CHAPITRE XCIX

Arrivée de Jésus-Christ à Béthanie. — État de Jérusalem.

Lazare, averti d’avance que Jésus voulait manger l’agneau pascal chez lui avec ses disciples, à Béthanie, s’en était entendu avec lui à Capharnaüm. Il venait maintenant à sa rencontre pour l’avertir des dangers qui le menaçaient à cette fête de Pâque, et l’engagea à ne pas s’y rendre. Il lui dit qu’on craignait une révolte pendant la fête. Je ne me rappelle qu’en partie quelles pouvaient en être les causes ; voici du moins ce que j’ai retenu. Pilate avait résolu de lever un tribut sur le Temple, afin d’ériger une statue à l’empereur. Il exigeait de plus qu’on fît certains sacrifices en l’honneur de ce prince, et qu’on lui décernât publiquement diverses dénominations très respectueuses. Les Juifs cherchèrent à exciter une révolte pour empêcher l’exécution de ces projets ; un grand nombre de Galiléens devaient se soulever. Le chef du complot, un certain Judas de Gaulon, s’était fait un parti considérable ; il attaquait avec véhémence la domination étrangère, et les tributs que déjà la Judée payait aux Romains. Le Seigneur répondit à Lazare que son temps n’était pas venu, et qu’il ne lui arriverait rien à cette fête ; que cette révolte ne serait que la figure prophétique d’une révolte beaucoup plus grande, qui aurait lieu un an après, lorsque serait arrivée l’heure du Fils de l’homme, et au moment où il serait livré entre les mains des pécheurs.

Le lendemain matin, Jésus partit pour Béthanie avec quatre disciples, par la voie du désert. A trois lieues de la ville se trouvait une maison isolée qu’habitaient des bergers vivant en grande partie des bienfaits de Lazare. Madeleine et Marie Salomé s’y étaient rendues toutes seules, et avaient préparé un léger repas. A l’approche du Sauveur, Madeleine courut lui embrasser les pieds. Il prit à peine quelques instants de repos dans ce lieu ; puis, après s’être entretenu avec Madeleine et Marie Salomé, il se rendit à l’hôtellerie de Lazare, à une lieue de Béthanie. Les deux femmes retournèrent chez elles par un autre chemin.

Jésus trouva à l’hôtellerie une partie des disciples qu’il avait envoyés en mission ; d’autres vinrent ensuite, et tous se rencontrèrent à Béthanie. Pour éviter de passer par la ville, il fit un détour et arriva chez Lazare. On se pressa d’aller le recevoir dans la cour, où Lazare lui lava les pieds ; puis on traversa les jardins. Les femmes le saluèrent, toutes étant voilées. Je fus très touchée de voir qu’au moment même où entrait le Sauveur, on amena quatre agneaux qu’on avait séparés du troupeau pour les mettre dans un parc à part.

La très sainte Vierge, qui était aussi chez Lazare, et Madeleine, avaient fait de petites guirlandes de fleurs, qu’on leur passa autour du cou. Ces agneaux étaient destinés à la Pâque.

Peu après commença le sabbat ; Jésus le célébra dans une salle avec tous les siens. Il était très grave, et prononça des paroles très touchantes ; puis il fit la lecture du sabbat et l’expliqua. Au repas du soir, il parla encore de l’agneau pascal et de ses souffrances futures.

Je vois que les troubles ont commencé cette après-midi à Jérusalem, mais on n’en est pas encore venu aux mains. Pilate est assis sur une terrasse de la forteresse Antonia, entouré de soldats. Une foule de peuple s’assemble sur le marché. On fait à haute voix la lecture des nouveaux édits de Pilate, prescrivant la levée d’un tribut sur le Temple et l’emploi du produit à la construction d’un aqueduc passant par le Temple et allant jusqu’au grand marché. Les mêmes édits ordonnent de décerner à l’empereur certains titres honorifiques, et de faire des sacrifices en son honneur. Il s’élève un grand tumulte : on entend surtout beaucoup de cris et de murmures du côté où se tiennent les Galiléens. Cependant la révolte n’éclate pas encore. Pilate accorde un délai au peuple pour qu’il ait le temps de la réflexion, mais il le menace de châtiments en cas de désobéissance ; tous se séparent en murmurant. C’étaient les hérodiens, qui par des manœuvres secrètes cherchaient à pousser la nation à la révolte ; mais on ne pouvait les prendre sur le fait. Ils disposaient de Judas de Gaulon, et celui-ci avait, parmi les Galiléens, des partisans nombreux qu’il excitait à refuser le tribut, mettant la religion en jeu pour enflammer leur patriotisme. Il en était des hérodiens comme des francs-maçons et des autres sociétés secrètes de nos jours.