CHAPITRE XCVII

Jésus enseigne successivement ses disciples et le peuple à Bethsaïde-Juliade.

Le lendemain, Jésus avec ses disciples remonta lentement le lac, leur faisant des instructions sur différents sujets. Il parla de sa passion, de sa glorification et des persécutions qui les attendaient. Il leur dit plus clairement que jamais qu’il était le Messie. Ils écoutaient, et croyaient ; mais ils oubliaient bientôt ses paroles, parce qu’ils ne pouvaient pas les concilier avec leurs idées étroites et bornées, et qu’ils en revenaient toujours à leurs premiers sentiments. Ils mettaient les discours de Jésus au nombre des discours prophétiques et mystérieux qu’ils n’osaient pas scruter. Il leur parla aussi de son voyage à Jérusalem et des souffrances qu’il devait y endurer : on devait, ajoutait-il, se scandaliser à son sujet, et les choses en viendraient au point qu’on lui jetterait des pierres. Il dit aussi que celui qui ne renonçait pas à ses biens et à ses proches, et ne le suivait pas avec confiance dans la voie douloureuse, ne pouvait être son disciple. Il parla des œuvres et des travaux qu’il avait à accomplir avant son ascension. Il annonça que plusieurs de ceux qui l’avaient abandonné reviendraient à lui. Ses disciples lui demandèrent alors s’il en serait ainsi de celui qui avait demandé à aller d’abord ensevelir son père, et s’il ne le recevrait pas à son retour, car il leur semblait qu’il méritait d’être des leurs. Mais Jésus leur fit connaître que le cœur de cet homme était attaché aux biens terrestres. J’appris à ce moment que les mots : « ensevelir son père, » étaient une expression figurée signifiant régler avec son vieux père l’affaire de l’héritage, et faire ses conventions avec lui pour pouvoir s’en séparer et entrer en possession de ses biens.

Lorsque Jésus blâma l’attachement de cet homme aux choses terrestres, Pierre, toujours véhément, s’écria : « Grâces à Dieu, je n’ai pas eu de semblables pensées quand je vous ai suivi ! » Mais Jésus le reprit, et lui dit qu’il aurait dû laisser à son maître le soin de le glorifier, et ne pas se vanter lui-même.

Dans l’après-midi, ils mirent pied à terre à Bethsaïde, et entrèrent dans la maison d’André pour se reposer un peu et pour chercher du pain et des aliments. Ils ne furent pas troublés par l’affluence du peuple, car la foule, qui ne savait ce qu’était devenu le Seigneur, s’était dispersée de différents côtés. Il y avait à Bethsaïde un vieillard aveugle de naissance que jusqu’à ce jour Jésus n’avait pas voulu guérir. Maintenant on le lui amena de nouveau, implorant son secours, au moment où il allait retourner à la barque. Il prit la main de l’aveugle, le conduisit hors du bourg ; et là, au milieu de ses apôtres et de ses disciples, il mit de la salive sur ses yeux ; et, lui ayant imposé les mains, il lui demanda s’il voyait quelque chose. Celui-ci répondit : « Je vois des hommes qui marchent ; ils sont grands comme des arbres. » Jésus lui remit les mains sur les yeux, et il fut alors complètement guéri, de sorte qu’il voyait clairement toutes choses. Jésus ensuite le renvoya à sa maison, disant : « Va-t’en chez toi, et ne cours pas les rues pour causer de ta guérison et t’en glorifier. »

Vers trois heures, Jésus traversa le lac avec ses apôtres ; ils abordèrent un peu au-dessus de l’embouchure du Jourdain, et, longeant la rive gauche, ils se dirigèrent vers Bethsaïde-Juliade. Jésus parla encore de son assomption prochaine Il s'agit ici de la prochaine glorification de Jésus élevé dans les airs au-dessus du Thabor. et aussi des dangers imminents qui le menaçaient. Les apôtres le supplièrent de ne plus les envoyer en mission, afin qu’ils pussent être auprès de lui au moment du péril.

Le jour du sabbat, ils arrivèrent à Bethsaïde-Juliade, où l’on avait disposé une hôtellerie pour les recevoir. Lorsqu’ils s’approchèrent de la ville, où leur arrivée avait été annoncée par des gens qui se rendaient au sabbat, on alla au-devant d’eux et on leur fit un bon accueil ; dans l’hôtellerie on leur offrit des rafraîchissements et on leur lava les pieds. Les nombreux païens qui demeuraient à Bethsaïde-Juliade saluèrent le Seigneur à une distance respectueuse.

Il enseigna dans la synagogue ; l’affluence était grande ; on remarquait surtout beaucoup de scribes et de pharisiens, car au collège de Bethsaïde-Juliade on enseignait toutes les sciences religieuses et profanes. Tout le monde se réjouissait de la visite inattendue de Jésus, les gens du peuple sans arrière-pensée, les scribes par vanité, trouvant ainsi l’occasion d’entendre et de juger le docteur dont on avait tant parlé dans le pays, et particulièrement à Capharnaüm. Ils se montrèrent très polis, mais froids et guindés comme des pédagogues. Ils discutèrent avec Jésus en lui proposant différentes questions touchant la loi et les prophètes, mais sans méchanceté, et plutôt par curiosité et par gloriole, pour étaler leur science aux yeux du peuple. Jésus fit la lecture du sabbat, dont il donna l’explication.

Il fit ensuite une belle instruction sur le quatrième commandement : « Honore ton père et ta mère, afin que tu vives longtemps sur la terre. » A propos de ces dernières paroles, il eut des explications d’une profondeur admirable. Il dit, entre autres choses, qu’un fleuve devait de toute nécessité se tarir si l’on obstruait sa source ; je ne puis plus bien me rappeler les détails. Il y eut après cela un festin solennel, auquel assistèrent les enfants, assis à une table séparée. Jésus raconta et expliqua la parabole des ouvriers de la vigne.

Bethsaïde-Juliade, ville nouvellement bâtie et encore inachevée, est très belle et construite dans le style païen, avec des arcades et des colonnes. Elle s’étend le long du Jourdain, du côté du levant, où elle touche aux hauteurs qui la dominent ; beaucoup de maisons sont adossées à la montagne et même enfoncées dans le roc.

Jésus visita les écoles ; puis il fit une promenade. Les habitants, l’ayant suivi, s’approchèrent de lui, l’interrogèrent touchant la vraie doctrine, et le prièrent de les instruire sur ce qu’ils avaient à faire. Il leur dit qu’ils ne suivraient pas sa doctrine, quand même il la leur exposerait, et qu’ils n’étaient poussés que par la curiosité ; que, du reste, ils l’avaient déjà entendu enseigner dans ce pays. Il leur demanda à quel but ils tendaient par leurs interrogations. Pensaient-ils qu’il eût une autre doctrine à leur exposer ? N’avait-il pas enseigné dès hier et aujourd’hui même ? Cependant ils l’escortèrent jusqu’à un grand emplacement où se trouvaient des pierres et du bois de construction, et se mirent à vanter la beauté de leur architecture moderne. Alors Jésus enseigna en paraboles ; il parla de l’homme insensé qui bâtit sa maison sur le sable, et de l’homme sage qui bâtit la sienne sur la pierre. Il parla de la pierre angulaire que les architectes rejetteraient, et de la chute de leurs édifices.