CHAPITRE XCV

Jésus confond les pharisiens à Argob et à Chorozaïn, où il guérit un sourd-muet.

Jésus, accompagné seulement de deux disciples, se rendit de Césarée de Philippe à Argob. Cette ville est située à une grande hauteur, et l’on y manque d’eau. Argob domine la haute Galilée ; on a devant soi la montagne des Bienheureux et la ville de Bethsaïde-Juliade : le point de vue est d’une beauté remarquable.

Jésus se rendit à la synagogue, qui était tellement remplie, qu’on fut forcé de se tenir debout. C’était le jour du sabbat : il enseigna sur la construction du palais de Salomon et sur la consécration des vêtements sacerdotaux. Il prêcha aussi sur un passage de Jérémie qui se trouve dans les Lamentations, si je ne me trompe ; il dit que maintenant on le recherchait, qu’on se pressait autour de lui ; mais que bientôt tous l’abandonneraient, le railleraient et le maltraiteraient.

J’ai entendu entre les pharisiens et Jésus une vive discussion ; j’en ai oublié le sujet, mais je sais qu’il était neuf et important. Plus tard, pendant le repas, elle se ranima de plus belle. Les pharisiens reprochèrent de nouveau à Jésus de chasser les démons par Beelzebub. Il leur répondit qu’ils avaient pour père le père du mensonge. Il dit aussi que Dieu ne demandait pas de sacrifices sanglants ; je l’entendis parler du sang des agneaux et des génisses, et du sang innocent qu’ils devaient verser, et dire qu’après cela leur culte aurait son terme. Ils furent fort exaspérés de son langage, et renouvelèrent leurs anciens griefs. Ils dirent encore qu’il n’avait pas voulu admettre ce jeune homme de Césarée de Philippe parce qu’il était trop savant pour lui. J’ai oublié les détails de cette dispute ; mais les pharisiens devinrent tellement furieux, que Jésus, suivi de ses disciples, s’éloigna et s’enfuit dans le désert. Je vis qu’ils le firent guetter par des gens armés de gros bâtons. Une de leurs injures que j’entendis fut le nom de Samaritain. A cette occasion, Jésus raconta la parabole du bon Samaritain et celle des grains qui tombent sur un terrain pierreux. Il prévint publiquement ses disciples de tout ce qu’ils avaient à craindre de la part des pharisiens. Il dit que dorénavant ils n’offriraient point le sang des veaux, mais le sang de l’homme ; que ceux qui croiraient en l’agneau immolé seraient réconciliés par ce sacrifice, et que les meurtriers seraient condamnés. Jamais il ne les avait attaqués avec tant de véhémence.

Je vis, après cette scène, Jésus se retirer au sud de Regaba, dans le désert, où il passa la nuit. Il y avait aux environs beaucoup de vallons avec des pâturages, des retraites sûres et des plantations d’oliviers sur les coteaux exposés au soleil. Le jour suivant, Jésus revint à Chorozaïn ; chemin faisant, il expliqua aux disciples pourquoi il n’avait pas voulu agréer le jeune homme de Césarée, car eux-mêmes n’avaient pas pénétré ses motifs. Ils arrivèrent de bonne heure à Chorozaïn.

Là aussi une foule de peuple s’était attachée aux pas du Seigneur, et l’on avait exposé sur des grabats beaucoup de malades, dans les rues qu’il devait traverser ; en se rendant à la synagogue, il guérit plusieurs hydropiques, des paralytiques et des aveugles.

Il annonça, en termes prophétiques, bien que les pharisiens l’interrompissent sans cesse, ses souffrances futures. Il dit que, malgré leurs sacrifices et leurs expiations continuelles, ils resteraient chargés de péchés et d’abominations ; puis il parla du bouc émissaire qu’à la fête de la réconciliation ils chassaient de Jérusalem dans le désert avec tant de bruit, le livrant à la mort après l’avoir chargé de leurs péchés C'était une figure évidente de Jésus-Christ chargé des péchés des hommes et immolé hors de Jérusalem. On remarquera ici la loi de progression constamment observée par Jésus dans son enseignement. Maintenant qu'il touche à la dernière année de sa vie mortelle, il parle beaucoup plus clairement de son sacrifice sanglant. . Il les accusa d’être altérés de sang, et leur dit en termes figurés, qu’ils ne comprirent point, que le temps approchait où ils chasseraient et mettraient à mort, avec un scandaleux éclat, un innocent qui les aimait, qui avait tout fait pour eux et qui portait réellement leurs péchés. Là-dessus les pharisiens firent un grand vacarme et l’accablèrent d’outrages ; il quitta la synagogue, mais ils sortirent sur ses pas, et le sommèrent d’expliquer plus clairement sa pensée. Il leur répondit qu’ils ne pouvaient pas le comprendre en ce moment.

Pendant que les pharisiens se pressaient autour de Jésus, on lui amena un sourd-muet pour qu’il le guérît ; saint Marc en parle. C’était un berger des environs, homme bon et pieux ; ses parents, en le conduisant à Jésus, le prièrent de lui imposer les mains. Le Seigneur le fit sortir du milieu de la foule ; mais les pharisiens le suivirent, et il le guérit en leur présence, afin de leur faire voir qu’il opérait ses guérisons par la vertu de la prière et de la foi en son Père céleste, et non par la puissance du démon. Il lui mit les doigts dans les oreilles, et toucha sa langue avec de la salive ; puis, levant les yeux au ciel, il soupira et dit : « Ouvre-toi ». Et aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, le lien de sa langue fut brisé, et l’homme parla distinctement. Il remercia le Seigneur, et poussa des cris de joie, ainsi que ses parents. Jésus leur recommanda de s’en aller sans rien dire, parce qu’il arrivait souvent que les personnes guéries faisaient un mauvais usage de l’organe qui leur avait été rendu, et retombaient dans leurs péchés.

Cependant la foule autour de Jésus augmentait de moment en moment, et de plus, une caravane venait d’arriver ; je le vis alors, avec ses disciples, se rendre au bureau des impôts de Matthieu, situé à deux ou trois lieues de là. Mais, comme la multitude ne tarda pas à s’y rassembler, il laissa auprès d’elle deux disciples, et s’embarqua avec les autres pour Bethsaïde-Juliade. Ils abordèrent dans les environs de cette ville, et restèrent jusqu’à la nuit en un lieu solitaire, au bas de la montagne des Béatitudes.