir, cette populace se mit en mouvement ; elle arracha les tables de bronze, brisa et outragea les images, et en jeta les débris devant le prétoire sur la place du marché, en criant : « Voilà l’argent de nos offrandes ! »
Ils se dispersèrent, sans qu’on les arrêtât. Mais le lendemain, quand après être entrés au Temple ils voulurent en sortir, ils trouvèrent toutes les issues occupées par les gardes de Pilate, et des soldats déguisés, se jetant sur eux, les massacrèrent. Alors le tumulte devint général, et les deux employés du Temple, étant accourus, furent massacrés. Cependant les Juifs se défendirent, et forcèrent les soldats à se retirer dans la forteresse Antonia.
Sur la route, Jésus parla longuement aux disciples des habitants de Mallep, de leur attachement aux biens temporels et de leur répugnance à se rendre en Palestine. Il parla aussi des philosophes païens qui l’accompagneraient, et leur dit comment ils devaient se conduire à leur égard quand ils les auraient avec eux : car ils ne paraissaient pas bien s’entendre avec ces philosophes, et ils s’en faisaient un sujet de scandale.
Vers le soir, ils arrivèrent à une demi-lieue de Chytrus au village des mineurs, situé dans un massif de roches auxquelles beaucoup de maisons étaient adossées. Au-dessus il y avait plusieurs jardins, et au milieu un tertre entouré d’arbres touffus et disposé pour la prédication. Des degrés conduisaient au plateau de ce monticule, d’où l’on dominait toutes les habitations.
Jésus s’en alla chez le surveillant des ouvriers qui leur payait leur salaire et pourvoyait à leur entretien : ces gens le reçurent avec beaucoup de joie. Toutes les entrées du village et la demeure du surveillant étaient ornées pour la fête avec des arceaux de feuillage et des guirlandes de fleurs. Ils conduisirent Jésus et ses disciples à la maison, lui lavèrent les pieds et lui offrirent des rafraîchissements. Il se rendit ensuite avec eux au sommet du monticule, et s’y assit pendant que le peuple prenait place autour de lui. Il leur parla du bonheur que procurent la pauvreté et le travail. « Vous êtes plus heureux, dit-il, que les riches Juifs de Salamine ; il n’y a de riche devant Dieu que l’homme vertueux, et les pauvres ont moins d’occasions de pécher. Je suis venu vous visiter, pour montrer que non seulement je ne vous dédaigne pas, mais que je vous aime ». Il les instruisit jusqu’à la nuit et leur raconta des paraboles.
Le lendemain, le père et le frère de Barnabé survinrent, ainsi que plusieurs citoyens notables de Chytros, des propriétaires de mines et quelques rabbins. Ils allèrent d’abord visiter le Seigneur, puis ils se rendirent en divers endroits du village où le peuple s’était assemblé et où l’on avait apporté les objets qui devaient être donnés aux ouvriers. On leur distribua de grandes quantités de blé, des pains de deux pieds carrés, du miel, des fruits, des cruches pleines de boisson, des vêtements de cuir pour le travail des mines, des couvertures et des ustensiles de toute espèce. Les femmes reçurent aussi leur part. Jésus, avec ses disciples, assista à la distribution, s’arrêtant de temps à autre pour enseigner et conseiller.
Il monta ensuite sur le tertre où tout le peuple s’était rassemblé : il parla des ouvriers de la vigne, du bon Samaritain, de la gratitude et de la bénédiction des pauvres, du pain quotidien et de l’Oraison dominicale. Après l’instruction, les ouvriers prirent un repas en plein air sous le feuillage. Jésus, les disciples et plusieurs personnes distinguées les servirent. Jésus guérit aussi les mineurs qui avaient des contusions ou des blessures aux mains, aux bras ou aux jambes.
Pendant le repas, de jeunes garçons et de jeunes filles chantèrent et jouèrent de la flûte. En sortant de table, les hommes et les femmes ensemble se livrèrent à des jeux d’enfants, à courir, à sauter, à se chercher les uns les autres les yeux bandés, etc. Ils dansèrent aussi, en défilant et s’inclinant les uns devant les autres, puis ils finirent par former une ronde.
Le soir, Jésus alla se promener du côté des mines avec une dizaine de petits garçons de sept à huit ans. Ces enfants n’avaient d’autres vêtements qu’un linge autour des reins. Ils étaient parés de guirlandes de laine à la ceinture ou sur la poitrine. Leur physionomie me parut très heureuse. Je les vis indiquer naïvement à Jésus tous les bons gisements, et ils lui racontèrent tout ce qu’ils savaient. Jésus les enseigna avec beaucoup de bonté, leur proposa des énigmes et leur raconta des paraboles. Ce matin, je me les rappelais encore ; mais je les ai oubliées depuis, parce qu’on m’a troublée. C’était une vision charmante !
Malgré leurs travaux salissants, les ouvriers étaient d’une grande propreté dans leurs maisons et dans leurs habits de fête.