CHAPITRE XCII

Jésus en voyage instruit ses disciples.

Jésus s’étant remis en route, je l’entendis dire aux apôtres et aux disciples, que dorénavant ils ne devaient, en opérant des guérisons et en chassant les démons, employer d’autres moyens que ceux dont ils le verraient se servir. Il leur donna la vertu de faire, par l’imposition des mains et par l’onction, tout ce qu’il ferait lui-même. Cette communication de vertu se fit sans imposition des mains, et pourtant c’était une transmission substantielle. Les apôtres et les disciples se tenaient autour de Jésus, et je vis des rayons de couleurs différentes pénétrer en eux, selon la diversité des dons et la disposition particulière de chacun. Alors ils s’écrièrent : « Seigneur, nous sentons en nous une vertu nouvelle ; vos paroles sont vérité et vie. » Et désormais chacun d’eux sut à l’instant et sans préméditation ce qu’il avait à faire, dans chaque circonstance, pour opérer des guérisons.

Jésus s’arrêta avec les disciples dans Elcèse, ville située à une lieue et demie au nord de Capharnaüm. Il alla avec eux à la synagogue, et y fit le soir l’instruction du sabbat ; il parla, entre autres choses, du temple de Salomon. Je me rappelle encore qu’il compara les apôtres et les disciples aux ouvriers qui, sur la montagne, abattaient et façonnaient des cèdres pour la construction de cet édifice ; il s’étendit aussi sur sa décoration intérieure : on ne lui fit pas d’objections. Lorsqu’il sortit de la synagogue, où se trouvaient un grand nombre de pharisiens, il fut invité à un repas donné dans la galerie d’un hôtel où l’on se réunissait pour les fêtes. Beaucoup de personnes se tenaient à l’entour pour entendre ce qu’il disait ; les pauvres ne furent point oubliés pendant le festin.

Les pharisiens remarquèrent que les disciples ne lavaient pas leurs mains avant de manger ; ils demandèrent à Jésus pourquoi ils ne se conformaient point à la tradition des anciens et ne faisaient pas les ablutions accoutumées. Mais le Sauveur leur demanda à son tour pourquoi eux-mêmes ne se conformaient point à la loi ; il leur reprocha l’hypocrisie avec laquelle ils s’attachaient à de simples formalités, telles que des purifications extérieures, tandis qu’ils négligeaient d’accomplir le précepte qui les obligeait à honorer leurs pères et mères. Le repas terminé, Jésus sortit ; il appela le peuple qui accourait en foule autour de lui, et dit : « Ecoutez et comprenez ! Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, mais bien ce qui vient de son intérieur. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ! » A son retour à l’hôtellerie, les disciples lui dirent que ces paroles avaient scandalisé les pharisiens. Jésus leur répondit : « Toute plante que mon Père céleste n’a point plantée sera arrachée. Laissez-les ; ils sont aveugles et conducteurs d’aveugles ; or, si un aveugle conduit un aveugle, ils tombent tous deux dans la fosse. » Pierre lui dit alors : « Expliquez-nous cette parabole. » Jésus répondit : « Et vous aussi, êtes-vous sans intelligence ! »

Le lendemain, Jésus continua l’instruction du sabbat dans la synagogue. Dès qu’elle fut terminée, les pharisiens revinrent sur ce que les disciples n’observaient pas le jeûne, et lui en firent le reproche. Jésus répondit en leur reprochant à son tour leur avarice et leur manque de compassion : il leur dit, entre autres choses, que ses disciples mangeaient pour réparer leurs forces épuisées par un pénible travail, et que cependant ils se privaient de nourriture pour la donner à ceux qui avaient faim, ce qui attirait sur eux la bénédiction de Dieu. Il leur rappela la multiplication des pains ; les siens avaient donné sans hésiter leur poisson et leur pain : il leur demanda s’ils en faisaient autant.

Après la clôture du sabbat, Jésus quitta la ville avec les siens. Il se dirigea vers le nord-ouest, laissant Saphet sur sa gauche, et, après avoir fait trois lieues, il passa la nuit dans des tentes que des païens avaient abandonnées. Chemin faisant, il enseigna sur la prière, et il leur expliqua spécialement le sens spirituel de l’Oraison dominicale. « Jusqu’ici vous n’avez pas su, dit-il aux apôtres et aux disciples, ce que vous devez demander par la prière. » Et comme ils cherchaient à s’excuser, il reprit : « Vous demandez à Dieu, comme Esaü, la graisse de la terre, et vous devez, comme Jacob, demander la rosée du ciel ; vous ne demandez point, conformément à la volonté de Dieu, les biens spirituels, la grâce et le royaume des cieux ; vous demandez, conformément à vos idées, les biens terrestres. »

En parlant ainsi, ils s’avançaient rapidement un à un par les étroits sentiers de la montagne, le corps penché en avant : on eût cru voir un serpent qui se déroulait à travers les chemins. Jésus, dans cette instruction, dit encore que les païens eux-mêmes estimaient peu les prières dans lesquelles on demande des biens temporels, et qu’ils sollicitaient des biens éternels. C’est ce que je n’avais pas su jusqu’alors.