A peine Jésus avait-il commencé son instruction, qu’on l’interrompit pour l’interroger de nouveau sur sa prédication de la veille. « Comment pouvait-il, disait-on, s’appeler le pain vivant qui est descendu du ciel, lorsqu’on savait si bien d’où il était ? » Alors il répéta tout ce qu’il avait déjà dit sur ce sujet, et, comme les pharisiens reproduisaient les mêmes objections, parlant de leur père Abraham et de Moïse, et demandant comment il pouvait appeler Dieu son père, il leur dit : « Comment pouvez-vous appeler Abraham votre père et Moïse votre maître, vous qui ne faites pas les œuvres d’Abraham et qui ne suivez pas les préceptes de Moïse ? » Puis il leur reprocha leur hypocrisie, leur méchanceté et leurs mœurs perverses ; ils en furent confondus et plus que jamais exaspérés.
Jésus continua ensuite son enseignement sur le pain de vie et répéta : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. » On entendit à ces mots des murmures et des chuchotements. « Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? » se disaient les Juifs entre eux. Jésus, sans paraître les entendre, poursuivit, et donna plus de développements que nous n’en trouvons dans l’Évangile, disant : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez point la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et, moi, je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est une vraie nourriture, et mon sang un vrai breuvage. Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. Comme mon Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par mon Père, ainsi celui qui mange ma chair vivra aussi par moi. Voici le pain qui est descendu du ciel. Ce n’est pas comme vos pères, qui ont mangé la manne, et qui sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement. » Il commenta son enseignement à l’aide de citations des prophètes et particulièrement de Malachie ; il montra que les prédictions de celui-ci s’étaient accomplies dans Jean-Baptiste, dont il parla longuement. Enfin ses auditeurs lui demandèrent quand il leur donnerait cette nourriture ; il leur répondit : « En son temps ! » Il désigna d’une certaine manière une époque, qui, d’après mon calcul, équivalait à un an six semaines et quelques jours. Les esprits étaient très agités, et les pharisiens cherchaient à les exciter davantage.
Le matin et le soir du jour suivant, le Sauveur enseigna dans la synagogue sur deux demandes du Pater et sur la béatitude : « Bienheureux les pauvres d’esprit. » Il ne condamna point par là la science ; il dit seulement que ceux qui étaient savants devaient l’ignorer ; de même que les riches ne devaient pas savoir qu’ils étaient riches. A ces mots, l’assemblée murmura derechef, disant qu’on ne pouvait jouir d’un avantage que l’on ignorait. Jésus répondit en répétant : « Bienheureux les pauvres d’esprit ! » et en ajoutant : « Il faut se sentir pauvre et s’humilier devant Dieu, duquel émane toute science et devant lequel la sagesse du siècle est folie. »
Après cela, les questions revinrent sur son enseignement touchant le pain de vie et l’obligation de manger sa chair et de boire son sang. Il maintint ce qu’il avait dit, et s’exprima sur ce sujet avec une netteté et une fermeté remarquables. Plusieurs de ses disciples murmurèrent et s’écrièrent : « Ces paroles sont dures : qui peut les écouter ? » Mais il leur dit qu’ils ne devaient pas se scandaliser, qu’il arriverait bien autre chose. Il leur prédit qu’on le persécuterait, et que les plus fidèles l’abandonneraient et prendraient la fuite. Que, quant à lui, il se jetterait dans les bras de son ennemi ; qu’on le ferait mourir ; qu’il n’abandonnerait pas néanmoins ceux qui auraient pris la fuite ; que son esprit demeurerait au milieu d’eux. Il ne dit pas exactement qu’il se jetterait dans les bras de son ennemi, mais qu’il l’embrasserait en quelque sorte ou serait embrassé par lui : mes souvenirs sont confus. Ces paroles faisaient, je crois, allusion au baiser de Judas et à sa trahison.
Ils se montrèrent de plus en plus scandalisés ; et Jésus dit encore : « Et si vous voyiez le Fils de l’homme monter où il était auparavant ? C’est l’esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien : or les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. Mais il en est parmi vous quelques-uns qui ne croient point. C’est pourquoi je vous ai déclaré que nul ne peut venir à moi si mon Père ne lui a donné d’y venir. »
Tandis qu’il prêchait ainsi dans la synagogue, il s’éleva contre lui des murmures et des invectives. Trente environ des plus nouveaux parmi ses disciples et ses adhérents (pour la plupart disciples de Jean), tous hommes bornés et superficiels, se rapprochèrent des pharisiens et chuchotèrent avec eux ; mais les apôtres et les anciens disciples se rapprochèrent de lui. Il leur dit qu’il était bon que ces gens-là montrassent à quel esprit ils appartenaient, avant de causer de plus grands maux.
Lorsque le Sauveur voulut quitter la synagogue, les pharisiens et les disciples infidèles, qui s’étaient concertés ensemble, firent cercle autour de lui et cherchèrent à le retenir : il fallait, disaient-ils, qu’il continuât la discussion : ils avaient plusieurs explications à lui demander. Mais ses apôtres, ses disciples et ses amis l’entourèrent, et il échappa à leur importunité au milieu d’un grand tumulte. On vociférait, on poussait des clameurs comme on le ferait de nos jours : « Nous y voilà ! nous ne demandons rien de plus ! Il est maintenant clair pour tout homme intelligent qu’il a perdu le sens. Il nous tient des discours insensés et propose des choses inouïes et révoltantes : « Il faut, dit-il, manger sa chair et boire son sang ! Il est du ciel ! il montera au ciel ! »
Cependant Jésus et les siens, s’étant séparés, s’en allèrent par des chemins différents le long des collines qui dominaient la ville du côté du nord ; après quoi ils se rejoignirent à un endroit désigné d’avance. Il leur parla encore des scandales de la soirée et dit aux apôtres : « Et vous, voulez-vous aussi me quitter ? » Alors Pierre lui répondit au nom de tous : « Seigneur, à qui irions-nous ? vous avez les paroles de la vie éternelle. Pour nous, nous avons cru et nous avons connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu ! » Jésus leur répondit entre autres choses : « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis tous les douze ? Cependant l’un de vous est un démon. »
Ils se rendirent ensuite à la maison de Pierre, située près du lac, où ils prirent un peu de nourriture. Jésus visita encore Marie.
J’eus alors une vision que je ne saurais complètement reproduire. Je vis la mère de Jésus ainsi que les autres saintes femmes ; elles avaient assisté aux dernières prédications du Seigneur sur la colline et à la synagogue. Bien que Marie eût eu de bonne heure une révélation intime de tous les mystères que le Sauveur exposait, elle n’en avait jamais si clairement compris le sens profond. De même que la seconde personne de la Trinité, s’étant incarnée en elle, était devenue homme et son fils, de même aussi toutes ces sublimes connaissances étaient restées comme enveloppées dans l’amour humble et respectueux qu’elle éprouvait pour Jésus. Mais dès qu’il eut ce jour-là développé clairement, au grand scandale des hommes aveuglés, les mystères de son origine, de sa venue sur la terre et de son retour au ciel, les méditations de Marie se portèrent particulièrement sur ces mystères. La nuit suivante, je la contemplai en prière dans sa chambre ; elle y eut une vision, une intuition intérieure touchant la salutation angélique, la naissance, l’enfance de Jésus, la réalité de sa maternité, qui lui permettait de traiter comme son fils Celui qui était le Fils de Dieu. Elle reconnut que son fils était véritablement le Fils de Dieu ; elle reçut la révélation des mystères les plus impénétrables, et elle fut tellement accablée par ses sentiments d’humilité, de respect et de vénération, qu’elle fondit en larmes ; puis toutes ces intuitions s’enveloppèrent de nouveau dans son amour maternel pour son divin fils, de même que le Dieu vivant se cache sous les apparences du pain au sacrement de l’autel.
Au moment où les disciples infidèles se séparèrent de Jésus, j’eus encore une vision explicative ; mais je suis trop malade pour en rendre compte. Je vis, dans deux sphères opposées, le royaume de Jésus et le royaume de Satan. Je vis la cité de Satan et une femme, la prostituée de Babylone, avec les prophètes et les prophétesses, les thaumaturges et les apôtres du démon. Son royaume était plus riche, plus brillant, plus magnifique et plus rempli que celui de Jésus : je vis des rois, des empereurs et même beaucoup de prêtres y accourir, montés sur des chars superbes. Satan avait un trône magnifique.
Je vis aussi le royaume du Christ sur la terre, pauvre, sans apparence, rempli de peines et de souffrances : je vis Marie figurant l’Eglise, et le Christ sur la croix la représentant aussi, avec une entrée latérale, celle de la blessure de son côté.