CHAPITRE XIII
Visites et enseignements de Jésus. — Son entrevue avec le gouverneur romain.
Suivant sa coutume, Jésus se leva à l’aube du jour et pria longtemps seul. Ses disciples firent de même. Quand les circonstances le permettaient, il allait en plein air dans quelque bois solitaire, où, appuyé soit contre un rocher, soit contre une éminence de gazon, il priait Dieu de toute son âme et de tout son cœur, les mains levées vers le ciel. J’ai souvent vu en lui combien cette prière matinale est bonne et digne d’être imitée.
Jésus se rendit ensuite à la synagogue, qui était déjà pleine de Juifs : les païens se tenaient au dehors. Il les enseigna sur le temps de grâce et sur l’accomplissement des prophéties d’une manière si touchante, que beaucoup de personnes fondirent en larmes. Il les exhorta aussi au baptême et à la pénitence. Il lut et expliqua en outre quelques passages du Lévitique et d’Ezéchiel.
Après sa prédication, qui dura bien trois ou quatre heures, Jésus, suivi de ses disciples et de quelques docteurs, ainsi que de Cyrinus et de ses fils, alla chez ce dernier, qui l’avait invité à dîner. Sa maison était située entre la ville juive et la ville païenne, à l’extrémité de celle-ci. Il y avait à Salamine huit rues, dont deux étaient habitées par les Juifs. Devant les grandes portes de la ville, ils trouvèrent rassemblés un grand nombre de païens, hommes, femmes et enfants, qui de loin saluèrent timidement et respectueusement Jésus et sa suite. Plusieurs d’entre eux l’ayant entendu enseigner à l’école, étaient allés l’attendre auprès des portes avec leurs familles.
La maison de Cyrinus, à moitié bâtie dans les murailles de la ville païenne, était un vaste édifice avec des cours et des bâtiments attenants. Aussitôt que le cortège fut en vue, la femme, les enfants et les serviteurs de Cyrinus sortirent pour saluer Jésus et ses compagnons. Cyrinus avait cinq filles, plusieurs nièces et d’autres parents ; toutes ces jeunes personnes s’inclinèrent profondément devant le Seigneur ; elles apportaient des présents, et les déposèrent à ses pieds sur des tapis qu’elles avaient étendus par terre. Il semblait qu’elles voulussent offrir à Jésus ce qu’elles avaient de plus précieux, et comme elles ne pouvaient pas toutes lui remettre directement leurs offrandes, quelques-unes d’entre elles les donnaient à ses compagnons.
La maison de Cyrinus était bâtie dans le style païen, avec des péristyles et des escaliers à l’extérieur. Sur le toit, des plantes de toute espèce conservées dans des vases présentaient l’aspect d’un véritable jardin. Tout était paré comme pour une fête.
Après le repas, on alla vers les aqueducs pour faire la promenade ordinaire du sabbat. Alors Jonas, le nouveau disciple, conduisit Jésus et ses compagnons à la maison de son père, située dans un jardin à quelque distance du quartier juif. C’était une vaste habitation de cultivateur avec plusieurs dépendances qui lui donnaient l’aspect d’un couvent. Le père de Jonas, Essénien déjà très vieux, avait recueilli chez lui, dans des habitations séparées, plusieurs femmes âgées, veuves de quelques-uns de ses parents, et, je crois, ses nièces ou ses filles. Elles étaient habillées en blanc et voilées. Le vieillard montrait une humilité et une joie d’enfant. Il se fit conduire au-devant de Jésus par sa famille. Alors ne sachant que lui offrir, car il n’avait pas de trésors, il s’indiqua lui-même, et indiqua son fils et ses filles, comme s’il eût voulu dire : « Seigneur, tout notre avoir est à vous ; nous sommes à vous nousmêmes ; ce que j’ai de plus cher au monde, mon fils est à vous ! » Puis il invita le Seigneur, ainsi que ses disciples, à un repas pour le lendemain.
Sur le chemin que prit Jésus, un grand nombre de Juifs et de païens s’étant rassemblés, il leur dit qu’il instruirait le lendemain ceux qui voudraient recevoir le baptême, et leur fit à l’instant une courte exhortation. Les Juifs lui parlaient beaucoup d’Elie et d’Elisée, qui, je crois, les avaient visités. Il y avait là aussi des femmes juives avec leurs petits enfants, qu’il caressa de la main ou qu’il prit dans ses bras, après les avoir bénis. Des mères païennes ou des maîtresses d’école se tenaient à quelque distance avec des jeunes filles belles et sveltes, et des petits garçons : Jésus les bénit de loin en passant devant eux.
Tout le monde le suivit à la synagogue pour la clôture du sabbat. Il fit une lecture du Lévitique et d’Ezéchiel, et enseigna sur le sacrifice. Il parla de la manière la plus touchante et la plus saisissante ; il leur montra que les lois de Moïse, dans leur vrai sens, avaient maintenant reçu leur accomplissement. Il parla du sacrifice d’un cœur pur, et il dit que désormais des milliers de victimes n’étaient d’aucune utilité, mais qu’il fallait purifier son âme et offrir ses passions en holocauste. Il ne rejeta aucun des préceptes de la loi, mais il les analysa, et, en les expliquant, il les rendit plus respectables et plus admirables. Il prépara aussi au baptême, et exhorta à la pénitence, car les temps étaient proches.
Ses paroles et le son même de sa voix ressemblaient à des rayons vivifiants, qui pénétraient et ranimaient tous les cœurs. Il s’exprimait toujours avec un calme et une énergie extraordinaires ; jamais très vite, excepté parfois quand il reprenait les pharisiens ; alors les mots qu’il lançait étaient comme des traits perçants et son accent devenait tout à fait sévère. Le timbre de sa voix, mélodieux et pur, était d’une beauté incomparable. On l’entendait distinctement, au milieu du bruit de beaucoup d’autres voix, sans qu’il eût besoin de crier.
Les leçons et les prières sont psalmodiées à la synagogue d’une façon qui ressemble au plain-chant de la messe et des offices chez les chrétiens ; les Juifs aussi chantent souvent à deux chœurs. Jésus lut les leçons à leur manière.
Après Jésus, un docteur de la loi se mit à enseigner l’assemblée. Il avait la physionomie douce et pieuse, et portait une longue barbe blanche. Il n’était pas de Salamine : c’était un vieillard pieux qui allait dans l’île d’un endroit à un autre, visitant les malades, consolant les prisonniers et les veuves, recueillant des aumônes pour les pauvres, instruisant les enfants, les ignorants, et enseignant dans les synagogues. Inspiré d’en haut, ce vieillard rendit témoignage à Jésus dans un discours qu’il adressa au peuple : jamais je n’ai entendu un rabbin en tenir de semblable. Il leur rappela tous les bienfaits du Dieu tout-puissant envers leurs pères et envers eux-mêmes, et les exhorta à le remercier d’avoir envoyé de leurs jours un tel docteur, un tel prophète, qui par pitié avait daigné venir les visiter hors de la Terre-Sainte. Il mentionna la miséricorde de Dieu envers leur tribu (c’était celle d’Issachar), et les exhorta à se convertir et à faire pénitence. Je me souviens qu’il dit que Dieu ne serait pas si sévère maintenant qu’à l’époque où il avait fait périr dans le désert les adorateurs du veau d’or. J’ai oublié pourquoi il fit cette comparaison : peut-être beaucoup de ces rebelles idolâtres appartenaient-ils à la tribu d’Issachar. Il parla d’une manière étonnante de Jésus : « Je vois en lui, dit-il, plus qu’un prophète ; je n’ose pas dire qui il est ; l’accomplissement des promesses approche ; vous devez tous vous croire heureux d’avoir entendu un tel enseignement d’une telle bouche, d’avoir été témoins de la réalisation de l’espérance et de la consolation d’Israël ». Je vis une grande émotion parmi le peuple ; beaucoup pleuraient de joie. Pendant ce discours, Jésus se tenait un peu à l’écart, au milieu de ses disciples.
Il se rendit ensuite chez son hôte avec les siens pour souper. La conversation fut très animée. Les conviés le sollicitèrent de demeurer parmi eux. Ils parlèrent des persécutions et des souffrances qui, selon les prophètes, menaçaient le Messie ; ils espéraient cependant que cela ne devait pas s’appliquer à lui. Puis ils demandèrent s’il était le précurseur du Messie. Alors il leur parla de Jean-Baptiste, et leur dit qu’il ne pouvait pas rester au milieu d’eux. Un des assistants, qui avait voyagé en Palestine, en vint à parler de la haine des pharisiens contre Jésus, et à les blâmer avec sévérité. Il lui reprocha sa dureté, et atténua leurs torts.
Je me rappelai à ce sujet que, le même jour, j’avais écouté ma garde qui disait du mal du prochain, et que je l’avais reprise avec trop peu de douceur. Je me dis en entendant les paroles de Jésus : « Hélas ! cela me concerne moi-même ».
Le lendemain, je vis Jésus de très bonne heure se retirer à l’écart pour prier. Le plus souvent il était déjà sorti quand les autres dormaient encore. Je sentis profondément, cette fois encore, combien la prière matinale est agréable à Dieu.
Ce jour-là Jésus, se tenant sous une tente, enseigna longtemps une foule de peuple, qui, à cause du soleil, s’était aussi abritée sous des berceaux de feuillage, sous des tentes et des pavillons. Il enseigna sur sa mission, sur la pénitence, sur l’expiation, sur le baptême et sur la prière.
A ce moment un païen, qui me parut être un soldat ou un sergent, vint trouver les chefs de la synagogue, et leur dit que le gouverneur romain de Salamine désirait voir le docteur étranger, et l’invitait à se rendre chez lui. Il parla d’un ton rude, comme si le gouverneur se fût offensé de ce qu’on ne lui eût point amené le Seigneur dès son arrivée. Ils profitèrent d’une pause pour en avertir par ses disciples Jésus, qui répondit : « J’irai » et continua d’enseigner. Quand il eut fini son instruction, il suivit le messager du gouverneur avec ses disciples et les anciens. Ils avaient environ une demi-lieue à faire, par le chemin du port, pour arriver à la porte principale de la ville, qui était cintrée et entourée de colonnes. Je les vis passer devant des jardins et des bâtiments en construction, où des ouvriers païens regardèrent Jésus de loin ; mais, lorsqu’il s’approchait, la plupart se cachaient derrière des buissons et des murailles. Dans la ville, je vis, aux coins des rues et sous les arcades, des femmes qui l’attendaient avec des troupes d’enfants, rangés trois par trois les uns derrière les autres. Les femmes, couvertes de leurs voiles, s’inclinaient devant lui ; quelquefois des enfants ou même des femmes s’avançaient et lui offraient, ainsi qu’à ses compagnons, de modestes présents consistant en de petites boîtes remplies d’aromates et de parfums, ou en étoiles et autres figures odorantes. C’était sans doute, suivant la coutume du pays, une manière respectueuse de souhaiter la bienvenue. Jésus s’arrêtait quelques instants près de ces groupes, et, jetant un regard plein de gravité et de bienveillance sur eux, il les bénissait de la main sans les toucher.
A mesure que Jésus s’avançait dans la ville, une foule toujours croissante de peuple se joignait à lui, et, quand il arriva sur la place publique, on accourut de tous les côtés. Au milieu de cette place, il y avait une belle fontaine jaillissante ; on y descendait par des degrés, et elle était couverte d’un toit que soutenaient des colonnes ; tout à l’entour je vis des galeries, de beaux arbres et des fleurs.
En face de la fontaine se trouvait le palais. Sur une terrasse en saillie, je vis, assis sous un portique, un homme de guerre : c’était le gouverneur qui regardait Jésus s’approchant. Derrière lui se tenaient plusieurs soldats romains sur les degrés de la terrasse. Tous les païens s’étonnèrent du respect avec lequel il traita Jésus : il descendit jusqu’au bas de la terrasse, prit la main du Seigneur avec une bande d’étoffe qu’il tenait dans la sienne, et la pressa avec l’autre main, où était l’autre bout de la bande ; en même temps il s’inclina devant lui, et l’emmena sur la terrasse, où il commença un entretien très amical, entremêlé d’une foule de questions, tout en protestant de son profond respect pour la loi des Juifs. « J’ai appris, dit-il, que vous êtes un docteur plein de sagesse ; faites-vous en effet tous les miracles que vous attribue la renommée ? Qui vous a donné ce pouvoir ? Etes-vous le consolateur promis, le Messie des Juifs ? Etes-vous le roi qu’attend ce peuple ? Par quels moyens voulez-vous prendre possession de votre royaume ? Avez-vous quelque part une armée ? Etes-vous venu en Chypre pour enrôler des soldats parmi les Juifs ? Tarderez-vous longtemps à vous montrer dans votre puissance ? » Le gouverneur lui faisait toutes ces questions sur un ton sérieux et avec une bienveillance, un respect, et une émotion évidente. Jésus répondit d’une manière vague et générale, comme il le faisait d’ordinaire lorsque des magistrats l’interrogeaient, disant par exemple : « Vous le dites ; on est de cet avis ; le temps de la promesse s’accomplit ; les prophètes l’ont annoncé ». A la question touchant son royaume et son armée, il répondit que son royaume n’était pas de ce monde, que les rois de ce monde avaient besoin d’hommes de guerre, mais que lui il recueillait les âmes pour le royaume du Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. Il joignit à ses réponses des enseignements pleins de profondeur, et le gouverneur s’étonna beaucoup de ses paroles et de ses manières.
Le gouverneur avait fait apporter des rafraîchissements sur la place publique auprès de la fontaine, il invita Jésus et ses compagnons à s’y rendre avec lui. Ils examinèrent d’abord la fontaine, puis ils prirent quelques aliments qui avaient été déposés sur un banc de pierre, recouvert d’un tapis. Le gouverneur l’entretint, avec une désapprobation marquée, de Pilate, des violences qu’il avait commises au Temple, de sa conduite en général, et aussi de la chute de l’aqueduc de Siloë.
Auprès de la fontaine, Jésus lui parla de l’eau, des diverses sources troubles, limpides, amères, salées et douces, de leurs effets différents et de l’art d’utiliser et de conduire les eaux. Il amena ainsi la conversation sur la doctrine des païens et sur celle des Juifs, sur l’eau du baptême, sur la régénération des hommes par la pénitence et par la foi, grâce à laquelle ils devenaient tous les enfants de Dieu. Je l’écoutais avec admiration, et il me semblait l’entendre encore discourir avec la Samaritaine auprès du puits de Jacob. Ses paroles firent une grande impression sur le gouverneur, qui déjà était bien disposé pour les Juifs. A son retour, beaucoup de païens le saluèrent plus respectueusement qu’auparavant, à cause des égards que le gouverneur avait eus pour lui.
Jésus vint vers deux heures chez le père de Jonas, accompagné seulement de ses disciples et de quelques docteurs de la loi. A son arrivée, on lui lava les pieds. La maison était beaucoup plus simple et plus rustique que celle de Cyrinus. Cette famille appartenait à la classe des Esséniens qui se mariaient ; mais ils menaient une vie modeste et pieuse, et gardaient la plus exacte continence. Auprès du vieillard vivaient ses filles veuves avec leurs enfants déjà adultes. Jonas était le fruit tardif de sa vieillesse, et sa mère était morte en le mettant au monde. Il l’aimait d’autant plus qu’il était son fils unique, et il souffrait depuis plus d’un an de son absence, craignant déjà de l’avoir perdu, lorsqu’il apprit par Cyrinus que les fils de celui-ci l’avaient rencontré à la fête et à Dabrath, près du Thabor. Jonas voyageait comme le font souvent les jeunes étudiants ; il avait visité les lieux saints les plus célèbres, lorsque la renommée de Jésus l’attira à l’une de ses prédications sur la montagne, celle qu’il fit avant d’entrer dans le pays des Gergeséniens ; puis, après la Pâque, il revint avec les fils de Cyrinus, de Dabrath à Gabara ; il entendit la dernière instruction qu’y donna Jésus, et fut admis au nombre de ses disciples ; enfin il venait de rentrer en sa patrie.
Le repas, très frugal, eut lieu dans un jardin, sous de longues et épaisses charmilles ; un petit tertre de gazon servit de table : sur l’un des côtés il y avait des bancs de gazon couverts de nattes. Les femmes se tenaient à part ; cependant elles s’approchaient des hommes plus qu’il n’était d’usage chez les Juifs. Elles apportèrent les mets, couvertes de leurs voiles ; puis elles écoutèrent, assises à quelque distance, l’enseignement du Seigneur. Le vieillard parla avec Jésus des projets et du meurtre de Jean-Baptiste. J’ai oublié le reste.