CHAPITRE V

Massacre des Galiléens dans le Temple sur l’ordre de Pilate.

Le jour qui suivit le départ de Jésus, Pilate, ayant fait défendre sous peine de mort aux Galiléens de sortir de Jérusalem, en avait emprisonné quelques-uns comme otages. Quelques jours après, il les relâcha et donna à tous la permission de faire leur offrande au Temple et de s’en aller. Lui-même fit ses dispositions pour se rendre à Césarée. Les Galiléens, aussi étonnés qu’heureux de leur délivrance, se hâtèrent de se rendre au lieu saint avec des victimes, car plusieurs d’entre eux, à cause de quelques offenses envers Dieu, avaient été empêchés d’offrir leurs sacrifices.

Il était d’usage, pendant ces fêtes, de porter au Temple toute sorte de présents et d’offrandes. Non seulement on achetait des bestiaux pour les immoler, mais beaucoup de personnes faisaient la vente de tout ce qui ne leur était pas absolument indispensable et en mettaient le produit dans le tronc du Temple. Les riches payaient pour les pauvres. Je vois beaucoup de monde dans le Temple, sans cependant que la foule soit extraordinaire ; il y a, en divers endroits, de petits groupes de Juifs penchés en avant, la tête voilée et revêtus de manteaux de pénitence : les uns se tiennent debout, les autres agenouillés ou prosternés par terre.

Judas de Gaulon est auprès du tronc avec ceux de ses partisans que Pilate a fait arrêter, puis relâcher. Parmi ces instruments des hérodiens, quelques-uns sont leurs dupes, d’autres sont aussi méchants qu’eux. Il y a là beaucoup de personnes de Gaulon, de Thirza et autres repaires d’hérodiens. Je vois ces gens, après avoir déposé leurs offrandes en argent, absorbés dans la prière ; puis je vois une dizaine de scélérats, habillés comme eux, se glisser de divers côtés, s’approcher sans bruit, tirer de dessous leurs manteaux de courtes épées à triple tranchant et tuer ceux qui se trouvent le plus près d’eux. J’entends des cris épouvantables ; la foule sans armes, saisie d’épouvante, s’enfuit dans toutes les directions. En même temps, les hommes que j’ai vus s’agenouiller revêtus de manteaux de pénitence, et qui ne sont autres que des Romains déguisés en juifs, accourent, frappent et tuent tous ceux qu’ils rencontrent. Plusieurs d’entre eux vont droit au tronc des aumônes, et enlèvent une grande partie de l’argent qui y est déposé : la confusion est si grande, qu’ils laissent tomber à terre un grand nombre de pièces d’argent. D’autres Romains courent au lieu où l’on immole les victimes, et égorgent les Galiléens qui s’y trouvent. Je ne sais d’où viennent ces meurtriers ; je les vois arriver de tous côtés ; quelques-uns même entrent par les fenêtres.

Comme tous ceux qui étaient dans le Temple accoururent quand ils entendirent crier au meurtre, beaucoup de personnes inoffensives de Jérusalem furent massacrées dans la mêlée, ainsi qu’un grand nombre de pauvres gens, qui vendaient divers aliments dans le parvis et dans les enfoncements des murailles du Temple. Pendant ma vision, j’ai suivi plusieurs Galiléens dans un corridor obscur où ils voulaient se sauver. Ils avaient tué quelques Romains, et leur avaient enlevé leurs armes. Dans ce corridor, ils rencontrèrent Judas de Gaulon, qui s’y était caché ; ils le prirent pour un Romain et l’assommèrent, quoiqu’il leur criât qu’il était Judas : la confusion était si grande à cause des gémissements des meurtriers, que tous ceux qui se rencontraient se précipitaient les uns sur les autres. Le massacre dura environ une heure. Alors le peuple, ayant pris les armes, se porta au Temple, et les Romains se retirèrent dans la forteresse Antonia, qu’ils fermèrent derrière eux. Pilate avait déjà quitté la ville, et la garnison romaine, qui s’était mise sur la défensive, avait occupé toutes les avenues pour empêcher tout ralliement.

Comme j’étais sur une des pentes les plus escarpées de la montagne du Temple, je regardai dans les rues étroites de la ville, et je vis des femmes et des enfants courir en pleurant de maison en maison ; on venait de leur annoncer qu’on avait tué leurs maris ou leurs pères, ouvriers employés aux travaux du Temple, qui demeuraient dans son voisinage. La confusion était effrayante dans le Temple : chacun cherchait à se faire une issue pour en sortir. Les anciens, les magistrats s’y rendirent, accompagnés de pharisiens et d’hommes armés. Tout était plein de sang et de cadavres ; des mourants et des blessés gémissaient et se tordaient sur le sol, où beaucoup d’argent était semé.

Bientôt arrivèrent les parents des habitants de Jérusalem qui avaient été tués dans la mêlée : de tous les côtés retentirent des lamentations, des imprécations, des cris de rage et de désespoir. Les princes des prêtres et les pharisiens étaient épouvantés ; le Temple était profané ; les prêtres n’osaient pas y entrer, de peur de se souiller par le contact des morts. On ne pouvait point continuer la fête.

Le nombre des victimes fut plus grand que lors de l’écroulement de l’aqueduc. Presque tous ceux qui avaient réclamé contre les édits de Pilate avaient été massacrés. Pilate se vengea ainsi, au moment où ils se trouvaient sans défense ; il se vengea en même temps du perfide Hérode, qui avait fait écrouler l’aqueduc.