CHAPITRE XIX
Enseignements donnés à des philosophes sur le paganisme, et à des fiancés sur le mariage.
Après avoir pris avec ses compagnons un léger repas à son logis, Jésus se rendit, avec ses disciples et les sept philosophes baptisés, du côté de l’ouest, à un village appelé Lanifa, situé dans une vallée fermée de tous côtés, qui charmait les yeux par sa belle verdure et ses sinuosités mystérieuses. Des métairies dépendantes de Lanifa étaient disséminées des deux côtés, depuis l’extrémité de la vallée jusqu’à Mallep. Les plus jolies fleurs et les plus beaux fruits venaient là sans culture. Jésus, enseignant tout le long de la route, traversa la vallée jusqu’à Lanifa, où il s’entretint avec une troupe de jeunes gens qui allaient s’embarquer pour Jérusalem, à l’occasion de la fête de la Pentecôte. Il leur défendit de parler de lui, hormis à Lazare ; quant à celui-ci, il les pria de le saluer en son nom.
L’enseignement, pendant le voyage, fut adressé surtout aux philosophes païens ; Jésus le fit, soit en marchant, soit en s’arrêtant dans quelque site agréable. Il leur parla de la dépravation complète des hommes avant le déluge, de la conservation de Noé, de la corruption renaissant après lui, de la vocation d’Abraham et de sa postérité, toujours dans la main de Dieu jusqu’au temps où le Consolateur promis pourrait enfin en sortir. Les païens demandèrent plusieurs éclaircissements ; puis ils citèrent les grands noms des dieux et des héros à qui l’on attribuait des bienfaits extraordinaires. Jésus leur dit que tous les hommes reçoivent de la libéralité du Seigneur plus ou moins de dons naturels, à l’aide desquels ils inventent beaucoup de choses utiles, commodes et ingénieuses ; mais que des vices et des abominations naissent trop souvent de ces mêmes inventions. Il leur fit voir la dégradation complète de la société païenne, la ruine d’une partie de ces peuples, la manière ridicule et fabuleuse dont on avait défiguré l’histoire de leurs dieux, et donné pour des vérités ce qui n’était que des oracles diaboliques et des prestiges de magiciens.
Ils lui parlèrent aussi d’un sage roi de l’antiquité qui était venu des contrées lointaines de l’Inde. Il s’appelait Djemchid, et avec un poignard d’or qu’il tenait de Dieu même, il avait su partager et peupler de vastes contrées, portant le bonheur partout : ils interrogèrent Jésus sur lui et sur les merveilles qu’on en racontait. Jésus répondit : « En effet, Djemchid a été un homme doué de beaucoup de sagesse mondaine et d’une grande telligence naturelle ; c’était l’un des conducteurs des peuples, lors de la dispersion des hommes, à l’époque de la tour de Babel ; il a occupé, avec la race qu’il commandait, des terres qu’il lui a distribuées. Plusieurs de ces conducteurs ont agi plus mal que lui ; car, chez ton peuple, la vérité a été moins obscurcie. On a forgé sur son sujet nombre de fables, mais il ne faut voir en lui qu’une copie infidèle et défigurée du prêtre-roi Melchisédech. Considérez celui-ci et la race d’Abraham ; lorsque le torrent des peuples se répandit, Dieu a envoyé Melchisédech aux meilleures familles pour les conduire, les associer et leur désigner les contrées où elles devaient s’établir, afin qu’elles se conservassent pures et devinssent, selon leur mérite, plus ou moins aptes à participer à la grâce de la promesse. Je vous laisse à imaginer qui était Melchisédech, je me bornerai à vous le représenter comme un symbole de la grâce, de la promesse qui maintenant est proche ; son oblation de pain et de vin va être bientôt achevée et accomplie dans une oblation qui subsistera jusqu’à la fin du monde. »
Jésus parla de Djemchid et de Melchisédech d’une manière si précise et si incontestable, que ces savants lui dirent tout étonnés : « Maître, vous êtes un grand sage ; il me semble que vous ayez vécu en ces temps-là, et que vous connaissiez ces hommes mieux qu’ils ne se connaissaient eux-mêmes. »
Le lendemain, Jésus accompagné de ses disciples, d’un grand nombre de Juifs et de quelques païens, se rendit du côté du sud, dans un jardin situé devant la ville, où les Juifs prenaient leurs bains. Il y avait là une vaste citerne entourée de bassins et alimentée par l’aqueduc de Chytrus ; on y trouvait aussi de belles promenades et de longues allées couvertes de berceaux. Tout y était déjà préparé pour administrer le baptême, et une foule de peuple suivit Jésus à une place voisine de la fontaine, et très commode pour la prédication. J’y vis spécialement sept couples d’époux avec leurs amis et leurs parents.
Jésus enseigna sur la chute originelle, sur la corruption des hommes, sur la promesse, sur la dégradation et la dépravation du genre humain, sur la séparation des bons et des méchants, sur le choix d’une épouse pour faire passer aux enfants la grâce et les vertus des parents, sur la sanctification du mariage par l’observation de la loi, la tempérance et la continence. Il en vint ainsi à parler de l’époux et de l’épouse, et il leur proposa une parabole empruntée à un arbre de l’île qui recevait sa fécondation d’autres arbres bien éloignés et situés même de l’autre côté de la mer ; il dit qu’ainsi l’espérance, la confiance en Dieu et le désir du salut enfanteraient la promesse et la chasteté fondée sur l’humilité. Il parla ensuite de la signification mystérieuse du mariage par rapport à l’alliance du Consolateur d’Israël avec son peuple, et il appela le mariage un grand mystère. Il dit sur ce sujet des choses si belles et si admirables, qu’il m’est impossible de les rendre. Il enseigna enfin sur la pénitence et le baptême, qui purifient et effacent le péché, cause de la séparation, et rendent tous les hommes capables de participer à l’alliance du salut.
Jésus se retira à l’écart avec plusieurs néophytes pour entendre leur confession : il leur remit leurs péchés, leur imposant des abstinences et des bonnes œuvres. Jacques le Mineur et Barnabé baptisèrent. On baptisa surtout des vieillards et quelques païens, et aussi les trois enfants aveugles guéris par Jésus : ils n’avaient pas reçu le baptême à Capharnaüm avec leurs parents.
Après un repas qui eut lieu ensuite, quelques-uns des philosophes qui s’étaient approchés pour entendre demandèrent s’il avait été nécessaire que Dieu châtiât toute la terre par le terrible déluge, et pourquoi il avait laissé les hommes attendre si longtemps leur Consolateur : « Il aurait bien pu la corriger autrement, dirent-ils, et envoyer quelqu’un pour réparer le mal. » Jésus répondit : « Cela n’est pas entré dans les desseins de Dieu. Il a créé les anges doués d’une volonté libre et de qualités sublimes ; mais ceux-ci se sont séparés de lui par orgueil, et ont été précipités dans l’empire des ténèbres ; ensuite l’homme a été placé, doué du libre arbitre, entre l’empire des ténèbres et le royaume de la lumière ; en mangeant du fruit défendu, il s’est livré à l’empire des ténèbres ; mais actuellement il doit coopérer à la volonté que Dieu a de le secourir ; il doit faire descendre sur la terre le royaume de Dieu, afin que Dieu lui donne ce royaume. L’homme a voulu devenir semblable à Dieu en mangeant le fruit défendu ; et il ne pourrait pas être sauvé, si le Père ne lui envoyait son Fils pour le réconcilier avec Dieu. Mais les hommes ont été si profondément corrompus, que la divine miséricorde a dû prendre des voies merveilleuses pour établir sur la terre le royaume de Dieu, parce que les hommes vivaient dans l’empire des ténèbres, lequel repoussait le royaume de Dieu. Ce royaume n’est pas une souveraineté terrestre entourée de magnificence, mais la régénération de l’homme, sa réconciliation avec le Père et l’union de tous les bons en un seul corps. »
Le lendemain, Jésus enseigna de nouveau, au lieu du baptême, une foule de personnes, entre autres les époux désignés plus haut. Il y avait sept couples, parmi lesquels deux païens qui s’étaient fait circoncire pour épouser des Juives. Ils étaient accompagnés de beaucoup d’hommes et de femmes de leurs familles, ce qui m’avait fait croire d’abord que le nombre de couples était plus élevé. Les époux furent baptisés ; plusieurs païens qui étaient disposés à se faire Juifs avaient demandé la permission d’assister à la prédication de Jésus.
Le Seigneur commença par enseigner en général sur les devoirs des époux et particulièrement sur ceux des femmes, qui ne devaient lever les yeux que pour voir leurs maris. Il parla de l’obéissance, de l’humilité, de la chasteté, de l’amour du travail et de l’éducation des enfants.
Après que les femmes se furent retirées pour faire les apprêts d’un repas à Leppé, Jésus prépara les hommes au baptême. Il parla d’Elie, de la grande sécheresse dont on avait souffert en ce temps-là, et de la nuée qui, à la prière du prophète, s’était élevée de la mer et avait versé sa rosée. Jésus dit : « Cette sécheresse était un châtiment infligé par le Seigneur à Achab, à cause de son idolâtrie. La grâce et la bénédiction s’étaient retirées, et il y avait aussi sécheresse dans les cœurs. » Il raconta comment les oiseaux portaient la nourriture à Elie, caché au fond du torrent de Chrit, et ajouta que rien n’avait manqué à la veuve de Sarepta pendant qu’il demeurait auprès d’elle. Il parla de la victoire qu’Elie avait remportée au mont Carmel sur les prêtres des idoles, et de la pluie abondante qui avait rafraîchi toute la contrée. Il compara cette pluie au baptême, et il exhorta ses auditeurs à se convertir et à ne pas demeurer, comme Achab et Jézabel, dans le péché et la sécheresse du cœur, après la pluie du baptême. Il parla enfin des efforts que les païens avaient à faire pour se sanctifier et se rendre dignes de recevoir la grâce divine. En disant ces choses, il s’adressait spécialement aux païens qui avaient entendu parler d’Elie.
Après le baptême des époux, Jésus, ses disciples et les rabbins furent invités avec eux à un festin donné à Leppé, village à l’ouest de Mallep, par un docteur juif dont la fille était fiancée à un philosophe païen de Salamine, qui avait entendu dans cette ville les enseignements de Jésus, et s’était fait circoncire. Le chemin qui conduisait à ce beau village était ombragé par de magnifiques allées d’arbres : on eût dit un jardin.
Jésus continua d’enseigner pendant et après le repas. Il parla de la sainteté du mariage, disant qu’on devait se contenter d’une seule femme. Il s’éleva avec force contre la facilité avec laquelle ils couraient au divorce et se remariaient. Il raconta aussi la parabole du festin de noce et celle de la vigne. Son instruction fut immédiatement mise en pratique : les amis et les compagnes des époux sortirent devant la maison, se tinrent sur le chemin et invitèrent les passants à entrer. Ceux qui étaient mis convenablement furent introduits ; on donna pareillement à manger aux pauvres et on les enseigna. Les trois enfants aveugles que Jésus avait guéris assistaient à la fête et jouaient de la flûte ; il y avait aussi des jeunes filles qui chantaient et faisaient de la musique.
Il était déjà nuit lorsque Jésus retourna à Mallep avec ses disciples. Du point culminant du chemin, la vue s’étendait au loin sur la mer, dont l’azur présentait à l’œil des reflets merveilleux. Pendant que Jésus et ses disciples étaient à leur logis, il vint une foule de personnes, hommes et femmes, lui demander des instructions, des conseils et des consolations ; car les rapports intimes de ces gens avec les païens faisaient souvent naître en eux des scrupules et des inquiétudes. Les époux aussi restèrent longtemps auprès de lui. Il s’entretint en particulier avec chacune des épouses : c’était comme une confession et une instruction tout ensemble. Il leur demanda pourquoi elles se mariaient, si elles pensaient à assurer le salut de leurs enfants par la crainte de Dieu, la décence et la tempérance, ou si elles avaient seulement en vue leurs passions ou leurs frivoles fantaisies. La plupart n’étaient pas instruites à ce sujet ; les paroles de Jésus les avaient rendues pensives, et elles se retirèrent très émues. Il instruisit aussi les époux de la même manière.