CHAPITRE XII
Jésus s’embarque pour Chypre. — Réception solennelle à Salamine.
Vers quatre heures, le Seigneur partit sans bruit avec ses compagnons ; ils tirèrent vers le nord-ouest, et après trois heures de marche ils arrivèrent au port d’Ornithopolis, assez éloigné de la ville. Je vis qu’une réception solennelle lui fut faite en ce lieu par les Juifs Cypriotes, qui s’en retournaient dans leur pays après les fêtes de Pâques, ainsi que par les Juifs de l’endroit. Jésus était très désiré à Chypre : il avait promis de s’y rendre au païen Cyrinus, qui en était originaire.
Tous l’accompagnèrent à la lueur des étoiles, jusqu’au moment où il s’embarqua avec ses compagnons. La nuit était très sereine. Les Cypriotes revenant de la fête de Pâques, Jésus avec ses compagnons, et d’autres voyageurs encore, étaient montés sur dix nacelles à rames, dont cinq remorquaient le bâtiment de transport à l’aide de cordes attachées en avant et sur les côtés. Les cinq autres marchaient de conserve. Comme la barque de Pierre sur le lac de Galilée, toutes ces nacelles avaient autour du mât des bancs élevés pour les rameurs, et sous ces bancs des cabines. Avant le départ, Jésus bénit la terre et la mer ; puis il se plaça auprès du mât de son navire, et se mit à enseigner. Je vis beaucoup de poissons suivre la flottille, se jouer à l’entour et lever la tête comme pour écouter. Le trajet, favorisé par le calme de la mer et la beauté du temps, se fit avec une rapidité si extraordinaire que les Juifs, les païens et les matelots s’écriaient : « Oh ! quelle heureuse traversée ! C’est de vous, ô Prophète, que nous tenons cette faveur ! » Jésus, se tenant sur le pont auprès du mât, leur ordonna de se taire et de n’en rendre gloire qu’au Dieu tout-puissant. Ensuite il les instruisit sur le Dieu unique et tout-puissant, sur ses œuvres, sur le néant des divinités païennes, sur le temps du salut qui approchait ou plutôt qui était venu, et aussi sur la vocation des Gentils. Toute cette instruction s’adressait particulièrement aux païens.
Il y avait sur les navires plusieurs femmes, qui se tenaient séparées des hommes. Je vis beaucoup de personnes atteintes du mal de mer. La tête leur tournait ; elles se couchaient dans les coins des navires, et vomissaient avec de violents efforts ; on les eût dites près de rendre l’âme. Jésus guérit ceux de son navire ; puis, les malades des autres barques ayant imploré son secours, il les guérit de loin.
La flottille portait le plus grand nombre des Juifs venus à Jérusalem pour la Pâque. Ils avaient différé leur retour pour entendre le sermon sur la montagne de Gabara. Jésus était accompagné de Jacques le Mineur, de Barnabé, né à Chypre, de Mnason, d’Azor et de Jonas, jeune Cypriote, que les deux fils de Cyrinus, embarqués aussi, lui avaient présenté le jour de sa dernière prédication sur le mont de Gabara, et qui depuis lors était admis au nombre de ses disciples.
Les bâtiments arrivèrent vers le soir dans le port de Salamine, très vaste et très sûr, protégé par deux promontoires qui s’avançaient bien avant dans la mer, garnis de quais en pierre et de remparts élevés. La ville, située à une demi-lieue dans les terres, s’apercevait à peine, car l’intervalle était planté d’arbres et couvert de beaux jardins. Le bâtiment sur lequel se trouvait le Sauveur ne put aborder, à cause de son fort tirant d’eau et du talus de la falaise. On jeta donc l’ancre à quelque distance ; de petits bateaux amarrés au rivage vinrent prendre les passagers, et à l’aide de câbles, on les introduisit dans le port. Jésus avec ses compagnons monta dans un de ces canots, où se trouvaient quelques Juifs, qui lui souhaitèrent la bienvenue.
Sur le rivage, beaucoup d’autres Juifs les attendaient, revêtus de leurs habits de fête. Ils avaient vu de loin les navires, et c’était leur coutume de recevoir ainsi leurs coreligionnaires revenant de la fête de Pâque. Je vis principalement des vieillards, des femmes, des jeunes filles, des enfants, et en particulier ceux des écoles avec leurs maîtres. Ils avaient des couronnes, des banderolles flottant au vent, des guirlandes suspendues à des bâtons ou à des branches d’arbre, et ils faisaient entendre des chants joyeux avec accompagnement de fifres. Cyrinus, trois frères aînés de Barnabé et quelques vieux Juifs reçurent Jésus et ses compagnons, et les conduisirent sur une belle terrasse de verdure, à quelque distance du port. On y avait étendu des tapis et mis des bassins pleins d’eau ; il y avait aussi des tables avec des rafraîchissements. Ils lavèrent les pieds à Jésus et à sa suite, et leur offrirent une collation.
On amena là un vénérable vieillard ; c’était le père de Jonas le nouveau disciple. Il se jeta en pleurant au cou de son fils, et celui-ci le conduisit à Jésus, devant lequel il s’inclina profondément. Il ignorait ce que son fils était devenu, car ses compagnons de départ étaient de retour, et n’avaient pu lui donner de ses nouvelles. Les personnes présentes se demandaient avec anxiété qui était revenu, et j’en vis plusieurs percer la foule en criant : « Tel ou tel est-il ici ? » Puis, quand ils avaient retrouvé leurs amis ou leurs parents, ils les embrassaient et les emmenaient avec joie. On avait appris le soulèvement et le massacre du Temple, non sans les exagérations habituelles, et tous étaient pleins d’inquiétude sur le sort des leurs.
L’endroit où l’on avait conduit Jésus était ravissant : à l’ouest on voyait la grande ville, ses nombreuses coupoles et ses hauts édifices, dorés par le soleil couchant ; à l’est, la vue s’étendait sur la mer jusqu’aux hautes montagnes de Syrie, qui ressemblaient à des nuages Salamine était située au milieu d’une vaste plaine et entourée de belles plantations, de parcs et de terrasses. Le quartier des Juifs était au nord de la ville.
À son arrivée sur la terrasse, Jésus y trouva rassemblés un grand nombre de Juifs revenus de la fête. Les plus vénérables le reçurent avec beaucoup de solennité ; ensuite, du haut de la terrasse, il adressa une exhortation au peuple assemblé ; après quoi tous retournèrent chez eux. En avant des deux rues habitées par les Juifs se trouvaient, au milieu de belles allées, une magnifique synagogue, les habitations des anciens ou des rabbins, et les écoles. Le chemin qui conduisait à la ville était couvert d’une couche de sable très fin et ombragé d’arbres. Jésus et ses compagnons furent conduits par les chefs de la synagogue à une salle voisine de leur maison, où ils passèrent la nuit.
Le lendemain, je vis un des anciens, un vieillard vénérable, accompagné d’autres rabbins, venir prendre Jésus et le conduire à l’hôpital. Il y guérit beaucoup de paralytiques, de goutteux et de ladres. Cependant le peuple s’était rassemblé sur la place publique où l’on enseignait ; Jésus s’y rendit, et prêcha sur la manne ramassée dans le désert : il dit que le temps était arrivé où l’on devait recueillir la manne céleste de l’enseignement et de la conversion ; qu’un pain nouveau, un pain du ciel leur serait donné ; je compris qu’il parlait de l’Eucharistie.
Vers midi, Jésus finit cette instruction ; alors les hommes se retirèrent, et les femmes prirent leur place. Il vint aussi beaucoup de femmes païennes, mais elles se tenaient à l’écart derrière les autres. Jésus enseigna les femmes en termes plus généraux, à cause de la présence des païennes. Il parla du Dieu unique et tout-puissant, du Père créateur du ciel et de la terre, de la folie du polythéisme et de l’amour de Dieu pour les hommes.
L’Ancien qui l’avait conduit à l’hôpital vint ensuite le chercher avec plusieurs rabins, et il l’emmena à sa maison, où on lui avait préparé un repas. Cette maison était très grande et construite dans le style païen. J’y vis des avant-cours, des péristyles et des terrasses. Tout y était disposé comme pour une grande fête. Sous les portiques on avait dressé beaucoup de tables, suspendu des guirlandes et élevé des arcs de triomphe. Il me sembla qu’on donnait ce festin en l’honneur de Jésus et de toutes les personnes qui revenaient de la fête de Pâque. L’Ancien conduisit le Seigneur dans un bâtiment latéral où était sa femme avec plusieurs de ses amies ; il y vint aussi quelques docteurs. Les femmes, couvertes de leurs voiles, s’inclinèrent profondément devant Jésus, qui leur adressa quelques paroles bienveillantes. Peu après, un cortège d’enfants couronnés de fleurs, jouant de la flûte et d’autres instruments, vint chercher Jésus pour le conduire au festin. La table était ornée de bouquets de fleurs et de vaisselle magnifique. On se lava les mains ; entre autres mets qui furent servis, je vis un agneau, que Jésus découpa, et l’on en distribua les portions sur des petits pains de forme ronde.
Quelques-uns de ces enfants qui faisaient de la musique étaient aveugles, d’autres infirmes. Il vint aussi une troupe de jeunes filles de huit à dix ans élégamment parées : toutes portaient des robes d’étoffe blanche et chatoyante. Parmi elles je vis des filles ou des petites-filles du maître de la maison. Plusieurs de ces petites filles portaient ensemble une grande couronne, formée de guirlandes et d’ornements de toute espèce, qu’elles placèrent comme un dais sur des colonnes parées de la même manière, qui entouraient le siège de Jésus. D’autres apportèrent des aromates et des parfums dans de petits vases et des flacons d’albâtre qu’elles déposèrent devant lui. L’une des filles de la maison brisa un de ces petits flacons au-dessus de sa tête et essuya ses cheveux avec un linge ; ensuite elles se retirèrent.
Elles firent tout cela sans rien dire, les yeux baissés et sans regarder les convives. Jésus les laissa faire, et les remercia par quelques douces et aimables paroles, puis les enfants rentrèrent dans l’appartement des femmes. Jésus et ses disciples ne restèrent pas longtemps à table. Quelques-uns de ceux-ci, à son ordre et selon son habitude de servir les autres, portèrent aux pauvres à boire et à manger, tandis que lui-même alla d’une table à l’autre, distribuant, enseignant et racontant des paraboles.
De là ils se rendirent à la synagogue, car le sabbat commençait. Elle était très grande et très belle, bien éclairée et pleine de monde. D’abord plusieurs docteurs firent successivement la lecture du sabbat ; puis Jésus en donna l’explication, et son enseignement fut si touchant, que je les vis tous très émus. Il parla en outre de sa mission, dont la consommation approchait. Ils ne révoquaient pas en doute qu’il fût un prophète : ils pensaient même d’abord qu’il devait être quelque chose de plus ; et peut-être au moins celui qui viendrait avant le Messie. Ensuite, quand Jésus leur eut dit que Jean avait été le Précurseur, et leur indiqua tous les signes auxquels ils pouvaient reconnaître le Messie, sans toutefois leur déclarer expressément que c’était lui-même, ils le comprirent et lui témoignèrent une profonde vénération mêlée d’une crainte pieuse.
Tout le monde accueillait Jésus avec la plus grande sympathie. Tous se pressaient autour de lui et voulaient lui rendre honneur. Il n’y avait là ni sectes, ni contestations.