CHAPITRE XIV
Enseignement touchant le paganisme. — Entrevue avec la prêtresse Mercuria.
Un autre jour, Jésus fit une grande instruction aux Juifs et aux païens rassemblés. Il enseigna sur la moisson, sur la multiplication du blé, et sur l’ingratitude des hommes qui reçoivent les admirables bienfaits de Dieu avec tant de froideur ; il dit que les ingrats seraient jetés au feu, comme la paille et les mauvaises herbes. « Un seul grain de blé, dit-il, peut produire toute une moisson : mais tout vient d’un seul Dieu tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre, Père de tous les hommes, qui les nourrit, les récompense et les punit. Et vous, au lieu d’implorer Dieu le Père, vous vous adressez à des créatures et à des blocs de bois sans vie ; vous passez avec indifférence devant les merveilles de Dieu, tandis que vous vous extasiez sur les œuvres des hommes, bien misérables quoique brillantes ; vous vous engouez de tous les charlatans, de tous les sorciers ». Il en vint à leur parler des divinités du paganisme, des idées superstitieuses qu’ils s’en faisaient, de leur culte et des abominations qu’on racontait d’elles. Il parla de chacune en particulier, et s’adressa à lui-même des questions auxquelles il répondait, disant par exemple : « Qui est ce dieu-ci ? Qui est celui-là, et qui est son père ? » Il leur montra toute la confusion de leurs généalogies, et leur fit comprendre que des choses si absurdes et si exécrables ne pouvaient se trouver dans le royaume de Dieu, mais seulement dans le royaume du père du mensonge. Il signala une infinité de contradictions dans les attributs de leurs divinités, et il en donna l’application.
Quoique Jésus parlât avec sévérité et d’une manière concluante, tout cela cependant était si plein d’intérêt et faisait naître chez les auditeurs tant de pensées nouvelles, qu’ils ne pouvaient s’en offenser ; d’autant moins, qu’à Chypre il réprimandait les païens avec plus de douceur qu’en Palestine. Il parla encore de la vocation des Gentils au royaume de Dieu, et dit que beaucoup de prosélytes viendraient de l’Orient et de l’Occident, et qu’ils obtiendraient les places des enfants de la maison qui repoussaient le salut.
Jésus fit alors une pause pour prendre quelques rafraîchissements. Pendant ce temps-là, ses auditeurs discutèrent ce qu’ils avaient entendu, et des philosophes païens s’approchèrent de lui et l’interrogèrent sur plusieurs points qu’ils n’avaient pas compris, et aussi sur quelque chose que, suivant une tradition transmise par leurs ancêtres, Elle aurait dit lorsqu’il était venu chez ces derniers. J’ai oublié ce que c’était. Après leur avoir donné les explications demandées, il se remit à enseigner sur le baptême et la prière, sur la moisson et le pain de chaque jour. Son instruction excita dans les âmes de plusieurs païens de bons sentiments, qui devaient les porter à faire de salutaires réflexions ; d’autres auxquels elle ne plaisait pas se retirèrent.
Jésus se rendit ensuite, avec quelques disciples et quelques docteurs, à une demi-lieue de là, du côté du nord, à la ville juive séparée. Plusieurs de ses auditeurs l’y accompagnèrent, et il continua de s’entretenir avec les différents groupes. Devant la ville juive, les disciples lui lavèrent les pieds, et se les lavèrent mutuellement ; puis, ayant laissé retomber leurs robes, ils y entrèrent tous et se rendirent à la maison des rabbins, auprès de la synagogue. Le plus ancien des rabbins reçut poliment le Seigneur, mais avec une réserve peu aimable ; il lui offrit les rafraîchissements accoutumés, et lui tint quelques propos insignifiants sur son voyage en cette île et sur sa grande renommée, etc. On avait appris son arrivée, et plusieurs malades sollicitaient ses secours. Il alla donc de maison en maison, avec ses disciples et les rabbins, et guérit plusieurs estropiés ou perclus. Ceux qu’il avait guéris et leurs familles le suivaient quand il sortait de chez eux, en chantant ses louanges. Mais il les renvoya et leur défendit ces manifestations. Dans les rues, les femmes se présentèrent à lui avec leurs enfants, qu’il bénit ; d’autres lui amenèrent des enfants malades, et il les guérit.
Ainsi se passa l’après-midi ; vers le soir, il se rendit à un festin que les rabbins donnaient en son honneur, mais qui en outre se rapportait à la fête de l’ouverture de la moisson. On y donna à manger aux pauvres et aux ouvriers, et Jésus loua beaucoup cette coutume. On alla les chercher par troupes dans les champs. Jésus les servit souvent avec ses disciples, et les enseigna en paraboles mêlées de courtes sentences. Il y avait un grand nombre de docteurs juifs à ce repas ; mais en général ils n’étaient ni si bien disposés ni si francs que les Juifs de Salamine. Ils avaient quelque chose de pharisaïque, et, quand ils furent un peu échauffés, quelques-uns d’entre eux se mirent à tenir des propos blessants : « N’aurait-il pas mieux fait de rester en Palestine ? Que venait-il chercher chez eux ? Plût à Dieu qu’il n’y causât point de troubles ! Avait-il l’intention d’y rester longtemps ? » Ils attaquèrent aussi plusieurs points de sa doctrine et de sa conduite, que les pharisiens de la Palestine incriminaient continuellement. Jésus répondit comme d’ordinaire, avec sévérité ou avec douceur, selon qu’ils se montraient plus ou moins polis. Il leur dit qu’il était venu chez eux pour pratiquer les œuvres de miséricorde et pour faire ce que voulait son Père céleste. Leur discussion fut très animée, et amena de la part de Jésus un discours énergique, dans lequel, tout en louant leur charité envers les pauvres, et ce qu’il y avait de bon chez eux, il blâma tout ce qui en eux sentait l’hypocrisie. Il était déjà tard quand il se retira avec ses disciples. Les rabbins l’accompagnèrent jusqu’à la porte.
A peine était-il rentré à son logis, qu’un païen vint à lui et le pria de se rendre tout près de là, à un jardin où l’attendait une personne dans la détresse implorant son assistance. Jésus y alla avec ses disciples, et, apercevant debout contre une muraille une femme païenne qui s’inclinait devant lui, il dit à ses disciples de se retirer un peu, et demanda à cette femme ce qu’elle désirait. C’était une femme étrange, sans instruction, plongée dans les ténèbres du paganisme, et adonnée aux pratiques les plus honteuses de l’idolâtrie. La vue de Jésus avait jeté le trouble dans son âme ; elle sentait qu’elle était dans l’erreur, mais la foi simple lui manquait, et elle ne s’accusait pas franchement. Elle dit à Jésus : « J’ai appris que vous avez guéri Madeleine et aussi une hémorroïsse qui a seulement touché le bord de votre robe ; secourez-moi aussi, car je ne puis supporter plus longtemps le culte de la déesse. Je reconnais que son culte n’est qu’une débauche impie ; je vous en supplie, daignez me guérir et m’enseigner ; mais peut-être ne pouvez-vous pas me guérir, parce que ma maladie n’est pas corporelle comme celle de l’hémorroïsse. Je suis mariée, j’ai trois enfants, et je confesse que l’un d’eux est le fruit d’un adultère dont mon mari n’a pas connaissance. J’ai aussi une liaison avec le gouverneur romain. Hier, lorsque vous l’avez visité, je vous ai regardé derrière une fenêtre, et j’ai vu une auréole autour de votre tête. Alors j’ai éprouvé une vive émotion, que d’abord j’ai prise pour un sentiment d’amour ; mais à cette pensée j’ai été saisie de transes mortelles, et je me suis évanouie. Lorsque j’eus repris mes sens, j’eus horreur de moi-même et de ma vie, et depuis lors je n’ai plus un moment de repos. Je me suis enquise de vous auprès des femmes juives ; c’est par elles que je sais la guérison de Madeleine et celle de l’hémorroïsse Enoué. Maintenant, je vous en conjure, guérissez-moi aussi, s’il est possible ». Jésus lui répondit : « L’hémorroïsse a eu une foi simple ; elle n’a pas hésité ni cherché des explications ; elle a cru fermement qu’elle serait guérie si elle pouvait seulement toucher mon vêtement ; et sa foi l’a sauvée ».
Cette femme insensée dit encore à Jésus : « Comment avez-vous pu savoir si elle vous avait touché et qu’elle était guérie ? » Elle ne se faisait aucune idée de lui ni de sa puissance ; cependant elle désirait ardemment son secours. Mais il la renvoya : il lui ordonna de renoncer à sa vie honteuse, lui parla du Dieu tout-puissant et de son commandement : Tu ne commettras point d’adultère. Il lui montra toute l’abomination de l’impudicité ; elle-même sentait la nature se révolter devant le culte impur des faux dieux. Ses paroles sévères, mais miséricordieuses, la frappèrent tellement, qu’elle s’en alla toute contrite et fondant en larmes. Elle s’appelait Mercuria ; c’était une grande femme d’environ vingt-cinq ans ; elle était enveloppée dans un manteau blanc, long et large par derrière, un peu raccourci par devant et formant un capuchon autour de la tête. Le reste de son habillement était blanc aussi, mais avec des bordures de couleurs. Les robes de ces païennes étaient d’étoffes souples et si collantes, qu’elles dessinaient toutes les formes du corps.