CHAPITRE III

Prédication solennelle de Jésus dans le Temple.

Le lendemain la fête commença de très bonne heure, et le Temple fut ouvert dès minuit. Des lampes brillaient partout. Une foule de Juifs vinrent avant le jour y porter leurs offrandes d’actions de grâces : c’étaient des animaux et des oiseaux de toute espèce qui se vendaient sur place, de l’argent, des étoffes, de la farine, de l’huile, etc. À l’aube du jour, Jésus s’y rendit avec les apôtres, les disciples, Lazare et ses commensaux ; ils se tinrent au milieu du peuple. Les saintes femmes y vinrent aussi. On chanta des psaumes, on joua des instruments, on sacrifia et l’on donna une bénédiction, que tous reçurent à genoux. On ne laissait entrer à la fois qu’un petit nombre de personnes, qui devaient se retirer après leur sacrifice. Dans les intervalles, on fermait les portes pour éviter l’encombrement. Après la bénédiction, un grand nombre de personnes, et surtout d’étrangers, se rendirent dans les synagogues de la ville ; on y chanta des psaumes et l’on y fit la lecture de la loi.

Dès que les sacrifices eurent cessé et que toutes les entrées du Temple furent ouvertes, le Seigneur se rendit à la grande chaire placée dans le parvis du sanctuaire. Un grand nombre de personnes se rassemblèrent autour de lui ; il y avait aussi plusieurs pharisiens. L’homme guéri à la piscine de Béthesda se trouvait constamment dans la foule ; tous les jours il avait répété les grandes choses que Jésus avait opérées en sa faveur : il avait dit, même, et à plusieurs reprises, que celui qui faisait de telles œuvres devait être le fils de Dieu. En vain les pharisiens lui avaient-ils ordonné de se taire. Ces derniers, se rappelant que l’avant-veille Jésus avait enseigné dans le Temple avec beaucoup de hardiesse, craignirent qu’il ne les humiliât devant le peuple ; ils résolurent alors de profiter de la première occasion pour le serrer de près, se saisir de lui et le mettre en jugement. Ils furent confirmés dans cette résolution par les accusations et les calomnies que leurs confrères, venus de toutes parts pour la fête, avaient accumulées contre Jésus. En conséquence, dès que le Seigneur commença à enseigner, ils l’entourèrent et l’interrompirent par des objections et des reproches. Ils lui demandèrent pourquoi il n’avait pas mangé l’agneau pascal avec eux dans le temple, et s’il avait fait une offrande d’action de grâces. Jésus les renvoya aux pères de famille qui avaient accompli la loi pour lui. Ils répétèrent encore que ses disciples ne se conformaient point à la tradition des anciens, qu’ils mangeaient sans se laver les mains, qu’ils cueillaient des épis le jour du sabbat, qu’on ne les voyait jamais offrir de sacrifices ; qu’il y avait six jours consacrés au travail, et un jour, le septième, consacré au repos, et que cependant il avait guéri un homme le jour du sabbat. Jésus s’éleva aussitôt contre eux avec sévérité à l’occasion des victimes : il dit de nouveau que le Fils de l’homme était lui-même une victime ; qu’ils profanaient leurs sacrifices par leur avarice et leurs diffamations contre le prochain ; que Dieu ne demandait pas des holocaustes, mais des cœurs pénitents ; que leurs sacrifices devaient avoir un terme ; que le sabbat devait néanmoins subsister ; mais il avait été fait pour l’homme et pour sa sanctification, et non pas l’homme pour le sabbat.

Les pharisiens l’interrogèrent aussi sur la parabole du pauvre Lazare qu’il avait récemment racontée : ils la tournèrent en ridicule. Ils lui demandèrent d’où il savait si bien ce que Lazare, Abraham et l’homme riche avaient dit ; s’il s’était trouvé avec eux dans le sein d’Abraham et dans l’enfer, et s’il n’avait pas honte de conter au peuple de telles absurdités. Jésus se servit de cette parabole même pour leur reprocher leur avarice, leur dureté envers les pauvres, et la confiance présomptueuse qu’ils mettaient dans l’observance de doctrines et d’ordonnances humaines, tout en laissant de côté la charité. Il leur appliqua l’histoire du mauvais riche, qui est très véritable : car sa mort et celle du pauvre Lazare ont fait grand bruit dans le pays.

Ce fait s’était passé durant la jeunesse de Jésus ; on en parlait beaucoup à cette époque dans les familles pieuses. La ville où habitaient le mauvais riche et Lazare s’appelait, je crois, Aram ou Amthar ; elle était située dans les montagnes, à l’ouest de la mer de Galilée. Voici ce que j’ai retenu de l’histoire du mauvais riche. Il possédait de grands biens et vivait dans les délices. C’était un pharisien estimé des Juifs, car il observait la loi avec rigueur, mais il était dur et impitoyable envers les pauvres. Il était le premier magistrat de la ville, et à ce titre les malheureux lui demandaient des secours ; mais il les renvoyait avec rudesse. Il y avait à Aram un mendiant nommé Lazare, tout couvert d’ulcères, pieux, humble, et très patient. Comme il souffrait cruellement de la faim, il se fit porter à la maison du riche pour chercher à l’émouvoir en sa faveur, et en faveur des pauvres qu’il repoussait toujours. Le riche était à table faisant bonne chère ; il fit renvoyer rudement le sollicitant comme étant impur. Celui-ci resta alors couché à la porte du mauvais riche, demandant seulement à se rassasier des miettes qui tombaient de sa table, et personne ne lui en donnait ; les hommes le rebutaient ; mais les chiens en passant par là, léchaient ses ulcères : ce qui signifie que les païens sont plus charitables que les Juifs. Or il arriva que Lazare mourut, et sa mort fut très édifiante ; le riche mourut aussi, mais d’une manière bien effrayante. On entendit même sortir une voix de son tombeau ; tout le pays s’en émut ; j’ai oublié les détails.

Le Sauveur, pour qui rien n’est caché, avait révélé à la fin de sa parabole une scène de l’autre monde, et par conséquent inconnue aux hommes. C’est pourquoi les pharisiens se moquèrent de lui, et lui demandèrent s’il s’était trouvé lui-même auprès d’Abraham pour entendre tous ses discours. Comme le mauvais riche avait gardé les observances de la loi à la manière des pharisiens, ils se scandalisèrent beaucoup de la parabole, d’autant plus qu’elle leur était appliquée, et qu’à eux aussi était adressé le reproche de n’écouter ni Moïse ni les prophètes. Jésus leur dit expressément que quiconque ne l’écoutait pas n’écoutait ni les prophètes ni Moïse, qui avaient écrit de lui ; et que, quand même les morts ressusciteraient, ils ne seraient pas crus. Il ajouta que les morts devaient sortir du tombeau pour rendre témoignage de lui (ce qui eut lieu dans le Temple même, un an plus tard, à la mort de Jésus), et que cependant eux ne croiraient pas à leurs témoignages. Ils devaient cependant ressusciter eux-mêmes et être jugés par lui. Il dit que tout ce qu’il faisait, c’était son Père qui le faisait en lui. Il parla de Jean et de son témoignage, disant qu’il n’en avait pas besoin, parce que ses œuvres rendaient témoignage de lui et de sa mission, et que son Père lui-même rendait témoignage de lui. Pour eux, dit-il, ils ne connaissaient pas Dieu ; ils voulaient se sauver par l’Écriture, mais ils n’observaient point les commandements. Ce n’était pas lui qui les accuserait, ajouta-t-il, mais Moïse, qui avait écrit de lui et à qui ils ne croyaient pas.

Jésus continua longtemps à enseigner au milieu de nombreuses interruptions ; enfin les pharisiens furent tellement exaspérés, qu’ils se pressèrent autour de lui avec de grands cris, et envoyèrent chercher la garde pour le faire prisonnier. Cependant le soleil s’était obscurci, et au milieu du vacarme Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Mon Père, rendez témoignage à votre fils ». Alors un nuage sombre s’étendit au loin ; il se fit un bruit semblable au tonnerre, et j’entendis une voix distincte qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toutes mes complaisances ». Les ennemis de Jésus furent tout bouleversés et regardèrent avec effroi de tous côtés, tandis qu’escorté de ses disciples il se fit jour avec eux au travers de la foule, qui s’ouvrit d’elle-même et les laissa se diriger vers le côté occidental du Temple. Ils sortirent de la ville par la porte de l’Angle, près de la maison de Lazare, et se rendirent ce même jour à Rama, à trois lieues de Jérusalem.

Les disciples n’entendirent pas la voix, mais seulement le coup de tonnerre ; l’heure n’était pas encore venue pour eux. Mais plusieurs des pharisiens et des plus exaspérés l’entendirent. Lorsque reparut la lumière, ils se turent sur ce fait et se hâtèrent d’envoyer leurs émissaires à la poursuite de Jésus. Mais il fut impossible de le retrouver, et ils se dépitèrent de s’être ainsi laissé surprendre et de ne pas l’avoir empêché de sortir.

Dans les instructions que Jésus avait faites les jours précédents, soit au Temple, soit à Béthanie, il avait dit à plusieurs reprises qu’il fallait porter sa croix et le suivre, et s’était écrié : « Celui qui voudra sauver son âme la perdra ; et quiconque perdra son âme à cause de moi la sauvera. Et que sert à l’homme de gagner le monde entier en se perdant lui-même ? Celui qui aura rougi de moi et de mes paroles, au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme rougira de lui, lorsqu’il viendra dans la gloire de son Père, pour rendre à chacun selon ses œuvres. Et je vous le dis en vérité : quelques-uns de ceux ici présents ne mourront point qu’ils n’aient vu le royaume de Dieu venant dans sa puissance ». Plusieurs des auditeurs se moquèrent de ces paroles. Pour moi, je ne puis plus bien en expliquer le sens.

L’Évangile ne nous rapporte que le sommaire des enseignements du Sauveur. Je l’entendis toujours développer longuement des textes qui se lisent en peu d’instants ; il enseigna souvent plusieurs heures sur un seul passage de la sainte Écriture.