CHAPITRE XCIV
Jésus reçu à Césarée de Philippe, par Enoué l’hémorroïsse.
Jésus se rendit ensuite avec ses disciples à Césarée de Philippe, ville bâtie en style païen, avec des arcades et des colonnes, dans un site ravissant entre cinq collines ; des jardins et des allées d’arbres l’entourent, et d’un côté la vue s’étend sur la chaîne des montagnes. Jésus y fut très bien accueilli ; on l’attendait, car une caravane avait annoncé son arrivée. De braves gens, parmi lesquels étaient des parents de l’hémorroïsse qu’il avait guérie, vinrent au-devant de lui, lui lavèrent les pieds et lui offrirent des rafraîchissements.
Il enseigna sur une colline le peuple qui s’y était réuni en grand nombre ; puis il opéra plusieurs guérisons, et ses disciples firent de même. On distribua aussi aux pauvres beaucoup d’argent, d’aliments et de vêtements. Enoué l’hémorroïsse, qui demeurait en cette ville, et son oncle, encore païen, avaient mis les disciples à même de faire toutes ces libéralités.
Les trois apôtres et presque tous les disciples que Jésus avait envoyés d’Ornithopolis à Tyr, en Khaboul et dans le pays d’Aser, vinrent ce jour-là le rejoindre devant la ville. Il est toujours très touchant de les voir au moment du retour : ils se prennent les mains et s’embrassent affectueusement. Les autres disciples et quelques personnes qui se trouvaient là leur lavèrent les pieds, puis tous s’unirent pour distribuer des aliments et des aumônes aux pauvres, et pour guérir les malades.
Vers midi, Jésus se rendit chez l’oncle d’Enoué avec les apôtres et tous les disciples, au nombre de soixante. Il y fut reçu solennellement, à la manière païenne ; on avait étendu des tapis par terre et orné la maison de branches d’arbres et de guirlandes. L’oncle vint au-devant de Jésus ; Enoué et sa fille l’accompagnaient. Les deux femmes se jetèrent aux pieds du Sauveur. On lui présenta des rafraîchissements très délicats. C’était en partie sur la demande de ce vieillard que Jésus était venu à Césarée de Philippe ; il voulait se faire baptiser, mais la circoncision l’embarrassait ; il s’en expliqua avec le Seigneur. Jésus ne traita jamais publiquement cette question ; en pareil cas il n’ordonnait pas la circoncision, mais il ne disait pas non plus qu’on dût l’omettre. Cependant, lorsque de pieux vieillards païens se faisaient baptiser et lui communiquaient leurs inquiétudes à ce sujet, il leur disait qu’ils pouvaient s’en passer, et qu’il suffirait pour eux de croire et de pratiquer ce qu’il leur avait enseigné. Ces gens vivaient alors en dehors du culte païen ; ils priaient, faisaient l’aumône, et devenaient chrétiens sans passer par le judaïsme. Jésus ne se prononça pas sur ce point devant les disciples, de peur de les scandaliser ; je n’ai pas souvenir que les pharisiens, qui épiaient tout, l’aient jamais accusé, même au moment de la Passion, d’avoir dispensé de la circoncision.
Dans l’intérieur de la maison du vieillard, il y avait une cour pavée de belles dalles ; c’est là qu’était dressée, pour qu’il y reçût le baptême avec d’autres néophytes, au milieu des arbres et des guirlandes de fleurs, une tente de riche étoffe blanche, ayant en haut une ouverture où l’on voyait suspendue une élégante couronne. Jésus fit d’abord pour tous une instruction ; puis il s’entretint avec chacun en particulier. Ils lui ouvrirent leurs cœurs, confessèrent leurs fautes et firent une profession de foi ; ensuite il leur remit leurs péchés. Ils furent baptisés par Saturnin, avec de l’eau qu’on apporta dans un bassin et que Jésus bénit auparavant. Les cérémonies terminées, on donna un grand festin, auquel tous les disciples prirent part, ainsi que les amis de la maison.
Enoué était tout autre depuis sa guérison ; elle avait très bonne mine et jouissait d’une santé parfaite. Elle prit place à table à côté de son oncle, ainsi que sa fille, belle personne de vingt et un ans. Cependant au milieu du repas elles s’éloignèrent ; mais elles revinrent bientôt, la jeune fille couverte d’un beau voile et portant à la main un petit vase blanc rempli de parfums. Tandis que la mère se tenait un peu en arrière, la fille s’approcha de Jésus par derrière et brisa le vase au-dessus de sa tête, puis elle passa les deux mains à droite et à gauche sur ses cheveux, qu’elle ramassa derrière ses oreilles ; enfin, prenant les extrémités de son long voile, elle en essuya la tête du Seigneur et se retira. A la fin du repas, on fit d’abondantes distributions aux pauvres réunis devant la maison.
Les pharisiens contraignirent en quelque sorte Jésus, quoique avec politesse, d’entrer avec eux à la synagogue pour leur expliquer diverses choses. Les apôtres l’accompagnèrent, ainsi que quelques autres personnes. Les pharisiens avaient préparé plusieurs questions insidieuses touchant le divorce ; car il y avait dans la ville des querelles d’intérieur fort compliquées. Jésus avait même déjà réconcilié plusieurs époux et les avait instruits de leurs devoirs réciproques. Ils se mirent donc à disputer avec lui sur ce sujet ; ils le firent d’une façon maligne et insolente. Puis ils lui demandèrent pourquoi il exigeait de ses disciples des choses déraisonnables. Un jeune homme s’était en effet plaint de lui. Il était riche et instruit, et avait voulu précédemment, ainsi que plusieurs autres, s’imposer comme disciple ; mais Jésus lui avait prescrit diverses conditions qu’il n’admettait pas, entre autres, celle de quitter son père et sa mère, et de donner aux pauvres tout ce qu’il avait. A Césarée, il avait répété sa demande, voulant cependant garder et administrer ses biens : le Seigneur l’avait rejeté de nouveau. Ce jeune homme accompagnait les pharisiens à la synagogue, et citait différents passages du discours de Jésus qu’il avait mal compris ; il invoqua le témoignage des apôtres, disant qu’ils les avaient entendus aussi bien que lui. Les apôtres furent tout déconcertés, car ils n’étaient pas préparés à une telle interpellation ; aussi ne surent-ils que répondre. Leur silence enhardit les pharisiens ; ils reprochèrent encore à Jésus de n’amener avec lui que des ignorants, et lui dirent que s’il avait repoussé ce jeune homme, c’était parce qu’il le trouvait trop savant. Ses dernières paroles furent accueillies par des injures.