CHAPITRE VI
La transfiguration au Thabor.
En ce temps-là Jésus vint à Kisloth-Thabor, ville située au pied du Thabor du côté du midi ; il envoya les disciples de divers côtés pour enseigner et pour opérer des guérisons, ne gardant auprès de lui que Pierre, Jean et Jacques, avec qui il gravit la montagne par un sentier tortueux pratiqué sur ses flancs. Ils n’atteignirent le sommet qu’après deux heures de marche, parce que Jésus les fit arrêter pour prier et enseigner, aux lieux et dans les grottes où avaient demeuré les prophètes. Les disciples n’avaient apporté aucun aliment ; le Sauveur le leur avait défendu, en leur disant qu’ils seraient abondamment rassasiés. Sur le sommet de la montagne, où l’on jouit d’une vue aussi belle qu’étendue, il y a un vaste plateau entouré de bancs de gazon et d’arbres touffus. Le sol est couvert de fleurs et d’herbes odoriférantes, et, au milieu du plateau, s’élève un rocher où est creusé un réservoir ; en tirant une cheville, on en fait jaillir une eau fraîche et limpide. Les disciples lavèrent les pieds du maître et les leurs, et se rafraîchirent ; après quoi tous entrèrent dans un enfoncement du rocher par où l’on s’introduisait sous une grotte semblable à celle du jardin des Oliviers Cette montagne avec ses grottes, jadis habitées par des prophètes, ses fleurs odorantes et sa source d'eau vive, semble offrir un symbole de la contemplation qui, en élevant vers Dieu notre âme, l'arrose des eaux de la grâce, l'orne des fleurs de la prière, l'embaume de ses parfums, et finit par la transfigurer toute entière. .
Jésus revint sur le plateau et continua de les instruire ; il leur parla de la prière qu’on fait à genoux, et leur dit que dorénavant ils devaient prier avec une grande ferveur, les mains levées vers le ciel. Il leur enseigna l’Oraison dominicale, en y entremêlant quelques passages des Psaumes ; et ils firent cette prière à genoux, rangés en demi-cercle. Jésus se plaça en face d’eux, s’agenouilla appuyé contre une paroi du rocher, et leur fit une instruction admirable. Il leur expliqua la création et la rédemption, dans un langage plein de profondeur et de suavité. J’ai tout entendu ; mais je suis si malade, que je ne saurais rien en reproduire. Jésus parla avec une tendresse et un enthousiasme extraordinaire : les disciples étaient ravis.
En commençant son enseignement, il leur avait dit qu’il voulait leur faire connaître qui il était ; qu’ils le verraient glorifié, afin que leur foi ne fût pas ébranlée lorsqu’il serait outragé, maltraité, dépouillé de toute sa gloire et livré à la mort. Le soleil était couché à ce moment et il commençait à faire nuit ; mais ils ne s’en aperçurent pas, tant les paroles et l’aspect surhumain du Sauveur les captivaient et les transportaient d’admiration. Bientôt Jésus devint lumineux, et de plus en plus ; je vis alors apparaître autour de lui des esprits célestes. Pierre les vit aussi, car il interrompit le Seigneur et lui dit : « Maître, que signifie ceci ? » Jésus lui répondit : « Ils me servent. » Pierre, plein d’enthousiasme, s’écria en étendant les mains : « Maître, nous voici ! nous sommes prêts à vous servir en toutes choses. » J’ai oublié la réponse de Jésus, qui continua d’enseigner. Avec l’apparition des anges autour du Sauveur, des courants de parfums se répandirent dans l’air, et les disciples éprouvèrent un rassasiement surnaturel et un contentement céleste. Or le Seigneur, devenant de moment en moment plus lumineux, fut comme diaphane. Le lieu qu’il occupait était tellement éclairé au milieu des ténèbres de la nuit, qu’on pouvait distinguer, aussi bien qu’on l’eût fait en plein jour, chacune des plantes qui couvraient le sol. Les disciples, tout hors d’eux, se voilèrent la tête, et se prosternèrent à terre, où ils demeurèrent immobiles Voulant prémunir ses plus fidèles disciples contre le doute à l'heure de sa passion, Jésus-Christ leur dévoila ainsi ce qu'il est : l'image resplendissante de Dieu. Sa transfiguration est aussi le modèle de la gloire à laquelle il veut nous élever, à l'aide de la grâce, de la prière et des ascensions de la vertu. .
Il était environ minuit quand cette divine lumière m’apparut dans son plus grand éclat. Une voie lumineuse s’étendait du ciel à la terre ; sur cette voie, je vis, au milieu d’un mouvement incessant, des esprits célestes revêtant les formes les plus diverses, quelques-uns ressemblant à des prêtres, d’autres à des guerriers. Avec eux venaient la consolation, la force, la lumière et la béatitude C'est l'ordre de la divine sagesse, de nous envoyer par l'intermédiaire de la hiérarchie céleste, la lumière et la grâce qui doivent transfigurer nos âmes. (Voy. saint Denys l'Aréopag., de la Hiérarchie céleste.) .
Je vis Jésus élevé dans les nues, à une grande hauteur. Je vis le ciel ouvert au-dessus de sa tête, et j’aperçus, assis sur un trône, un personnage à l’air majestueux, tout éblouissant de splendeur. De son visage et de sa bouche sortaient des torrents de lumière, qui se répandaient sur Jésus. Il tenait, dans sa main droite, un sceptre qu’il penchait vers le Seigneur. Le trône était porté par des vieillards, des anges et d’autres figures : au milieu des rangs des anges, j’aperçus un grand nombre de places vides, et je ne vis pas de saints ni de patriarches.
Pendant que les apôtres étaient prosternés, la face contre terre, et comme ravis en extase, j’aperçus trois formes lumineuses auprès de Jésus ; je ne les vis que quand elles entrèrent dans la sphère lumineuse. Elles semblaient venir d’une façon toute naturelle, comme quelqu’un qui, du sein de la nuit, passe dans un lieu éclairé. Deux d’entre elles se montraient sous une forme plus distincte et plus corporelle ; elles m’apparurent comme deux patriarches planant dans la lumière, qui s’approchaient de Jésus et s’entretenaient avec lui : c’était Moïse et Elie. La troisième apparition ne parlait point ; elle était plus légère et plus incorporelle : c’était Malachie.
J’entendis Moïse et Elie saluer Jésus, et celui-ci s’entretenir avec eux de la rédemption et de sa Passion. Ils n’étaient point décrépits comme à la fin de leur vie, mais dans toute la fleur de la jeunesse. Moïse, plus grand, plus grave et plus majestueux qu’Elie, avait sur le front comme deux excroissances ; il était revêtu d’une longue robe. On retrouvait en lui l’homme énergique, le maître sévère, mais doué d’une grande droiture, d’une âme pure et pleine de simplicité. Il dit à Jésus combien il se réjouissait de le voir, lui qui l’avait tiré de l’Egypte ainsi que son peuple, ce peuple qu’il venait maintenant racheter. Il fit mention de plusieurs figures prophétiques de son temps, et parla avec une grande profondeur de l’Agneau pascal et de l’Agneau de Dieu Moïse et Elie apparaissent ici à côté de Jésus, pour exprimer qu'il est la réalisation de toutes les figures, le centre, le but et la consommation de la loi et des prophètes. . Elie avait une toute autre apparence ; il y avait en lui quelque chose de plus délicat, de plus aimable et de plus doux. Ni l’un ni l’autre n’avaient le même aspect que Malachie : on voyait, dans leurs figures et dans leur extérieur, quelque chose d’humain, de terrestre ; on reconnaissait même, dans leurs visages, des traits de famille, tandis que Malachie était plus impassible et plus immatériel que les deux autres ; il avait quelque chose de surhumain et d’angélique : c’était comme une vertu, une mission sous une forme sensible.
Jésus leur raconta tout ce qu’il avait eu à souffrir et tout ce qu’il souffrirait encore. Il leur communiqua les détails de sa Passion. Moïse et Elie manifestèrent souvent leur émotion et leur joie ; ils lui offrirent leurs consolations et leurs sentiments de compassion et de vénération, tout en louant et glorifiant Dieu Jésus révèle ici aux siens que c'est par la Passion douloureuse qu'il est entré dans sa gloire, et que nous devons y entrer après lui. Il nous enseigne à la méditer, à y compatir et à la partager. . Ils firent remarquer à plusieurs reprises, les figures symboliques qui se rapportaient à ce que Jésus disait, et ils louaient Dieu d’avoir eu pitié de son peuple de toute éternité.
Cependant les disciples, qui avaient été constamment prosternés la face contre terre et comme endormis, levèrent la tête, et virent la gloire du Seigneur, et les deux hommes qui étaient avec lui. Au moment où Jésus, dans la description de sa Passion, en vint à son crucifiement, il étendit les bras comme pour dire que c’était ainsi que le Fils de l’homme serait élevé. Sa face, tournée vers le midi, devint resplendissante comme le soleil, et son vêtement d’une éclatante blancheur ; je le vis élevé au-dessus de terre, ainsi que les prophètes et les trois apôtres Ce magnifique tableau représente en résumé tout le plan de l'ordre surnaturel : Dieu, le père au sommet, source de toute lumière ; le Dieu fait homme, préparé par la loi et les prophètes, nous apportant cette lumière ; les anges, dispensateurs invisibles de la grâce, qui est la semence de la gloire, selon l'expression de saint Thomas d'Aquin ; les apôtres, qui en sont les dispensateurs visibles ; l'Eglise, représentée par ses ministres, toute pénétrée de la lumière du Christ, élevée au-dessus de terre et entraînée vers la gloire éternelle ; la Passion et l'oraison, le sacrifice et la prière, les deux grands moyens qui nous font atteindre cette fin divine ; tel est le royaume de Dieu sur la terre, image fidèle du royaume des cieux. .
Enfin les prophètes se séparèrent du Seigneur et disparurent dans les ténèbres, Elie et Moïse au levant, et Malachie au couchant. Pierre, hors de lui dans sa joie, dit à Jésus : « Maître, il nous est bon d’être ici ; faisons trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et une pour Elie ! » Il pensait qu’il ne leur fallait pas d’autre paradis, puisqu’ils jouissaient là d’un bonheur ineffable, et en parlant de tentes il entendait des lieux de repos et de gloire, des demeures de bienheureux. Il parla ainsi dans son extase, ne sachant ce qu’il disait.
Lorsqu’ils furent revenus à eux-mêmes, j’aperçus une nuée blanche et lumineuse, qui enveloppa Jésus et les apôtres, comme la rosée du matin couvre les prairies ; puis je vis le ciel ouvert au-dessus du Sauveur, et la représentation de la très sainte Trinité, telle que je la vois souvent, où Dieu le Père apparaît sur un trône, sous la forme d’un vieillard, d’un pontife suprême, ayant à ses pieds de nombreuses troupes d’anges et de figures célestes. A ce moment un torrent de lumière se répandit sur Jésus, et une voix, pareille au doux murmure de la brise, vint de la nuée, disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances. Ecoutez-le ! » En entendant ces mots, les apôtres furent saisis d’une frayeur extrême, et ils tombèrent le visage contre terre. Ce fut alors seulement qu’ils eurent conscience du glorieux spectacle dont ils avaient été les témoins, eux qui n’étaient que des hommes faibles et misérables. Et ils tremblèrent devant Jésus, auquel ils avaient entendu rendre témoignage par son Père céleste lui-même.
Mais Jésus s’approchant, les toucha et leur dit : « Levez-vous, et ne craignez point ! » Ils se levèrent et virent Jésus seul. Il était environ trois heures du matin ; le ciel blanchissait à l’approche du jour, et des nuages chargés de rosée planaient sur la contrée au-dessous d’eux. Les apôtres étaient très timides et très pensifs. Jésus leur dit qu’il leur avait fait voir la transfiguration du Fils de l’homme pour fortifier leur foi, afin qu’ils ne fussent pas ébranlés, lorsqu’ils le verraient livré pour les péchés du monde entre les mains des impies, ni scandalisés de ses humiliations, et aussi afin qu’ils pussent soutenir les faibles. Il mentionna la foi de Pierre, à qui Dieu avait déjà révélé ce mystère, et parla du rocher sur lequel il voulait bâtir son Eglise. Ils se mirent de nouveau à prier ; quand l’aurore commença à paraître, ils descendirent par le côté nord-ouest.
Tout en marchant, Jésus leur donna diverses instructions relativement à ce qu’ils avaient vu ; il leur commanda de ne parler à personne de cette vision, jusqu’à ce que le Fils de l’homme fût ressuscité d’entre les morts. Cette défense fit naître en eux de profondes réflexions : ils étaient tout émus et plus pénétrés de vénération qu’auparavant. Depuis que la voix venue du ciel avait dit : « Ecoutez-le ! » ils se rappelaient avec douleur et crainte leurs doutes et leur incrédulité. A mesure cependant que la lumière du jour se répandait sur la terre, ils revinrent à eux, et se communiquèrent la surprise que leur avaient causée ces paroles : « Jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts ! » Cependant ils n’osaient pas encore interroger Jésus sur ce sujet.