CHAPITRE XV

Entretien avec des philosophes païens. — Coup d’œil sur l’antique royaume de Satan opposé au royaume de Dieu.

Le jour suivant, je vis Jésus s’entretenir avec plusieurs savants païens, dont la plupart avaient entendu sa prédication de la veille. Ils lui demandèrent des explications sur diverses choses qu’il avait dites, et tout en se promenant au milieu du site riant de l’aqueduc, ils parlèrent longtemps avec lui de leurs dieux, et en particulier d’une déesse sortie de la mer, puis d’une autre, représentée avec un corps de poisson, qu’ils appelaient Dercéto. Ils l’interrogèrent aussi sur une tradition qui s’était conservée parmi les Juifs au sujet d’Elie ; il aurait vu s’élever de la mer une nuée, dans laquelle était une vierge ; ils désiraient donc savoir où elle était descendue, car d’elle devait sortir un Roi, un Sauveur de toute la terre ; et d’après leurs calculs son temps était arrivé. Ils demandaient encore si cette nuée-là n’était pas l’étoile même que leur déesse avait laissé tomber sur Tyr.

L’un d’entre eux dit qu’on parlait d’un fanatique qui avait paru en Judée, et qui, profitant de la tradition relative à la nuée d’Elie et à l’époque annoncée, prétendait être le roi promis. Jésus ne répondit pas que c’était de lui qu’il parlait ; il se borna à dire : « Cet homme n’est pas un fanatique ni un imposteur ; on a répandu beaucoup de faux bruits sur lui, et vous êtes mal renseigné ; en effet, le temps est arrivé où les prophéties doivent être accomplies ». Ce bavard mal intentionné ne soupçonnait pas qu’il parlait à Jésus lui-même en le calomniant ; il ne le connaissait que par ouï dire.

Ses interlocuteurs étaient des philosophes ; ils entrevoyaient la vérité, néanmoins ils conservaient la foi en leurs dieux, en leur attribuant une essence métaphysique. Mais, tandis qu’ils voulaient ainsi s’expliquer les faux dieux et leurs différentes personnalités, ils les confondaient les uns avec les autres, et ils cherchaient même à faire entrer dans leur système inextricable la nuée d’Elie et la Mère de Dieu, dont cependant ils ne savaient rien. Ils donnaient aussi à leur déesse Dercéto le nom de reine du ciel. Ils disaient qu’elle avait apporté sur la terre toute sagesse et toute joie, mais que ses partisans en étaient venus à la méconnaître ; qu’alors elle avait prédit tout ce qui devait arriver, disant qu’elle descendrait au fond des eaux, que plus tard elle reviendrait sous la forme d’un poisson pour rester toujours avec eux ; ils ajoutaient que tout cela s’était en effet réalisé, etc. Sa fille, qu’elle avait conçue dans des mystères sacrés, était Sémiramis, la sage et puissante reine de Babylone.

Jésus leur démontra clairement leurs erreurs et leurs folies. Il leur raconta l’histoire de la création d’Adam et d’Eve, de la chute originelle, de Caïn et d’Abel, des enfants de Noé, de la tour de Babel, de la séparation des méchants et de leurs progrès dans l’impiété. Il dit que, pour rétablir leurs rapports avec Dieu après s’en être éloignés, les méchants avaient inventé des dieux de toute espèce, et s’étaient laissé égarer de la manière la plus funeste par le malin esprit ; que cependant la promesse relative à la semence de la femme qui devait écraser la tête du serpent dominait dans tous leurs rêves superstitieux et dans tous leurs rites magiques ; que de ces causes provenaient tous ces prétendus personnages qui devaient apporter le salut au monde, mais qui, loin de là, l’entraînaient à de plus grandes iniquités et à de plus grandes abominations, nées de la même source qu’eux. Jésus parla de la séparation d’Abraham, de la formation d’une race de promission, de l’éducation, de la conduite et de la purification des enfants d’Israël, des prophètes, d’Elie et de ses prophéties, enfin du temps actuel, qui était le temps de l’accomplissement. Il s’exprima d’une manière si simple, si convaincante et si pénétrante, que plusieurs de ces philosophes commencèrent à ouvrir les yeux, tandis que d’autres s’égarèrent de nouveau dans leurs systèmes. Jésus s’entretint avec eux jusqu’à une heure : je pensais que quelques-uns croiraient et se convertiraient. Mais leur esprit était embarrassé dans des explications métaphysiques des choses les plus insensées et les plus obscures. Cependant Jésus avait fait pénétrer quelque lumière dans leur âme, en leur démontrant d’abord que, dans l’histoire même des races humaines déchues, on reconnaissait des traces plus ou moins marquées des desseins de Dieu sur les hommes ; ensuite que les monstruosités et les abominations de l’idolâtrie, à laquelle ils s’étaient adonnés, dans un royaume de ténèbres et d’erreurs, présentaient encore, malgré leur folie, l’apparence extérieure de la vérité perdue ; troisièmement, que Dieu, dans sa miséricorde envers les hommes, s’en était choisi quelques-uns restés purs, pour qu’il en sortît un nouveau peuple, chez lequel les promesses trouveraient leur accomplissement ; enfin en leur disant que le temps de la grâce était arrivé, et que quiconque ferait pénitence, se convertirait et recevrait le baptême, renaîtrait et deviendrait enfant de Dieu.

Pendant tout cet entretien, je vis des tableaux de l’histoire des faux dieux qu’on adorait dans cette île, et je vis qu’ils correspondaient en quelque façon aux saintes apparitions des prophètes et des patriarches bienfaiteurs de l’humanité. Tel l’épi stérile croit à côté du bon froment ; les divers nœuds se forment en même temps et à la même hauteur sur deux tiges bien différentes. Dès que les enfants de Noé se furent dispersés et eurent commencé à s’établir en diverses contrées, je vis toutes sortes d’abominations magiques prendre naissance parmi les races dépravées. Ils s’abandonnèrent entièrement aux sollicitations de leurs sens et à leurs fantaisies ; ils s’enfoncèrent de plus en plus dans les vices et les iniquités. Je vis parmi eux quelques traces des saints mystères de Noé et de Sem, mais sous des formes monstrueuses. J’y vis des pratiques sacrilèges et impures, des cérémonies et des conjonctions magiques jointes à des sacrifices d’enfants ; ils prétendaient par là engendrer une race sainte. Je vis une grande multitude s’enfoncer entièrement dans un empire ténébreux et diabolique : ils étaient quelquefois dans un état de clairvoyance prophétique, et exerçaient ainsi de tous côtés une influence désastreuse. Je vis en particulier leurs prestiges auprès de nappes d’eau miroitantes ; en y regardant, ils avaient des visions fantastiques, brillantes et merveilleuses. Ils opéraient leurs infamies impudiques auprès de ces nappes d’eau, se fondant sur des prophéties et sur des règles déduites du cours des astres. De ces unions souvent consommées par la violence, avec des jeunes filles qu’ils enlevaient, naissaient des êtres extraordinaires, d’une puissance sensuelle effrayante, qui se consacraient, dès leur jeunesse, aux mêmes abominations. Ainsi se forma, à la suite de plusieurs générations, une race d’hommes puissants, doués d’un pouvoir magique et, pour ainsi dire, surnaturel. Au moyen de leur liaison intime avec les mauvais esprits, ils subjuguaient, dominaient et fascinaient les autres mortels. Ils vivaient dans une sorte d’ivresse, ne se possédaient plus et tombaient jusqu’à un état bestial, dans lequel ils jouissaient d’une clairvoyance diabolique.

Dans les premiers temps, cette horrible manière d’être, quoique moins violente, était très répandue ; plus tard elle n’appartint plus qu’à quelques personnes, et devint plus formidable. Ceux qui l’éprouvaient étaient alors pour les autres des conducteurs et des dieux, et ils établissaient des cultes fondés sur leurs visions. Ils inventaient, en divers lieux, toutes sortes d’instruments et d’arts, car ils étaient remplis du malin esprit. De là sortirent des familles entières composées d’abord de prêtres et de despotes, puis de prêtres seulement. Dans les premiers temps, je vis plus de femmes que d’hommes subjuguées par le démon, et il faisait naître une identité mystérieuse dans leur intelligence, leur savoir et leur manière d’agir. Beaucoup de choses qu’on en raconte sont une reproduction plus ou moins fidèle de ce que, dans leurs états extatiques ou magnétiques, elles disaient d’elles-mêmes, de leurs origines et de leurs artifices, ou de ce qu’en rapportaient d’autres suppôts de Satan, adonnés au somnambulisme. En Egypte, les Juifs avaient aussi pratiqué les sciences occultes ; mais le voyant de Dieu, Moïse, extermina ces abominations. Cependant les rabbins en conservèrent un grand nombre comme sujet d’étude pour les savants ; plus tard, la pratique de ces sciences se réduisit à des artifices bas et impuissants ; et elle se révèle encore, en divers lieux, sous les formes de la superstition et de la sorcellerie. Ce sont là les fruits de l’arbre de perdition qui a ses racines dans le royaume infernal. Tous ces tableaux m’apparaissent contre terre et même sous terre. Il y a aussi dans le magnétisme un élément qui a la même origine.

Ces premiers idolâtres regardaient l’eau comme quelque chose de sacré ; c’était au bord de l’eau qu’ils accomplissaient leurs rites, et ils regardaient toujours dans l’eau avant d’entrer en état de clairvoyance prophétique. Ils eurent bientôt des étangs consacrés. Les magiciennes de ces temps, non seulement voyaient dans leurs visions des peuples, des guerres, des périls menaçants comme on en voit maintenant encore, mais elles réalisaient leurs visions. Ainsi elles connaissaient ici un peuple qui pouvait être subjugué, là un royaume à attaquer à l’improviste, ailleurs une ville qui devait être bâtie. Elles voyaient en même temps des femmes et des hommes au faîte de la puissance, et les moyens qu’elles devaient employer pour les circonvenir et les faire servir à réaliser leurs desseins. Ainsi Dercéto vit d’avance qu’elle se précipiterait dans la mer pour y être changée en poisson, et elle s’y précipita. Elle avait même vu dans l’eau ses abominations avant de s’y livrer.

En Égypte, ces pratiques furent organisées d’une manière fixe, et l’on s’y adonna avec une telle ardeur, que, dans les temples et même dans les maisons particulières, une foule de ces sorcières se tenaient assises sur des sièges bizarres, devant des miroirs de différentes espèces, et que des prêtres transmettaient immédiatement leurs visions à des centaines d’ouvriers qui les sculptaient sur les parois de cavernes creusées dans le roc.

Chose étrange ! je vis ces terribles instruments de l’empire des ténèbres en communication les uns avec les autres, sans qu’ils en eussent conscience, et je vis les mêmes prestiges, ou d’autres semblables, s’opérer simultanément en divers endroits, avec la seule différence qui résultait des usages du pays et des tendances de ses habitants. Cependant quelques peuples plus rapprochés de la vérité n’étaient pas si profondément plongés dans ces pratiques odieuses, par exemple ceux desquels descendait la famille d’Abraham, celle de Job et celle des trois rois, comme aussi les adorateurs des astres que Jésus trouva en Chaldée, et auxquels appartenait la brillante étoile (Zoroastre).

Lorsque Jésus vint à nous et que la terre eut été arrosée de son sang, l’empire de ces pratiques diminua considérablement, et les extases diaboliques devinrent moins intenses. Moïse, dès ses plus jeunes années, fut un voyant, mais entièrement en Dieu, et il fit toujours ce que lui inspiraient ses visions.

Dercéto, sa fille, et sa petite-fille Sémiramis, arrivèrent à un âge très avancé, ce qui était ordinaire à leur époque. C’étaient des personnes colossales, fortes et puissantes, dont la beauté produirait sur nous une impression de terreur. Elles étaient fougueuses, audacieuses et sans pudeur au-delà de tout ce qu’on peut dire ; elles agissaient avec une confiance sans bornes, car elles prévoyaient tout dans leurs visions diaboliques, et se regardaient comme des êtres à part, comme des divinités. En elles on pouvait reconnaître cette race de magiciens encore plus redoutables qui résidait sur les hautes montagnes, et qui avait péri dans le déluge.

Qu’on est ému de voir les saints patriarches suivre leur chemin au milieu de toutes ces abominations, soutenus sans doute par de nombreuses révélations de Dieu, mais ayant constamment à lutter et à souffrir ; et de voir par quelles voies pénibles et cachées le salut vint enfin sur la terre, tandis que tout réussissait à ces serviteurs du démon, et que tout semblait à leurs ordres !

Lorsque je considérai ces choses, lorsque je vis l’immense sphère d’activité de ces déesses, l’étendue du culte qu’on leur rendait sur la terre, et en regard la petite troupe de Marie, dont le type, dans la nuée d’Élie, était mêlé par ces philosophes à leurs croyances mensongères ; lorsque je vis Jésus, l’accomplissement de toutes les promesses, se présenter à eux pauvre et humble pour les enseigner, près de souffrir la mort de la croix, hélas ! je fus accablée d’une immense tristesse. Tout cela pourtant n’était autre chose que l’histoire de la vérité et de la lumière qui luit dans les ténèbres, et que les ténèbres n’ont pas comprise jusqu’au jour où nous vivons.

Cependant la miséricorde de Dieu est infinie. J’ai vu en une vision, qu’au déluge un grand nombre d’hommes se convertirent, saisis d’une frayeur salutaire, qu’ils allèrent dans le purgatoire, et que Jésus les délivra lors de sa descente aux enfers Saint Pierre fait entendre la même chose dans sa première épître. (ch. III, v. XIX et XX). .