CHAPITRE XVI
Jésus enseigne en visitant l’île de Chypre.
Le gouverneur invita encore Jésus à venir le voir, mais il s’excusa, et se rendit à une demi-lieue à l’ouest de Salamine, dans une campagne riche et fertile appartenant presque toute à des Juifs, et où l’on voyait disséminées beaucoup de métairies. Le pays était très agréable, et autrement cultivé que nos contrées. On s’occupait alors partout de la moisson.
Le chemin était très beau. Dès que les moissonneurs eurent aperçu Jésus, que la plupart avaient déjà vu à la synagogue et au baptême, ils quittèrent par bandes leur travail, déposèrent leurs faucilles, descendirent rapidement dans la plaine, et vinrent s’incliner devant lui. Quelques-uns se prosternèrent la face contre terre. Il les salua et les bénit, et ils allèrent se remettre à l’ouvrage. Lorsqu’il s’approcha de l’école, le maître, auquel on avait appris son arrivée, vint à sa rencontre avec d’autres personnages honorables, et, lui ayant souhaité la bienvenue, il le conduisit auprès d’une fontaine où il lui lava les pieds, fit épousseter son manteau, et lui offrit des rafraîchissements.
Accompagné de ces hommes et de quelques autres venus de Salamine, formant en tout une douzaine de personnes, Jésus allait d’un champ à un autre, enseignant les moissonneurs, leur racontant la parabole du semeur et celle de la séparation du bon grain d’avec l’ivraie qui est jetée au feu. Après avoir reçu son instruction, chacun des groupes reprenait son travail, et il passait à un autre.
Jésus ensuite, accompagné du maître d’école et de quelques autres personnes, alla visiter les malades dans leurs maisons, et il guérit plusieurs boiteux ou hydropiques. Ces malades se tenaient pour la plupart dans de petites cabanes attenantes aux maisons. Jésus visita ainsi une femme hydropique, dont la couche remplissait toute une cellule à toit mobile, ouverte du côté des pieds vers un petit jardin de fleurs. Des hommes et des femmes qui l’avaient suivi enlevèrent le toit, et il dit à la malade : « Femme, voulez-vous être guérie ? » Elle lui répondit humblement : « Je veux ce qu’ordonnera le prophète ». Alors Jésus reprit : « Levez-vous ! votre foi vous a guérie ». Aussitôt la femme se leva, sortit de la cabane et dit : « Seigneur, je reconnais maintenant votre puissance, car plusieurs ont voulu me guérir, mais ils ne l’ont pu ». Elle remercia et glorifia le Seigneur. Toutes les personnes qui survenaient s’étonnèrent beaucoup de sa guérison. Jésus retourna à la maison d’école ; pendant la nuit il enseigna, se reposa et pria comme de coutume.
Je vis ce même jour, à Salamine, Mercuria la pécheresse aller et venir dans ses appartements, livrée à l’angoisse et à une tristesse profonde. Elle pleurait, se tordait les mains et se jetait souvent dans un coin, le visage voilé. Son mari, qui du reste me semblait peu intelligent, et ses servantes, la croyaient folle. Elle était tourmentée de remords, et ne songeait qu’à s’échapper pour aller trouver les saintes femmes en Palestine. Elle avait deux filles, l’une de huit, l’autre de neuf ans, et aussi un petit garçon de cinq ans. Sa maison était située près du grand temple et entourée de colonnes, de terrasses et de jardins. On l’engagea à aller au temple ; mais elle refusa, se disant malade.
Il me fut dit à ce moment pourquoi Jésus était allé dans l’île de Chypre : c’était pour sauver plus de cinq cents hommes, tant juifs que païens, dont les uns devaient le suivre maintenant, d’autres plus tard ; le reste l’oublierait. Jésus enseigna les Juifs sur plusieurs points qui leur laissaient des doutes. Ils craignaient de n’avoir point part à la terre promise ; ils pensaient que Moïse n’aurait pas eu besoin de traverser la mer Rouge ni d’errer si longtemps dans le désert, car il y avait des chemins plus courts. Jésus leur répondit que la terre promise n’était pas renfermée dans le pays de Chanaan : qu’on pouvait posséder le royaume de Dieu, sans avoir besoin d’errer si longtemps dans le désert ; il les engagea, puisqu’ils blâmaient ainsi Moïse, à ne pas errer eux-mêmes dans le désert du péché, de l’incrédulité et des murmures, et à choisir le chemin le plus court par la pénitence, le baptême et la foi.
Il arriva un soir une caravane d’Arabes. Lorsqu’ils eurent débâté et abreuvé leurs bêtes et fait tous leurs arrangements, ils vinrent saluer Jésus et le prièrent de leur permettre d’assister à son enseignement. Il montrait toujours la vérité aux païens avec beaucoup de douceur et de ménagement.
C’étaient des Arabes nomades, originaires du pays où avait habité Jethro, le beau-père de Moïse. Ils avaient avec eux leurs femmes, leurs enfants et du bétail de toute espèce, chameaux chargés, bœufs, ânes, chèvres, etc. Plus bruns que les Cypriotes, ils étaient très vifs et très gais. Leurs marchandises venaient d’être échangées dans l’île contre du cuivre et d’autres métaux, et ils s’en allaient, par la grande route, à un port au sud-ouest, pour s’y embarquer.
Jésus commença à les enseigner, en louant leur activité, et en leur demandant pour qui ils faisaient tout ce travail et se donnaient tant de peine ; puis il leur parla du Créateur et conservateur de toutes choses, de la reconnaissance due à Dieu, et de sa miséricorde envers les pécheurs et les brebis égarées qui ne reconnaissent pas leur pasteur. Il les enseigna avec beaucoup de douceur et de bonté, et ils en furent tout émus et réjouis. Ils voulurent lui faire des présents, mais il refusa, bénit leurs enfants et s’éloigna.
J’ai été très affligée de voir que tant de peines que Jésus s’était données dans l’île de Chypre avaient produit si peu de résultats, en sorte que, comme disait le Pèlerin, ce voyage n’est mentionné ni dans l’Écriture ni ailleurs et qu’il n’est pas même dit que Paul et Barnabé y aient eu beaucoup de succès. J’ai eu à ce sujet une vision dont je me rappelle ce qui suit. J’ai vu que la pécheresse Mercuria ne tarda pas à suivre Jésus avec ses enfants et qu’elle emporta avec elle de grandes richesses. Je l’ai vue au milieu des saintes femmes et plus tard lorsque les premières communautés chrétiennes s’établirent depuis Ophel jusqu’à Béthanie, sous la direction des diacres, elle les seconda par ses largesses.
Lorsqu’après le départ de Jésus beaucoup de païens et de Juifs émigrèrent en Palestine, emportant tous leurs biens mobiliers, et aliénant peu à peu leurs biens-fonds, des parents n’ayant pas les mêmes sentiments et se regardant comme lésés, éclatèrent en plaintes. On décria Jésus comme un imposteur ; les Juifs et les païens firent cause commune ; il fut défendu de parler de lui. On emprisonna et l’on flagella un grand nombre de personnes. Les prêtres païens tourmentèrent leurs coreligionnaires et les forcèrent à sacrifier. Le gouverneur qui avait reçu Jésus fut rappelé à Rome et destitué ; des soldats romains occupèrent même tous les ports pour empêcher les embarquements. Après le crucifiement du Sauveur, son souvenir s’effaça complètement ; on parla de lui comme d’un rebelle et d’un traître ; ceux qui avaient conservé quelque foi la perdirent et rougirent bientôt de lui. Douze ans plus tard, Paul et Barnabé ne trouvèrent aucune trace de son passage ; ils ne firent pas un long séjour à Chypre, mais ils emmenèrent plusieurs personnes avec eux.
Jésus, suivi de ses disciples, se dirigea vers Chytrus ; sur le chemin se trouvaient des mines : il visita les mineurs, et les enseigna devant quelques-unes de leurs maisons. De ces mines, les unes appartenaient à des païens, les autres étaient affermées par des Juifs. Les ouvriers étaient maigres et pâles ; ils ne possédaient pour couvrir leur nudité que de grands morceaux de cuir brun, sous lesquels ils s’abritaient comme des tortues sous leurs carapaces. Jésus enseigna sur l’orfèvre qui purifie le métal dans le feu. Les païens et les Juifs travaillaient, les uns d’un côté, les autres de l’autre, et ils se rangèrent pour l’entendre en deux groupes opposés. Il y avait là quelques obsédés ou possédés qu’on faisait travailler sous la chaîne ; à l’approche du Seigneur, ils se mirent à s’agiter et à crier, l’annonçant et demandant ce qu’il leur voulait. Il leur ordonna de se taire, et aussitôt ils se calmèrent. Puis il vint des mineurs juifs pour se plaindre des païens qui, en travaillant sous la route, avaient frauduleusement envahi leur terrain ; ils prièrent Jésus de juger leur différend. Il fit creuser aux limites du terrain des Juifs, et l’on rencontra les galeries des païens, que des couches de métal blanc, du zinc ou de l’argent, avaient attirés. Alors Jésus se mit à enseigner sur le scandale, sur le bien acquis injustement, et sur le devoir de ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’on vous fît, etc. Jésus avait convaincu les païens du tort qui leur était imputé, et il y avait assez de témoins ; mais, comme les magistrats n’étaient pas présents, le différend ne put être décidé, et les païens se retirèrent en murmurant. Jésus se rendit ensuite à Chytrus, ville très animée à cause de son industrie métallurgique ; on s’y livrait aussi, sur une grande échelle, à l’éducation des abeilles.