CHAPITRE XCVI
Fin du sermon sur la montagne et nouvelle multiplication des pains.
Avant le jour, Jésus et les siens passèrent de nouveau le lac et revinrent pour enseigner sur la montagne qui dominait le bureau de Matthieu. L’assemblée était nombreuse : on y voyait beaucoup de païens et les gens de la caravane. Il y avait aussi un grand nombre de malades qu’on avait apportés sur des ânes et sur des civières ; Jésus les guérit. Il prêcha ensuite sur la prière, parla du lieu où l’on devait la faire, et dit qu’il fallait prier avec instance. Il dit entre autres choses : « Si un enfant demande du pain à son père, celui-ci lui donnera-t-il une pierre ? ou, s’il lui demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ? ou, s’il lui demande un œuf, lui présentera-t-il un scorpion ? » il ajouta qu’il connaissait des païens qui avaient une telle confiance en Dieu, qu’ils ne lui demandaient absolument rien, mais se contentaient de le remercier pour tout ce qu’ils avaient reçu ; et il s’écria ensuite : « Si des esclaves et des étrangers ont une telle confiance, quelle confiance ne doivent pas avoir les enfants du Père ! » Il parla de la reconnaissance qu’on devait rendre à Dieu pour la guérison et qui se manifestait surtout par l’amendement de la conduite, ainsi que des châtiments réservés à ceux qui retombaient ; l’état de leur âme est pire qu’auparavant. J’ai oublié les détails de cette instruction. Cependant la presse augmenta tellement, que le Sauveur fut obligé de s’éloigner ; mais auparavant il annonça une grande prédication sur une haute montagne. Il passa la nuit dans l’ancienne demeure de Matthieu.
Le lendemain, Jésus gravit, avec les siens, une montagne située derrière celle où avait eu lieu la première multiplication des pains, et qui était encore plus élevée. Il s’y trouvait déjà beaucoup de personnes, et l’on y arrivait de tous les côtés. Jésus termina ses instructions sur les huit béatitudes, et compléta le sermon nommé communément sermon de la montagne. Il enseigna de la manière la plus touchante, et ses paroles firent une profonde impression. Les assistants étaient au nombre de quatre mille hommes, sans compter les enfants et les femmes ; il y avait parmi eux beaucoup d’étrangers et de païens. Vers le soir, le Sauveur fit une pause, et dit à Jean que depuis trois jours ce peuple était constamment avec lui, et que, sur le point de le quitter pour longtemps il ne pouvait pas le renvoyer à jeun. Jean répondit : « Nous sommes en plein désert, il faudrait aller bien loin pour se procurer du pain, devons-nous recueillir pour eux les baies et les fruits qui sont restés sur les arbres aux environs ? » Jésus lui dit de demander aux autres disciples combien de pains ils avaient. Ils répondirent : « Sept pains et sept petits poissons. » Ces poissons, toutefois, étaient de la longueur du bras. Alors Jésus leur ordonna d’aller chercher des corbeilles vides, et de placer sur le banc de pierre les pains et les poissons.
Pendant qu’ils faisaient ces préparatifs, Jésus reprit sa prédication, qui dura encore une demi-heure. Il déclara expressément qu’il était le Messie. Il parla aussi des persécutions qui l’attendaient, et de son ascension prochaine. « Ce jour-là, ajouta-t-il, ces montagnes s’ébranleront, et cette pierre (il montra le banc de pierre) se brisera, parce qu’on n’a pas voulu recevoir la vérité que j’ai annoncée en cet endroit. Oh ! malheur à Capharnaüm ! malheur à Chorozaïn ! » Après cette exclamation, il indiqua diverses autres villes du voisinage, disant : « Elles comprendront, le jour où je quitterai la terre, qu’elles ont repoussé le salut que je leur offrais. » Il parla des grâces accordées à ce pays, pour lequel il avait rompu le pain de la vie ; « mais, continua-t-il, ce sont des étrangers, des passants, qui recueillent ces grâces. Tandis que les enfants de la maison jettent le pain sous la table, des gentils, des petits chiens, comme dit la Syrophénicienne, ramassent les miettes ; ils s’en serviront pour soulager et ranimer des villages et des bourgs entiers. » Avant de prendre congé de ses auditeurs, Jésus les supplia encore une fois de faire pénitence et de s’amender : il redoubla ses menaces, en disant qu’il ne prêcherait plus en cet endroit. Les assistants pleuraient et s’étonnaient, car ils ne le comprenaient qu’à demi.
Il leur ordonna ensuite de se placer sur le versant de la montagne, où les apôtres et les disciples devaient les ranger et les faire asseoir comme il avait fait la première fois. Jésus distribua les pains et les poissons, que les disciples portèrent à tous dans des corbeilles. Après que la distribution fut faite et que chacun fut rassasié, il resta sept corbeilles pleines de morceaux, qu’on répartit entre les plus pauvres parmi les assistants.
Jésus renvoya le peuple, qui pleurait, le remerciait et le glorifiait à haute voix. Ce ne fut pas sans peine qu’il put s’arracher du milieu d’eux. Il se dirigea vers le lac, avec ses disciples, pour se rendre sur les confins de Magdala et de Dalmanutha. Mais à une demi-lieue du lac sur lequel Jésus devait s’embarquer, et au pied même de la montagne où s’était faite la première multiplication des pains, les pharisiens vinrent le trouver. Sachant qu’il avait annoncé des tremblements de terre et des signes dans la nature, ils lui barrèrent impertinemment le passage pour disputer avec lui, et lui demandèrent un prodige dans le ciel. Il leur donna la réponse que nous pouvons lire dans l’Evangile. Je l’entendis aussi leur indiquer un certain nombre de semaines après lesquelles le signe du prophète Jonas devait être donné, et ce nombre se rapportait précisément à l’époque de son crucifiement et de sa résurrection. Après quoi il les quitta et alla avec ses disciples au bord du lac à la barque de Pierre, que d’autres disciples avaient déjà préparée ; ils prirent d’abord le large, puis ils se laissèrent porter par le courant du Jourdain. Enfin, et toujours dans les ténèbres, ils quittèrent l’eau courante, et ramèrent en se dirigeant un peu à l’est. La plupart dormirent sur la barque, qui s’arrêta près des confins de Magdala et de Dalmanutha.