CHAPITRE XCVIII

La divinité de Jésus-Christ confessée par Pierre, qui reçoit le pouvoir des clefs.

Le lendemain dans la matinée, Jésus quitta Bethsaïde-Juliade, accompagné des douze apôtres et d’une trentaine de disciples. Pendant tout le chemin, il les instruisit ; il s’arrêta souvent pour mieux se faire entendre. Le soir, il arriva sur une montagne ou plutôt sur un plateau où s’élevaient des collines bordées de précipices. Les apôtres et les disciples l’entretinrent de tout ce qu’ils avaient vu, entendu et fait dans leur dernier voyage ; d’abord de l’impression qui était restée de beaucoup d’explications, leur adressa diverses remontrances et leur intima des ordres. Puis il les exhorta à prier et à se préparer, car il avait à leur communiquer des choses graves et importantes. Lui-même, couché ou debout, passa la plus grande partie de la nuit en prière, ainsi qu’il avait coutume de faire avant ses actes solennels.

Le lendemain avant le jour, le Sauveur et les siens se réunirent et prièrent ensemble ; après quoi, comme on était revenu sur quelques détails des récits de la veille, Jésus interrogea les apôtres et d’anciens disciples, en son enseignement et de ses œuvres, partout où ils avaient passé en instruisant et en opérant des guérisons. Le Sauveur, après les avoir écoutés, leur donna ces termes : « Qui dit-on que je suis ? » Les apôtres se tenaient en cercle autour de lui : Jean était à sa droite, puis Jacques, le frère de Jean ; Pierre était le troisième ; les disciples demeuraient en dehors du cercle. Alors les apôtres et les disciples firent connaître les différentes opinions qu’on émettait sur Jésus en divers lieux : ils dirent que les uns le prenaient pour Jean-Baptiste, les autres pour Élie, quelques-uns pour Jérémie ressuscité d’entre les morts, ou enfin pour quelque autre prophète qu’ils nommaient.

Lorsqu’ils eurent cessé de parler, Jésus garda le silence jusqu’à ce qu’ils fussent redevenus parfaitement calmes. Lui-même était extrêmement grave, et son air annonçait quelque chose d’important : tous les siens avaient les yeux fixés sur lui dans l’impatience de l’attente. Enfin, il leur dit : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Personne ne paraissait disposé à répondre : mais Pierre fut tout à coup rempli de force et de zèle ; il fit avec vivacité un pas en avant dans le cercle, et, levant solennellement la main, il dit d’une voix haute et forte, comme parlant au nom de tous : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Jésus répondit à Pierre avec solennité ; sa voix était pleine de vie et de puissance ; l’esprit prophétique se dévoila en lui ; il paraissait lumineux et élevé au-dessus de terre. Il dit : « Tu es heureux, Simon, fils de Jean ; car ni la chair ni le sang ne t’ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux. Aussi moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera aussi lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera aussi délié dans les cieux. »

Je vis que Pierre comprit les paroles prophétiques de Jésus, grâce aux inspirations du même esprit qui lui avait fait confesser la divinité du Seigneur, et dont il fut entièrement pénétré. Mais les autres apôtres paraissaient bouleversés : ils se regardèrent les uns les autres avec étonnement. Ils regardaient aussi avec frayeur Jésus et Pierre, qui venait de s’écrier avec tant de force : « Vous êtes le Christ, le Fils de Dieu. » Jean lui-même manifesta si ostensiblement son effroi, que plus tard sur le chemin Jésus, marchant seul avec lui, le lui reprocha sévèrement.

Au moment même où Jésus parla le soleil se levait. Ses paroles produisirent une impression d’autant plus profonde et solennelle, qu’il s’était retiré à l’écart dans la montagne, et qu’il avait ordonné à ses apôtres et à ses disciples de se préparer par la prière. Pierre fut le seul qui comprit le vrai sens de la prophétie de Jésus. Les autres l’interprétèrent d’une façon terrestre ; ils supposaient que Jésus voulait donner à Pierre la charge de grand prêtre dans son royaume. Plus tard, j’entendis sur le chemin Jacques dire à Jean qu’eux auraient vraisemblablement les premières places après Pierre.

Jésus ensuite dit clairement aux apôtres qu’il était le Messie promis ; il s’appliqua à lui-même tous les passages des prophéties, et il ajouta que maintenant ils devaient se rendre à Jérusalem pour la fête. Pierre était encore tout préoccupé des paroles du Sauveur sur le pouvoir des clefs. Chemin faisant, il s’approcha de lui, et lui demanda des instructions et des explications sur différentes choses encore obscures dans son esprit ; car, plein de foi et de zèle, il croyait qu’il devait exercer immédiatement ce pouvoir, et il ignorait que pour l’en investir il ne fallait rien moins que la Passion du Christ et la descente de l’Esprit Saint. Il demanda donc au Seigneur si dans tel ou tel cas il pouvait délier les péchés. Je me rappelle qu’il parla des publicains et de l’adultère public, et que Jésus le tranquillisa en lui disant : « Plus tard tu seras instruit clairement sur tous ces points ; il adviendra tout autre chose que ce que tu attends, une loi nouvelle sera donnée. »

Sur le chemin, Jésus qui tantôt marchait, tantôt s’arrêtait au milieu de ses disciples rangés en cercle autour de lui, commença à leur découvrir les événements près de s’accomplir. Il leur annonça d’abord qu’ils iraient à Jérusalem et mangeraient l’agneau pascal chez Lazare ; puis qu’ils auraient à endurer bien des travaux, des peines et des persécutions. Il prédit en termes généraux beaucoup d’événements et plusieurs de ses œuvres ; ainsi il annonça qu’il ressusciterait d’entre les morts un de leurs meilleurs amis, et que ce miracle exciterait à un tel point la haine de ses ennemis, qu’il serait obligé de se dérober à leurs poursuites. Il dit encore que dans un an il retournerait avec eux à Jérusalem pour la Pâque, et que l’un d’eux le trahirait ; qu’il serait insulté, raillé, flagellé et mis à mort ; qu’il mourrait pour les péchés des hommes et ressusciterait le troisième jour. Il exposa tout cela avec détails, et le prouva par les prédictions des prophètes. Sa parole était à la fois grave et affectueuse. Lorsque le Sauveur annonça qu’il serait ainsi maltraité et mis à mort, Pierre fut tellement affligé, que, le prenant à part, il déclara qu’il n’en pouvait être ainsi ; qu’il ne l’admettrait jamais, et qu’il aimerait mieux mourir que de voir pareille chose. « A Dieu ne plaise, Seigneur, lui dit-il, que cela ne vous arrive » ! Mais Jésus, se retournant avec véhémence, dit à Pierre : « Retire-toi de moi, Satan ; tu es un scandale pour moi, parce que tu ne goûtes pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes » ! Après avoir prononcé ces mots, Jésus passa outre, et Pierre resta consterné. Il réfléchit à ce que Jésus lui avait dit auparavant, que s’il avait confessé la divinité du Christ, ce n’était ni par la chair ni par le sang, mais par une révélation de Dieu ; il rapprocha ces paroles de celles d’à présent, l’appelant Satan, le traitant comme un homme qui ne parle pas selon Dieu, mais selon les sentiments et les désirs qu’inspire la chair, et qui veut mettre obstacle à la Passion du Messie.

Cette comparaison fit naître en lui une grande humilité : il considéra dès lors le Sauveur avec des sentiments plus vifs de foi et d’admiration. Cependant son affliction était grande, parce qu’il ne pouvait plus douter de la nécessité de la Passion.

Je vis ensuite le Seigneur avec les apôtres et les disciples, qui étaient divisés en groupes séparés, et qui l’entouraient successivement. Ils se dirigèrent vers le sud-ouest, à l’extrémité occidentale de la vallée de Capharnaüm. Ils écoutaient les instructions de Jésus, et de temps en temps faisaient une halte pour prendre un peu de nourriture ; leur course était généralement précipitée ; elle se prolongea jusqu’à la nuit. Ils ne s’arrêtèrent longtemps nulle part, et évitèrent même autant que possible les villes et les villages. Ils arrivèrent ainsi à l’hôtellerie située près du lac de Béthulie, où Lazare attendait le Seigneur avec quelques disciples de Jérusalem.