CHAPITRE XI

Jésus, après avoir envoyé en mission ses apôtres, se dirige vers les confins de Tyr.

En ces jours-là, Jésus, outre les apôtres, avait bien une centaine de disciples réunis autour de lui. Plusieurs de ceux-ci avaient servi de messagers entre les disciples dispersés et les amis du Sauveur ; d’autres étaient restés chez eux la plupart du temps. Ces disciples n’étaient pas suffisamment instruits de sa doctrine, ni de la manière de la répandre. C’est pourquoi il leur donna toute une série d’explications d’une extrême simplicité, résumant ce qu’il avait dit jusqu’alors, et particulièrement dans ces derniers temps.

Jésus se rendit avec eux tous dans la montagne, à cinq ou six lieues au nord-ouest de Garisima, village situé à une lieue au nord de Séphoris. Ils arrivèrent sur le versant occidental de la grande chaîne de montagnes qui traverse tout le pays. On aperçoit là une foule de vallées sinueuses, imitant les contours bizarres que trace sur la terre la plante appelée griffe de loup. Le lieu était solitaire, planté de nombreux palmiers et d’autres arbres, dont les branches, pendantes et entrelacées, formaient comme des huttes, sous lesquelles s’abritaient les bergers du pays. Le soir je vis, dans divers endroits de cette contrée, des hommes isolés, debout, ayant à la main de longs bâtons armés de crochets en fer : c’étaient des gens chargés de défendre les troupeaux contre les bêtes féroces qui venaient des bords de la mer.

Jésus et ses disciples trouvèrent sous les arbres un abri pour cette nuit. Toutefois ils passèrent la plus grande partie du temps à prier, et Jésus les enseigna. Il leur prescrivit bien des choses qu’il leur avait déjà ordonnées, lors des missions précédentes. Il dit qu’ils ne devaient pas porter de bourse, mais la remettre à leur supérieur : il y en avait toujours un pour dix disciples. Il leur dit aussi à quoi ils reconnaîtraient les endroits où ils pourraient faire du bien, comment ils se défendraient quand on voudrait les arrêter, et comment ils devaient secouer la poussière de leurs chaussures, en sortant des villes où l’on ne voulait pas les écouter. Il ajouta qu’ils ne devaient point se préoccuper de ce qu’ils auraient à répondre, qu’ils en auraient l’intelligence au moment opportun. Le Sauveur leur dit encore qu’ils n’avaient rien à craindre, que leur vie ne serait point menacée.

Ensuite, le matin étant venu, Jésus envoya en mission les apôtres et les disciples. Il imposa les mains aux apôtres ainsi qu’à plusieurs des plus anciens disciples, et il se contenta de bénir les autres. Il leur communiqua par là une force et une vertu nouvelles.

Ce n’était pas encore cependant la consécration sacerdotale. Il les instruisit sur l’obéissance envers leurs supérieurs. Pierre et Jean se rendirent au midi ; Pierre vers la contrée de Joppé, Jean plus à l’est dans la Judée. Quelques disciples allèrent dans la haute Galilée, d’autres dans la Décapole. Thomas fut envoyé dans le pays des Gergéséniens. Autant qu’il m’en souvient, il leur indiqua à tous un endroit où il devait venir les rejoindre dans une trentaine de jours.

Plusieurs furent aussi envoyés dans les villes du pays de Khaboul, et Judas Iscariote avec quelques disciples à Cana, près de Sidon. Les disciples devaient donner à garder tout l’argent qu’ils avaient sur eux à l’apôtre préposé à cet effet, et celui-ci n’en devait rien dépenser. Judas fut le seul auquel Jésus donna une somme d’argent pour son propre usage. Il connaissait son avarice, et il ne voulait pas l’exposer à la tentation de toucher à l’argent des autres : il avait bien remarqué le côté faible de Judas, quoique celui-ci se vantât d’être très désintéressé, et d’observer rigoureusement le précepte de la pauvreté. En recevant l’argent, Judas demanda à Jésus combien il pouvait dépenser chaque jour. Jésus lui répondit que celui qui sait user de modération n’a pas besoin de prescriptions ; il porte sa règle en lui-même.

À ce moment, Jésus avait déjà laissé à gauche au-dessous de lui Tyr et le rivage de la mer. Le chemin s’avançait dans une gorge profonde, et de chaque côté on voyait comme une file de petites cabanes couvertes de mousse ou de gazon, et adossées aux parois des rochers. Elles étaient habitées par des païens, chargés d’entretenir la route et de la délivrer des nombreuses bêtes qui infestaient le pays. Jésus s’arrêta à plusieurs reprises, devant ces chaumières pour enseigner et exhorter. Ces pauvres gens vinrent trouver Jésus et lui demandèrent son assistance contre ces bêtes. C’étaient de longs animaux tachetés, à larges pattes et semblables à d’énormes lézards. J’en vis courir plusieurs. Jésus bénit la contrée, et ordonna à ces animaux de se retirer dans un marais voisin dont l’eau noirâtre semblait saturée de charbon. Je les vis en effet s’y rendre de tous côtés.

Des bosquets d’orangers sauvages étaient plantés de distance en distance au bord de la route. Jésus arriva bientôt à une rivière forte et rapide, qui coulait dans un lit profond (le Léontès). Il la traversa sur un pont très haut, d’une maçonnerie épaisse et solide comme un rempart. On voyait l’eau bouillonner au-dessous. À peu de distance était une grande hôtellerie où Jésus trouva assemblés une centaine de membres de cette même tribu juive, à laquelle il avait adressé des paroles de consolation à Ornithopolis et à Sarepta. Ils étaient venus à sa rencontre. Quelques-uns d’entre eux habitaient ici, et ils y avaient même une synagogue. Ils étaient en habits de fête et vêtus à l’ancienne mode patriarcale. C’étaient des descendants d’un fils de la main gauche du patriarche Juda : ils étaient tout à fait délaissés. Ces gens étaient très humbles, et ne se jugeaient pas dignes de fouler la terre de Palestine. Ils reçurent Jésus avec beaucoup de joie et de respect, et lui donnèrent un beau festin pour lequel ils firent de grands frais, afin de lui témoigner leur reconnaissance de ce qu’il n’avait pas dédaigné de venir à eux, les brebis perdues d’Israël. Comme ils lui présentaient leurs généalogies, qui étaient en bon ordre, ils furent très touchés de voir qu’ils descendaient de la même race que lui. Jésus les enseigna, et leur expliqua les prophéties touchant le Messie. Il leur promit de les amener en Judée. J’ai su par avance que plus tard il les fit s’établir entre Hébron et Gaza.

Les gens de cet endroit aussi faisaient la chasse à d’affreuses bêtes tachetées, qui avaient des ailes membraneuses et un vol très raide. C’étaient comme d’énormes chauves-souris, qui suçaient le sang des hommes et des bestiaux pendant leur sommeil. Elles venaient de fourrés marécageux et impénétrables situés au bord de la mer, et faisaient beaucoup de ravages. Elles étaient autrefois très nombreuses en Égypte. Le port où Jésus se rendait afin de s’embarquer pour Chypre, est à trois lieues au nord d’Ornithopolis. À l’exception de ce port, le rivage entre Tyr et Sidon est peu abordable, à cause des rochers, des fourrés et des marécages dont il est couvert. Le long du port s’avance un promontoire semblable à une île, et sur lequel est située une ville païenne. Les nombreux navires qui y stationnent font eux-mêmes l’effet d’une cité. La mer dans le lointain semble plus élevée que la terre, parce que son azur se confond avec celui du ciel.

Jésus, se dirigeant toujours vers le nord, arriva jusqu’à Ornithopolis, où demeurait la Syrophénicienne. Cette femme l’avait fait inviter, par son parent dernièrement guéri, à un repas qu’elle voulait lui donner, ainsi qu’à ses disciples. Il n’en avait plus que cinq avec lui et de plus deux jeunes Cypriotes. Il fut solennellement reçu dans l’avant-cour par tous les domestiques, et devant la maison par la Syrophénicienne et sa fille. Avant d’entrer dans la salle du festin il guérit plusieurs malades. Lorsqu’il se fut mis à table, la jeune fille versa sur sa tête un flacon d’onguent aromatique. Je ne le vis pas longtemps assis ; je le vis circuler d’abord parmi les convives, puis parmi les pauvres, rassemblés là en grand nombre, et à qui l’on donna à manger ; il leur fit des présents et en guérit plusieurs.