CHAPITRE X

La tête du saint Précurseur est retrouvée à Machérunte, et rapportée à Hébron.

Pendant ce temps, à Machérunte on était fort occupé à déblayer et à bâtir ; je crois qu’on se préparait à la guerre. On démolissait des bâtiments qui avaient servi à Hérode quand il avait tenu sa cour dans ce lieu ; on disposait des emplacements pour loger des soldats et mettre le château en état de défense ; on curait et relevait les fossés, on réparait les murs et l’on faisait de nouveaux retranchements.

Une foule de pauvres gens s’étaient rassemblés pour ramasser les décombres ; plusieurs d’entre eux cherchaient dans les fossés du bois, des ossements et d’autres objets de toute espèce, et transportaient la vase sur leurs champs.

Parmi eux se trouvaient, sous des déguisements, six femmes de la famille du Précurseur. C’étaient les filles d’Héli, beau-frère d’Elisabeth, la servante de Jeanne Chuza, et d’autres, dont quelques-unes de Jérusalem : elles avaient avec elles deux serviteurs. Depuis plusieurs jours déjà, elles s’étaient mêlées aux travailleurs, jusqu’à ce qu’enfin on déblayât le fossé étroit et profond où elles savaient, par révélation sans doute, qu’on avait jeté la tête de Jean-Baptiste. Elles jeûnèrent, prièrent toute la nuit, demandant à Dieu la faveur de la retrouver. Le fond du fossé était incliné comme la pente de la montagne ; on en avait déjà vidé la partie inférieure. En s’aidant de pierres en saillie, on pouvait monter au côté du fossé où l’on avait jeté les immondices de la cuisine, et où se trouvait la tête de Jean : il fallait y pénétrer très avant pour parvenir jusqu’à cet amas, grossi encore d’une énorme quantité d’os et d’ordures.

Lorsque les ouvriers furent allés prendre leur repas, quelques gardiens, gagnés à prix d’argent, firent entrer les femmes dans le fossé, restant eux-mêmes sur le bord ; on l’avait curé jusqu’au monceau des immondices de la cuisine, qui étaient tout à fait desséchées. Après avoir prié Dieu de leur faire retrouver la sainte tête, elles montèrent avec grande peine au lieu où elle avait été jetée. Bientôt plusieurs d’entre elles l’aperçurent dressée sur une pierre en saillie : elle paraissait les regarder. Elles y voyaient briller comme deux flammes ; sans cela elles auraient pu se tromper, car il y avait dans ce cloaque d’autres têtes humaines. L’aspect de la tête du Précurseur était affreux ; la face était souillée de sang, et la bouche entr’ouverte laissait voir la langue qu’Hérodiade avait percée ; les cheveux par lesquels les bourreaux et Hérodiade l’avaient saisie étaient tout hérissés. Les femmes l’enveloppèrent de linges, la mirent dans une outre, et, marchant d’un pas rapide et craintif, se retirèrent avec leur trésor.

Il était temps, car, à peine sorties, elles virent un millier de soldats d’Hérode qui venaient relever deux cents hommes formant la garnison du château. Elles se cachèrent dans une caverne pour ne pas les rencontrer. Après s’être remises en route à travers les montagnes, elles trouvèrent un soldat qui, dans une chute, s’était gravement blessé aux genoux, et qui était resté évanoui sur le chemin. En même temps survinrent à leur rencontre le lévite Zacharie, cousin du père de Jean, et deux Esséniens. Les saintes femmes donnèrent les soins les plus compatissants au pauvre blessé. Comme rien ne pouvait le ranimer, elles mirent près de lui la sainte tête enfermée dans l’outre. Aussitôt il sortit de son assoupissement, se releva et leur dit : « J’ai vu Jean-Baptiste ; c’est lui qui m’a secouru. » Elles en furent vivement émues ; elles lavèrent sa blessure avec de l’huile et du vin ; puis elles l’emmenèrent à une hôtellerie voisine, sans lui rien dire toutefois de la tête de Jean. Je les vis ensuite s’en aller par des sentiers écartés, comme l’avaient fait ceux qui enlevèrent le corps de Jean, puis porter le jour suivant la sainte tête à Hébron, chez les Esséniens. Plusieurs de leurs malades furent guéris en la touchant. Les Esséniens la nettoyèrent, l’embaumèrent avec des aromates précieux, et la déposèrent au tombeau avec les mêmes cérémonies qu’ils avaient accomplies pour le corps.

J’ai toujours remarqué chez les Esséniens une grande vénération pour les ossements des saints. Ils conservaient dans des niches ceux des patriarches et des prophètes, enveloppés d’étoffes précieuses ; et ils eurent souvent l’occasion de constater leur vertu pour guérir. Aussi les disciples de Jésus et d’autres Juifs pieux et éclairés ne partageaient-ils pas les opinions des pharisiens touchant la souillure contractée par le contact des corps morts.