CHAPITRE XVII
Enseignements et guérisons à Chytrus et dans les environs.
Lorsque Jésus entra dans la ville, les anciens et les docteurs juifs vinrent à sa rencontre, ainsi que deux philosophes de Salamine que son enseignement avait touchés et qui voulaient l’entendre encore. Après lui avoir lavé les pieds et offert quelques rafraîchissements, on le pria de guérir des malades qui l’attendaient avec impatience. Il fut conduit dans le quartier des Juifs, où il en guérit une vingtaine qu’on avait couchés dans la rue devant leurs maisons. Les malades guéris et leurs parents chantèrent ses louanges, lui redisant des passages des psaumes : mais les disciples les engagèrent à se taire.
Jésus se rendit ensuite à la maison du chef de la synagogue, où étaient réunis plusieurs savants, entre autres quelques-uns de la secte des Réchabites. Ceux-ci se distinguaient des autres Juifs par le vêtement, par l’austérité des mœurs et une doctrine particulière ; mais ils s’étaient beaucoup relâchés de leur ancienne sévérité. Le chef de la synagogue convia Jésus à venir, après le sabbat, prendre un repas chez lui. Mais, comme il était attendu pour dîner chez le père de Barnabé, il invita tous les assistants à l’y accompagner, et pria le chef de la synagogue de donner aux pauvres ouvriers et aux mineurs les mets qu’il avait préparés.
La synagogue était remplie de monde, et une foule de païens écoutaient du dehors sur les terrasses, Jésus prêcha sur un texte du Lévitique (ch. XVII) touchant le sacrifice du tabernacle, et sur un autre de Jérémie (ch. XXVIII) qui traitait de la promesse. Il parla du sacrifice mort et du sacrifice vivant, et ils lui en demandèrent la différence. Il enseigna aussi sur les huit béatitudes.
Il y avait dans la synagogue un vieux rabbin très pieux, atteint d’hydropisie depuis longtemps, et qui s’était fait porter à sa place accoutumée. Or, les docteurs s’étant mis à disputer contre Jésus, il s’écria : « Taisez-vous et laissez-moi parler. » Aussitôt le silence établi, il s’écria : « Seigneur, vous avez fait miséricorde aux autres, aidez-moi aussi, et ordonnez-moi de venir à vous. » Jésus lui répondit : « Si vous croyez, levez-vous et venez à moi ! » À ces mots le malade se leva et dit : « Seigneur, je crois. » Il était guéri, et il alla à Jésus pour le remercier. Les cris de joie éclatèrent de toutes parts. Le Seigneur et les autres se rendirent chez Barnabé. Le majordome convoqua les pauvres et les ouvriers au repas que Jésus leur avait abandonné.
Le père de Barnabé demeurait devant la partie occidentale de la ville, dans une des maisons qui formaient divers hameaux autour de Chytrus. La sienne était considérable. Un beau et vaste bois de haute futaie se voyait dans les environs. Les païens qui accompagnaient Jésus, ainsi que les philosophes de Salamine, ne se mirent point à table avec les Juifs, parce que c’était un repas de sabbat ; ils mangèrent en se promenant dans la galerie ouverte, et, se tenant entre les colonnes, ils écoutèrent l’enseignement de Jésus, qui parla encore du sacrifice et de la promesse annoncée par les prophètes.
Pendant le repas, il vint plusieurs groupes de pauvres enfants de quatre à cinq ans, à demi vêtus : ils portaient, dans des corbeilles grossièrement tressées, toutes sortes d’herbes bonnes à manger qu’ils avaient cueillies aux environs, et qu’ils offraient aux convives en échange d’un peu de pain ou de quelque autre aliment. Ils se rapprochaient surtout de Jésus et de ses disciples. Le Seigneur se leva, vida et remplit d’aliments les corbeilles et bénit les enfants. C’était aimable et touchant à voir, et cela me réjouit plus que tout le reste. Quand j’étais enfant, je lui offrais toujours les plus belles plantes, les plus jolies fleurs de la prairie de mon père ; maintenant je ne puis lui ramasser autre chose que mes péchés, et souvent j’en perds la moitié en chemin. Ces repas du sabbat se terminaient toujours par des prières et des cérémonies particulières. Le Seigneur et ses compagnons passèrent la nuit en cet endroit ; les autres étrangers logèrent dans la ville.
Le jour suivant, je vis Jésus, pendant la matinée entière, enseigner une foule de personnes, sur une charmante colline qui s’élevait derrière la maison de Barnabé, et où il y avait une chaire à prêcher ; de la maison on passait, pour y arriver, sous de magnifiques berceaux de vigne. Jésus instruisit d’abord une multitude de mineurs et d’ouvriers, puis une troupe de païens, enfin un grand nombre de Juifs alliés à des familles païennes. Plusieurs malades païens lui avaient fait demander de vouloir bien leur accorder son assistance et leur permettre d’entendre son enseignement. C’étaient pour la plupart des ouvriers estropiés : ils étaient couchés sur des grabats tout près de la chaire. Il enseigna les ouvriers sur l’Oraison dominicale et sur la purification des métaux par le feu ; il parla aux païens du Dieu unique, des enfants de Dieu, du fils de la maison et du serviteur, enfin de la vocation des Gentils.
Il enseigna ensuite sur les mariages mixtes ; on ne devait pas, dit-il, les favoriser, mais seulement les tolérer par charité, dans des vues de conversion ou d’amendement ; on ne devait les permettre que si les deux époux s’unissaient avec de saintes intentions, et non point par amour sensuel. Cependant il parla plutôt contre que pour, et appela heureux ceux qui engendraient des rejetons purs dans la maison du Seigneur. Il les éclaira sur la lourde responsabilité du conjoint juif, sur l’éducation des enfants, sur la piété, sur la nécessité de profiter du temps de la grâce, sur la pénitence et sur le baptême.
Après la prédication, ils allèrent une lieue plus loin, à l’endroit qui était le centre de l’éducation des abeilles. Là s’étendaient au loin, tournées vers le soleil levant, de longues rangées de ruches blanches, tressées de joncs ou d’écorce, et placées à hauteur d’homme. Chaque groupe de ruches avait devant soi un parterre de fleurs, et surtout de mélisse. Le principal motif qui avait amené Jésus en ce lieu était de pouvoir enseigner les Juifs et les païens avec plus de liberté, sans être troublé par une trop grande affluence. C’est pourquoi il continua de les instruire tout le reste de la journée, dans les jardins et sous les berceaux des environs. Les auditeurs se tenaient debout ou étaient couchés par terre : il enseigna sur l’Oraison dominicale et sur les huit béatitudes. Après avoir montré aux païens en particulier l’origine et les abominations de leurs dieux, il traita de la séparation d’Abraham et de la conduite du peuple d’Israël. Il parla très clairement et avec beaucoup de force. Il leur fit comprendre toute la folie de leurs erreurs, et combien leurs dieux devaient être méprisables, puisque, pour les trouver supportables, ils étaient obligés de les résoudre en idées métaphysiques : il les exhorta donc à renoncer à leurs rêveries, à leurs méditations et à leurs spéculations, pour croire en toute simplicité au Dieu unique et à sa révélation sainte. Ce qu’ayant entendu quelques païens qui étaient venus avec des bâtons à la main comme des savants en voyage, ils se scandalisèrent et s’en allèrent en murmurant. Jésus dit qu’il fallait les laisser aller, qu’il valait mieux pour eux partir que de rester uniquement pour se faire de nouveaux dieux des idées qu’ils auraient reçues. Il parla en termes prophétiques de la ruine de ce temple, de cette ville, de ce beau pays et du jugement de Dieu sur toutes ces contrées. Il dit que, quand l’abomination serait arrivée à son comble, le paganisme périrait, et il s’étendit aussi sur le châtiment des Juifs et sur la destruction de Jérusalem. Les païens étaient plutôt portés à admettre ces choses que les Juifs, qui faisaient des objections en s’appuyant sur les promesses. Mais Jésus parcourut avec eux tous leurs prophètes, expliqua tous les passages qui se rapportaient au Messie, et leur dit que le temps était arrivé où il se montrerait au milieu des Juifs, lesquels ne le reconnaîtraient pas ; qu’ils l’insulteraient et le railleraient et que, quand il leur aurait dit qui il était, ils s’empareraient de lui et le mettraient à mort. Beaucoup d’entre eux ne pouvaient comprendre ces paroles, mais il récapitula ce que les Juifs avaient fait à tous leurs prophètes : ajoutant qu’ils traiteraient le Messie comme ils avaient traité ceux qui l’avaient annoncé.
Les Réchabites s’étendirent longuement sur Malachie, pour lequel ils avaient une grande vénération. Ils dirent qu’on le regardait comme un ange du Seigneur ; que tout enfant il visitait déjà les gens pieux ; qu’ensuite il avait souvent disparu, et qu’on ne savait pas même s’il était mort. Ils parlèrent aussi beaucoup de ses prophéties touchant le Messie et le sacrifice de la nouvelle alliance ; Jésus appliquait tous ces textes au temps présent ou prochain.
Jésus quitta les ruches d’abeilles avec ses disciples et une grande foule de personnes, qui se dispersèrent successivement pour retourner chez elles. Il traversa d’abord les montagnes en continuant à enseigner ses compagnons, puis il prit le chemin des mines qui l’avait conduit à Chytrus. Enfin ils se dirigèrent un peu au nord, et arrivèrent à la maison de Barnabé. À leur arrivée, il ne restait auprès de Jésus que ses compagnons ordinaires, car la plupart des gens de sa suite étaient de jeunes Juifs, qui l’avaient quitté pour s’embarquer et aller célébrer à Jérusalem la fête de la Pentecôte.
Des femmes et des filles païennes au nombre de trente à quarante, et aussi une dizaine de jeunes Juives, s’étaient réunies là en divers groupes, devant leurs jardins et leurs maisons, pour rendre hommage à Jésus. Elles jouaient de la flûte, chantaient des cantiques de louange, portaient des guirlandes de fleurs et jetaient des nattes et des branches d’arbres sur le chemin. Elles s’inclinèrent devant Jésus, et lui offrirent des présents rustiques de toute espèce, des couronnes, des fleurs, des parfums et des aromates dans de petits flacons. Il les remercia et s’entretint avec elles. Elles le suivirent jusqu’à la cour de Barnabé, et déposèrent leurs présents au milieu de la salle de réunion. Elles avaient paré toute la maison de fleurs et de guirlandes. Cette réception ressemblait à notre fête des Rameaux, mais elle était plus simple et plus champêtre. Le soir étant venu, elles se retirèrent : il y avait plus de trois heures que ces femmes attendaient le Seigneur.
On avait préparé chez Barnabé un léger repas, on ne se mit néanmoins pas à table, mais on présenta à chacun un peu de nourriture sur une planchette, comme on le faisait dans les voyages sur mer. Plusieurs vieillards s’étaient réunis dans la maison, entre autres le vieux savant que Jésus avait guéri à la synagogue. Le père de Barnabé était un robuste vieillard aux larges épaules. On voyait bien qu’il travaillait le bois. Tous les hommes de ce temps-là étaient beaucoup plus vigoureux que ceux de nos jours.