CHAPITRE IX
Grande instruction sur la montagne de Gabara.
Jésus se promenait avec les disciples aux environs de Génésareth, où il continua de les enseigner. Il envoya quarante d’entre eux inviter le peuple à une prédication de plusieurs jours qu’il voulait faire sur la montagne de Gabara. Ils devaient, dit-il aux disciples, appeler tout le monde, annoncer que leur maître n’avait plus longtemps à rester avec eux, et amener tous ceux qu’ils pourraient trouver.
Le district de Génésareth est d’une beauté merveilleuse. Il commence au bord du lac, entre Tibériade et Tarichée, à quatre lieues environ de Capharnaüm. À partir du lac, il s’étend à trois lieues dans l’intérieur des terres, et confine au midi Tarichée, jusqu’à la sortie du Jourdain. La charmante vallée de Béthulie, arrosée par le ruisseau qui forme le lac des bains, et par d’autres cours d’eau qui se rendent dans la mer de Gatistement ménagées, forment de tous côtés des bassins et des cascades. Ce pays de Génésareth n’est qu’une suite continuelle de maisons de plaisance, de jardins d’agrément, de vignobles et de vergers, de châteaux, de parcs et d’avenues. On y voit de tous côtés des collines de forme pyramidale, autour desquelles des sentiers montent en serpentant, des plantations gracieuses et comme des labyrinthes de verdure ; et durant toute l’année, il ne cesse d’être couvert de fleurs et de fruits. Beaucoup de riches habitants de Jérusalem y ont des maisons de campagne et des jardins ; Hérode lui-même y possède un château et un parc. Du côté de Tarichée, le lac est bordé de rochers escarpés, puis d’une chaussée en pierres noirâtres, qui s’étend jusqu’à la sortie du Jourdain. Cette chaussée fut détruite par le tremblement de terre qui eut lieu à la mort de Jésus-Christ, et les rives du lac subirent des changements considérables.
Bientôt des troupes nombreuses se dirigèrent de tous les environs vers la montagne de Gabara, et beaucoup de barques chargées d’hommes abordèrent à l’autre rive du lac. Jésus se rendit avec les apôtres et le reste des disciples à Gabara.
Sur le chemin, des pharisiens s’approchèrent de lui, et demandèrent ce que signifiait cette affluence du peuple vers la montagne. « Ne semble-t-il pas, lui dirent-ils, que tout le pays soit en révolution ? » Jésus leur répondit qu’il avait fait appeler le peuple, parce qu’il ne devait pas rester longtemps avec lui, et qu’ils pouvaient, s’ils le voulaient, venir eux-mêmes l’entendre le lendemain.
Jésus arriva le matin vers dix heures sur la montagne. Les disciples avaient rangé le peuple et réglé comment les divers groupes devaient venir successivement entendre la prédication, car il s’en fallait beaucoup que l’espace qui entourait la chaire fût suffisant pour une si nombreuse assemblée. Le peuple était campé sous des tentes où se tenaient ensemble les gens du même pays. Chaque groupe avait décoré son campement avec les fruits de sa contrée, et élevé à l’entrée une espèce d’arc de triomphe, au haut duquel étaient suspendus une couronne ou un faisceau des produits les plus estimés de la terre natale. Pour les uns c’étaient des grappes de raisin et des épis de blé ; pour d’autres des cannes à sucre et du coton ; pour d’autres encore, des plantes aromatiques et des fruits de toute espèce. Tous ces emblèmes, artistement encadrés de fleurs, offraient un coup d’œil fort agréable. Un grand nombre de pigeons, de cailles et d’autres oiseaux s’étaient rassemblés dans le camp pour recueillir les restes des repas, et ils étaient si familiers, qu’ils venaient manger dans la main.
Beaucoup de pharisiens, de saducéens, de scribes et de magistrats assistaient à la prédication ; ils s’étaient emparés des places les plus rapprochées de la chaire, et avaient fait disposer pour eux des sièges commodes ; plusieurs étaient assis sur des chaises apportées par leurs gens. Jésus fit placer les disciples tout autour de lui, et les pharisiens se scandalisèrent de les voir placés avant eux.
Il commença par une prière ; puis il adressa au peuple une brève exhortation, pour recommander l’attention et le bon ordre. Il voulait leur enseigner des choses nécessaires à leur salut, et que jusqu’à ce jour ils n’avaient ouïes de personne. « Ce que vous ne comprendrez pas, dit-il, vous sera plus tard répété et expliqué par mes disciples, car je n’ai plus longtemps à rester parmi vous. »
Ensuite il s’adressa à haute voix à ses disciples, leur disant de se garder des pharisiens et des faux prophètes. Enfin il enseigna le peuple sur la prière, sur la confiance en la bonté de Dieu, et sur l’amour du prochain. Les disciples amenaient et reconduisaient successivement des troupes d’auditeurs.
Les pharisiens et les scribes interrompirent souvent Jésus par des objections ; il ne leur répondit point, les blâma sévèrement et mit le peuple en défiance à leur égard, ce dont ils furent exaspérés. Ils le traitèrent d’agitateur, d’excitateur de troubles ; ils n’avaient que faire de ses innovations. Ils ressassèrent contre lui et ses disciples toutes les accusations mille fois répétées, et finirent par le menacer d’Hérode, auquel ils voulaient porter plainte de ses enseignements et de ses menaces. Du reste, il avait déjà l’œil sur lui, et il ne tarderait pas à mettre fin à ses déportements. Jésus répondit avec vigueur qu’il continuerait à enseigner, sans se soucier d’Hérode, jusqu’à ce que sa mission fût accomplie. Mais les pharisiens poussèrent si loin la grossièreté et la violence, qu’il y eut un mouvement parmi le peuple, qui se porta tumultueusement en avant. Il leur fallut donc se retirer fort mécontents.
Jésus continua d’enseigner dans un langage très touchant et très entraînant. Il n’opéra pas de guérisons. Il avait fait placer, sous des tentes, auprès de sa chaire, les malades couchés sur leurs lits, afin qu’ils pussent entendre ses instructions. Il leur avait fait dire à tous de prendre patience jusqu’à la fin de sa prédication, qui dura sans interruption jusqu’au soir. Les auditeurs se retirèrent les uns après les autres pour prendre de la nourriture ; mais je n’ai pas vu que le Sauveur ait mangé. Il avait tant parlé, que le soir sa voix était fort affaiblie. Après avoir promis à ses auditeurs de leur envoyer ses disciples pour les consoler, pendant qu’il allait s’éloigner d’eux pour quelque temps, il bénit le peuple et le congédia.