CHAPITRE XXI

Prédication sévère de Jésus contre l’adultère. — Réconciliations d’époux.

Après la fête, plusieurs femmes vinrent trouver Jésus, dans des maisons amies, pour lui demander des conseils ; leurs maris étaient infidèles, et il leur répugnait de les accuser, à cause du scandale public et de la sévérité du châtiment : elles désiraient se séparer d’eux, s’ils refusaient de s’amender. Jésus les consola, les exhorta à la patience, et leur dicta la conduite qu’elles avaient à tenir en ces circonstances. Il leur demanda ensuite si elles voulaient que leurs maris fussent avertis par lui ou par ses disciples étrangers, afin qu’elles ne fussent pas soupçonnées de les avoir accusés, et que l’affaire ne fût pas ébruitée dans le pays.

Il y avait, en cet endroit, beaucoup de personnes qui se montraient gaies et contentes, mais qui pleuraient en secret, au sujet de bien des péchés qui se commettaient clandestinement. Dans plus d’une maison, des enfants furent présentés à Jésus pour qu’il voulût les bénir. Il visita aussi des femmes, des pères, des mères, tourmentés d’une grande inquiétude au sujet de leurs maris et de leurs enfants qui étaient allés à Jérusalem pour la fête. Le bruit avait été répandu par quelques voyageurs récemment arrivés, que des troubles menaçaient d’avoir lieu à Jérusalem pendant la Pentecôte, parce que Pilate, après avoir imposé aux Juifs des obligations auxquelles ils ne voulaient pas se soumettre, devait chercher un prétexte pour les attaquer. Le Seigneur les consola, disant que Pilate n’en voulait qu’aux Galiléens, et que leurs proches n’avaient rien à craindre, d’autant moins qu’ils ne se présenteraient que les derniers avec leurs offrandes, à cause de l’éloignement ; ils devaient donc se tranquilliser. Cette fois, à cause des troubles de la fête de Pâques, peu de personnes de l’île de Chypre s’étaient rendues à Jérusalem.

Jésus entra ensuite à la synagogue, où on lut des passages du Lévitique (XXVI), et de Jérémie (XVII), sur la malédiction dont Dieu menace ceux qui n’observent pas ses commandements, sur la dîme, sur l’idolâtrie, sur la profanation du sabbat, etc. Jésus expliqua tout cela dans un discours tellement saisissant et terrible, que beaucoup de personnes, pénétrées de componction, se mirent à pleurer et à sangloter. La synagogue était ouverte de toutes parts, et sa voix sonore retentissait avec un éclat que n’a aucune parole humaine. Il blâma surtout ceux qui s’attachent aux créatures, et attendent des hommes secours et bonheur. Il parla aussi des folles amours, des passions diaboliques, des adultères des deux sexes, de la malédiction des époux outragés que ces unions attirent sur les enfants qui en naissent, malédiction dont toute la responsabilité est imputée aux adultères. Il enseigna encore sur d’autres péchés et sur leurs suites.

Ses auditeurs furent tellement effrayés, que plusieurs à la fin disaient : « Il parle comme si le jour du jugement était proche ».

Il s’éleva encore contre l’attachement insensé aux biens et aux pompes de ce monde, contre l’orgueil des savants et des philosophes argutieux, et contre une confiance exagérée dans la science humaine. Par là il voulait d’une part émouvoir le cœur de ces époux adultères, dont les femmes avaient ce même jour versé des larmes à ses pieds, et de l’autre réprouver la conduite de plusieurs jeunes gens qui étudiaient les lettres et les sciences juives dans une grande école de cette ville, et qui voyageaient ensuite pour compléter leur savoir. En terminant, il dit que ceux qui désiraient des conseils et des enseignements pouvaient venir le visiter dès le matin suivant. Il passa la nuit en prières.

Le lendemain, pendant toute la matinée, il vint au logement de Jésus beaucoup de personnes qui, émues par son instruction de la veille, désiraient obtenir consolation et absolution ; il y avait parmi elles beaucoup de savants et de jeunes étudiants. Ceux-ci demandèrent des conseils spéciaux au sujet de leurs études. Il vint de plus des personnes dont la conscience était troublée, à cause de leurs rapports d’affaires avec les païens leurs voisins.

Les maris des femmes qui la veille s’étaient plaintes à Jésus vinrent aussi, et après eux d’autres adultères qui n’avaient pas été accusés. Ils se présentèrent tour à tour devant lui comme des pécheurs, se jetèrent à ses pieds, confessèrent leurs fautes et en demandèrent le pardon. La pensée que la malédiction de leurs femmes pouvait nuire à des enfants innocents nés de leurs adultères les tourmentait particulièrement, et ils demandèrent si cette malédiction pouvait être conjurée et annulée. Jésus s’étendit longuement sur la malédiction ; il dit qu’elle exerce une action véhémente sur la procréation, qu’elle s’incarne pour ainsi dire, et ne peut être effacée que par la charité et le pardon de celui qui l’a prononcée, et par le repentir et la pénitence de celui qui l’a provoquée ; qu’ayant une action plus forte sur la procréation que sur tout autre chose, elle doit être retirée devant le prêtre, qui devra donner sa bénédiction. Il ajouta que les effets de la malédiction continuent pendant plusieurs générations à frapper le corps et les biens, mais qu’ils ne s’étendent pas jusqu’à l’âme, car le Père tout-puissant a dit : « Toutes les âmes sont à moi. » Cependant comme la demeure et l’instrument de l’âme c’est la chair, la malédiction qui frappe celle-ci ajoute bien des misères et des tribulations au fardeau déjà si accablant de la vie.

J’eus à cette occasion des vues sur la nature et le caractère des enfants illégitimes, adultères et maudits, et sur les effets de la malédiction non conjurée, par rapport aux enfants de la personne maudite ; mais je ne saurais les rendre avec exactitude. Les effets de la malédiction diffèrent suivant l’intention de celui qui la prononce et selon la nature des enfants. Ceux-ci sont souvent convulsionnaires ou démoniaques. Je vois en général les enfants illégitimes doués d’avantages terrestres qui portent au péché. Ils tiennent de cette race qui naquit de l’union des enfants de Dieu avec les filles des hommes. Ils sont souvent beaux, rusés, sournois, brûlants d’envie de tout attirer à eux sans vouloir l’avouer. Ils portent dans leur chair le cachet de leur origine abritée par le mensonge, ainsi que des convoitises déréglées auxquelles elle est due, et cela les entraîne souvent à perdre leur âme.

Après avoir écouté et exhorté ces pécheurs, Jésus leur ordonna de lui envoyer leurs femmes ; à celles-ci il parla tour à tour et en particulier du repentir de leurs maris, les exhortant à se réconcilier avec eux, à tout oublier et à retirer leur malédiction. Il leur dit que, si elles ne le faisaient du fond du cœur, elles auraient à répondre de la rechute d’hommes maintenant convertis. Ces femmes pleurèrent, le remercièrent et promirent tout ce qu’il leur demanda. Il réconcilia ensuite plusieurs de ces couples, qu’il fit venir devant lui, et les interrogea comme s’ils eussent été des fiancés qu’il devait marier : il leur fit se donner la main, qu’il couvrit d’une bande d’étoffe et il les bénit.

Un de ces hommes avait eu une liaison avec une païenne ; il en était né des enfants qui avaient été recueillis dans l’orphelinat de la ville. Son épouse, qui les avait maudits, retira solennellement la malédiction qu’elle avait prononcée sur eux. En présence de Jésus, elle tendit la main à son mari par-dessus la tête de ses enfants, révoqua sa malédiction et les bénit. Jésus imposa comme pénitence aux adultères des aumônes, des jeûnes, des abstinences et des prières. Celui qui avait péché avec la païenne était entièrement transformé. Il invita humblement à un repas le Seigneur, qui s’y rendit avec ses disciples. Il avait aussi convié deux rabbins, qui en furent très étonnés, ainsi que toute la ville, car cet homme était connu comme un mondain étourdi, ne se souciant guère des prêtres ni des prophètes. Il était riche et possédait des terres qu’il faisait cultiver par ses gens. Pendant le repas, deux petites filles de la maison vinrent, et répandirent un parfum précieux sur la tête du Seigneur.

En sortant de table, il alla avec tout le peuple à la synagogue pour la clôture du sabbat. Il continua son instruction de la veille, mais avec moins de sévérité ; il leur dit que Dieu ne les abandonnerait pas s’ils avaient recours à lui. A la fin, il parla encore de leur attachement à leurs maisons et à leurs biens, et les exhorta, s’ils avaient foi en son enseignement, à quitter les occasions de pécher, que faisait naître leur contact perpétuel avec des païens, et à suivre la vérité en s’établissant dans la terre promise parmi leurs coreligionnaires. « La Judée, dit-il, est assez grande pour vous recevoir et vous nourrir, dussiez-vous commencer par vivre sous la tente. Il vaut mieux tout quitter que de perdre votre âme ; votre attachement à vos belles maisons, à vos biens, à votre situation dangereuse, est une véritable idolâtrie. Pour que le royaume de Dieu vienne à vous, il faut que vous alliez au-devant de lui. Gardez-vous de vous enorgueillir de ces riches et solides demeures situées dans un pays riant, car la main de Dieu saura bien vous y atteindre : vous serez tous chassés et vos maisons détruites. Je n’ignore pas que votre vertu n’est au fond qu’hypocrisie, tiédeur et mollesse. Vous convoitez les biens des païens, vous tâchez de vous en emparer par l’usure, le commerce, l’industrie et les mariages ; mais un jour viendra où vous perdrez toutes ces choses. Ne contractez pas avec les païens ces mariages où les deux parties deviennent indifférentes à leur foi, et ne s’unissent qu’en vue de l’argent et pour jouir en toute licence des plaisirs sensuels. » Tous les auditeurs furent émus et bouleversés, et beaucoup d’entre eux demandèrent la permission de s’entretenir avec lui le lendemain.

Le jour suivant, Jésus entra chez plusieurs habitants pour consoler, exhorter et réconcilier, et il s’y employa jusque très avant dans la nuit. Il vint aussi à lui deux femmes qui avaient avec elles des enfants illégitimes. Elles s’accusèrent elles-mêmes : alors Jésus fit venir leurs maris, rétablit l’accord dans chaque ménage, et renouvela leur alliance. Les maris adoptèrent les enfants et les bénirent sans leur dire pourquoi ils le faisaient.

Beaucoup d’autres personnes vinrent trouver Jésus à cause du conseil qu’il leur avait donné la veille de quitter le pays des païens. Son enseignement leur plaisait beaucoup, et ils se tenaient très honorés de ce qu’il les avait visités, quoiqu’ils fussent des Juifs séparatistes ; mais il ne leur convenait pas de quitter leur pays pour le suivre. Ces juifs étaient riches et indépendants ; ils avaient une ville à eux appartenant, un commerce florissant et une industrie productive. Ils prospéraient aux dépens des païens, sans être ni tourmentés par les pharisiens, ni opprimés par Pilate ; ils vivaient donc dans la situation matérielle la plus agréable, mais très exposés à s’unir avec les païens. Les biens et les champs de ceux-ci se trouvaient à côté des leurs, et les filles païennes se mariaient volontiers avec les Juifs, qui traitaient leurs femmes avec moins de dureté que les indigènes ; elles attiraient les jeunes Juifs par des cadeaux, des coquetteries et des séductions de toute espèce. Si elles embrassaient le judaïsme, ce n’était point par conviction, mais par des motifs ignobles, et la tiédeur et la dissolution s’introduisaient par elles dans les familles.

Les Juifs de Chypre n’étaient point aussi simples et aussi hospitaliers que ceux de la Palestine ; plus raffinés, mieux logés, ils avaient abandonné les anciennes coutumes. Comme ils faisaient difficulté de quitter leur pays natal, Jésus leur rappela que leurs pères aussi avaient possédé des maisons et des champs en Egypte, et qu’ils les avaient abandonnés de leur plein gré. Il leur déclara de nouveau que de grands malheurs les frapperaient s’ils restaient dans ce pays.

Les femmes en général ont beaucoup de répugnance à recevoir chez elles des enfants illégitimes de leurs maris ; mais les femmes de Mallep le firent de bon cœur, et ce fut pour leurs maris un motif de les aimer davantage. Plusieurs maris suivirent leur exemple, et bénirent les enfants illégitimes de leurs femmes. Il y eut ainsi des réconciliations sincères, et tout scandale fut évité.