CHAPITRE XVIII

Jésus enseigne à Mallep et y guérit des enfants aveugles.

Jésus venait de quitter Chytrus, lorsque quelques Juifs en voyage arrivèrent, la robe relevée et le bâton à la main. Je vis quelques-uns de ceux auxquels ils s’adressèrent montrer du doigt le côté du nord en disant : « Le docteur, le prophète a enseigné ici toute la matinée jusqu’à midi, et ses disciples ont baptisé ; puis, après avoir pris un léger repas, il est parti de ce côté avec eux, et sept philosophes de Salamine qui ont reçu le baptême. Si vous étiez arrivés quelques heures plus tôt, vous auriez pu le trouver encore ici. Il se dirigeait vers le grand village de Mallep. Ah ! c’est assurément le Messie lui-même, ou au moins un prophète qui doit l’annoncer. Jamais on n’a prêché une doctrine si pleine de sagesse. » Les voyageurs dirent alors : « Comment n’avez-vous pas pu le retenir ! Quel dommage que nous soyons venus si tard ! » Les autres leur racontèrent encore plusieurs choses de Jésus, et les voyageurs rapportèrent ce qu’ils avaient appris dans la ville d’où ils venaient.

Je vis ensuite Jésus et ses compagnons s’avancer à une lieue de là, comme une procession de pèlerins, vers le grand village de Mallep. Ce village était situé sur le versant d’une montagne, d’où l’on voit des sites ravissants et la mer à l’horizon. Il était percé de cinq rues, se croisant à un rond-point où l’on voyait un bassin creusé dans le roc, alimenté par une conduite d’eau, puisée à la source voisine de Chytrus, et entouré de beaux sièges et d’arbres touffus. La contrée environnante me parut très fertile. Le village était ceint d’un double rempart et de fossés profonds semblables à de petits vallons, couverts au fond d’un frais gazon tout émaillé de fleurs et bordés de deux rangées d’arbres fruitiers. Une rosée abondante entretenait la fraîcheur de la verdure.

Lorsque Jésus s’en approcha, les docteurs de la synagogue, les enfants de l’école et une foule de peuple allèrent au-devant de lui jusque devant la porte. Ils étaient en habits de fête et accompagnés d’enfants qui jouaient de la flûte ; ils chantaient des cantiques et portaient à la main des branches de palmier. Les petites filles précédaient les garçons. Jésus remercia et passa au milieu des enfants en les bénissant. La maison des docteurs s’élevait près de l’entrée du village. Ils conduisirent Jésus et sa suite, composée d’environ trente personnes, dans une grande salle où ils leur lavèrent les pieds et leur offrirent des rafraîchissements.

Cependant une vingtaine de malades, estropiés et hydropiques, avaient été amenés dans la rue devant la maison. Jésus sortit, les guérit et leur dit de le suivre à la fontaine. Ils le suivirent au milieu des cris de joie de leurs parents, et il les enseigna, ainsi que le peuple sur le pain quotidien et sur la reconnaissance due au Seigneur.

De là il se rendit à la synagogue, où il prêcha sur la seconde demande de l’Oraison dominicale : « Que votre règne arrive. » Il parla du royaume de Dieu qui est au-dedans de nous, toujours proche pour tous ceux qui veulent en prendre possession ; il dit que c’était un royaume spirituel et non temporel, et que ceux qui le repousseraient seraient rejetés eux-mêmes. Les païens qui l’avaient suivi se tenaient au dehors ; ils étaient en cet endroit plus séparés des Juifs que dans les villes païennes.

Au sortir de la synagogue, Jésus prit un repas chez les docteurs ; ensuite ils le conduisirent au logis qui, par leurs soins, avait été préparé pour lui et sa suite. Ils avaient chargé un des leurs de les pourvoir de tout. Jésus reposa avec ses compagnons dans une grande salle où il eut toutefois une place séparée. Lorsque les disciples furent endormis, il sortit pour prier.

Le jour suivant, Jésus et les disciples assistèrent à un repas chez les chefs de la synagogue. Trois enfants aveugles, de dix à douze ans, furent introduits par d’autres enfants ; ils jouèrent de la flûte et d’un instrument qu’ils tenaient devant la bouche et touchaient avec les doigts. Ils chantèrent aussi très agréablement. Leurs yeux étaient ouverts : je crois qu’ils avaient la cataracte. Jésus leur demanda s’ils avaient un grand désir de recouvrer la vue et s’ils voulaient marcher avec zèle et piété dans la voie du bien. Ils répondirent tout joyeux : « Oui, Seigneur, si vous voulez nous secourir. Seigneur, secourez-nous, nous ferons ce que vous ordonnerez. » Alors Jésus leur dit : « Déposez vos flûtes ; » puis, les ayant placés devant lui, il porta les deux pouces à sa bouche et les passa successivement sur les yeux de chacun d’eux, depuis le coin de l’œil jusqu’aux tempes ; ensuite il prit sur la table une coupe pleine de fruits, qu’il éleva devant eux en leur disant : « Voyez-vous ceci ? » Enfin il les bénit et leur donna les fruits. Transportés de bonheur, ils jetèrent autour d’eux des regards étonnés, et se prosternèrent à ses pieds en pleurant. Toute l’assemblée était émue de surprise et de joie.

Les jeunes garçons guéris se précipitèrent hors de la salle avec leurs petits camarades, en poussant des cris d’allégresse, et retournèrent en toute hâte chez leurs parents. Toute la ville fut aussitôt en mouvement, et les enfants revinrent avec leurs familles et une foule d’autres personnes dans la cour placée devant la salle, jouant et chantant des airs joyeux pour rendre grâce au Seigneur. Alors il fit une belle instruction sur la gratitude ; il dit que la reconnaissance est une prière qui attire de nouvelles grâces, tant est grande la bonté du Père des cieux.

Après le repas, je vis Jésus, avec ses disciples et les philosophes païens, se promener à l’ombre des bocages charmants qui entouraient le village, enseignant les païens et les nouveaux disciples. Le soir, il prêcha encore dans la synagogue. Dès que les disciples furent allés se reposer, il sortit de sa cellule pour prier.

Le lendemain matin, Jésus, accompagné de ses plus anciens disciples, visita plusieurs maisons : il consola et guérit les malades, donna des conseils et fit l’aumône. Il visita aussi les parents des enfants aveugles qu’il avait guéris. C’étaient des Juifs nomades, originaires d’Arabie, de l’endroit où demeurait Jéthro, le beau-père de Moïse. Ils avaient été baptisés à Capharnaüm, où en passant ils avaient pu entendre les prédications de Jésus sur la montagne. Ils composaient deux familles d’une vingtaine de personnes, y compris les femmes et les enfants. C’étaient des commerçants et des fabricants qui faisaient ce que font chez nous les Italiens, les Tyroliens, les habitants de la Forêt-Noire avec leurs horloges de bois, leurs souricières, leurs figures de plâtre, s’arrêtant tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, pour faire leur petit trafic et se livrer à diverses industries. Leurs enfants aveugles les aidaient à gagner quelque chose en chantant et en jouant de la flûte.

Jésus les enseigna et leur donna des conseils ; tous le remercièrent de nouveau. Il recommanda aux pères de ne plus emmener avec eux ces enfants, mais de les laisser en cet endroit pour qu’ils allassent à l’école ; il leur indiqua des personnes qui consentiraient à les recevoir et à se charger de cette affaire. Les parents promirent de faire ce qu’il leur prescrivait.