CHAPITRE XCI
Jésus échappe à la foule en marchant sur les eaux. — Retrouvé par elle à Capharnaüm, il l’enseigne sur le pain de vie.
Je vis, sur la barque de Pierre, les apôtres et plusieurs disciples arrêtés, pendant la nuit, par un vent contraire. Ils avaient beau louvoyer et faire force de rames, leur barque n’avançait pas. Cependant, de deux en deux heures, des nacelles, portant des falots, partaient des deux rives du lac, pour amener aux grandes barques les attardés et les guider dans cette obscurité profonde ; on appelle ces canots gardes de nuit.
Ce fut alors que Jésus marcha sur les vagues, allant du nord-est au sud-est. Il était entouré de lumière, et son image se reflétait dans l’eau à ses pieds. Comme il se dirigeait de Bethsaïde-Juliade vers Tibériade, en face de laquelle se trouvait la barque de Pierre, il passa entre les deux nacelles de garde qui s’étaient avancées au milieu du lac des deux rives opposées. Les gens de ces nacelles, le voyant marcher sur la mer, le prirent pour un fantôme, jetèrent des cris d’effroi et sonnèrent du cor. Les apôtres qui poussaient la barque de Pierre vers la lumière des canots pour reprendre leur route, levèrent les yeux et virent, à travers la brume, le Sauveur venir à eux. Il leur semblait planer sur les flots, et aller plus vite qu’on ne marche ordinairement ; à son approche, la mer se calmait ; et il était déjà tout près de la barque, car le brouillard le leur avait caché jusque-là. Bien qu’ils l’eussent déjà vu marcher sur l’eau, cet aspect étrange et surnaturel les épouvanta, et ils jetèrent de grands cris.
Cependant Pierre voulut derechef faire preuve de foi, et il cria encore, dans l’ardeur de son zèle : « Seigneur, si c’est vous, ordonnez-moi de venir à vous sur les eaux. » Et Jésus lui dit : « Viens. » Pierre marcha alors plus longtemps sur l’eau qu’il ne l’avait fait jadis ; mais sa foi ne se maintint pas. Sur le point d’atteindre Jésus, il pensa de nouveau au danger, et, commençant à s’enfoncer, il étendit la main en criant : « Seigneur, sauvez-moi ! » Toutefois il se maintint mieux qu’alors, et Jésus lui dit encore : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Lorsque Jésus fut monté dans la barque, tous ceux qui y étaient vinrent et l’adorèrent, disant : « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu ! » Mais Jésus leur reprocha leur manque de foi et leur pusillanimité ; puis il les enseigna sur le Pater En marchant ainsi sur les flots, Jésus semble vouloir donner aux siens l'image et l'idée véritable de sa royauté toute divine. Le peuple avait voulu le faire roi. Jésus répond en se cachant et en marchant triomphalement sur cette mer, bien digne par son inconstance et ses orages, de figurer le monde et ses faux biens. Jésus seul est le roi de ce monde, et la foi apprend au fidèle à en triompher avec lui. Partout où le Sauveur passe, il réfléchit son image sur les flots du siècle, qui s'affermissent sous ses pas : l'Église c'est le monde régénéré à l'image de Jésus et triomphant de l'inconstance et de l'opposition des choses humaines à jamais. .
Jésus laisse une seconde fois Pierre venir à lui sur l’eau, afin de l’humilier à ses propres yeux et aux yeux des autres, car il sait bien qu’il enfoncera. Pierre est plein de zèle ; sa foi est vive, et dans son ardeur, il désire en faire preuve devant Jésus et devant les disciples ; cependant il fléchit, et cette faiblesse le préserve de l’orgueil C'est ainsi que Dieu se sert souvent de l'expérience réitérée de notre misère, pour nous préserver de l'orgueil et nous donner la véritable humilité. . Les autres, qui n’osent pas marcher ainsi, admirent la foi de Pierre ; mais ils reconnaissent que cette foi, quoique supérieure à la leur, n’est pas encore suffisante.
Jésus, ayant débarqué dans un lieu solitaire, enseigna à peu de distance du rivage une centaine de personnes seulement. Le peuple qui avait assisté à la multiplication des pains et qui, dans le dessein de le faire roi, s’était mis à le chercher, ne pouvait comprendre comment il ne le trouvait pas, sachant qu’il n’y avait là qu’une seule barque et que Jésus n’y était point entré avec ses disciples. Le soir venu, cette multitude se retira, et un grand nombre avaient passé le lac pour aller à Capharnaüm.
Jésus n’avait donc autour de lui que ses disciples, et il désirait prendre quelque repos pour laisser se calmer un peu l’effervescence du peuple, qui voulait le faire roi. A midi environ, il se rembarqua pour Capharnaüm, et mit pied à terre sans être vu. Il trouva, dans la maison de Pierre, Lazare, venant d’Hébron avec le fils de Véronique.
Dans l’après-midi, Jésus se rendit sur la colline, derrière la maison de Pierre, où beaucoup d’étrangers avaient dressé leurs tentes. Il s’établit, avec les apôtres et plusieurs disciples, dans un lieu qui convenait à la prédication, et tout le peuple le suivit. Plusieurs témoins de la multiplication des pains, qui la veille l’avaient vainement cherché, lui dirent : « Maître, comment êtes-vous venu ici ? nous vous avons cherché là-bas et ici. » Jésus leur répondit en commençant à les instruire : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés. Travaillez, non pas en vue de la nourriture qui périt, mais en vue de celle qui demeure pour la vie éternelle et que le Fils de l’homme vous donnera ; car Dieu le Père l’a scellé de son sceau. » Il donna à cet enseignement un développement que nous ne trouvons pas dans l’Évangile, où sont seulement les points principaux. Les auditeurs de Jésus lui firent diverses questions ; cependant ils disaient tout bas entre eux : « Que veut-il dire avec son Fils de l’homme ? Nous aussi nous sommes des enfants des hommes ! »
Jésus leur dit encore qu’ils devaient faire les œuvres de Dieu, et ceux-ci lui ayant demandé ce qu’il y avait à faire pour cela, il leur répondit : « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé ; » puis il se mit à enseigner sur la foi. Ils reprirent, disant : « Quel miracle voulez-vous faire pour que nous croyions en vous ? Nos pères ont mangé dans le désert la manne, le pain du ciel que Moïse leur avait donné pour qu’ils crussent en lui. Qu’allez-vous nous donner ? » Jésus leur répondit alors : « En vérité, en vérité, je vous le dis : Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel ; mais c’est mon Père qui vous donne le vrai pain du ciel. Car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde. »
Le Sauveur enseigna longuement sur ce sujet, et quelques-uns, insistant, lui dirent : « Seigneur, donnez-nous toujours de ce pain. » Mais d’autres murmuraient en répétant : « Son père nous donne le pain du ciel ! qu’est-ce que cela veut dire ? Son père Joseph n’est-il pas mort ? » Jésus les entendit et commenta clairement ce qu’il avait enseigné ; mais un petit nombre le comprit parce qu’ils se croyaient éclairés et savants. Il prêcha ensuite sur le Pater et sur les béatitudes ; ce jour-là, il ne dit pas qu’il était le pain de la vie. Les apôtres et les plus anciens disciples ne l’interrogèrent point ; ils méditaient ses paroles ; ils en saisirent en partie le sens ; plus tard ils se firent donner l’explication de ce qui pour eux était resté obscur.
Le soir, Jésus prit un repas chez Zorobabel avec les apôtres, Lazare, le centurion Cornélius et Jaïre. On s’entretint de Jean.
Le lendemain, je vis encore le Seigneur prêcher sur la colline, derrière la maison de Pierre ; il continua d’enseigner sur le même sujet. Il y avait bien deux mille hommes, qui se succédaient pour mieux entendre. Jésus lui-même allait quelquefois d’un endroit à un autre, et répétait ce qu’il avait enseigné avec une bonté et une patience extrêmes ; souvent même il répondait à diverses reprises aux mêmes objections. Les pharisiens allaient et venaient, faisant des questions et cherchant à insinuer leurs doutes parmi le peuple.
Jésus, après être brièvement revenu sur l’enseignement de la veille, dit : « C’est moi qui suis le pain de vie : qui vient à moi n’aura pas faim, et qui croit en moi n’aura jamais soif ! Tous ceux que me donne mon Père peuvent venir à moi, je ne les repousserai pas ; parce que je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. Or la volonté de mon Père, qui m’a envoyé, est que rien de ce qu’il m’a donné ne soit perdu, et que je ressuscite au dernier jour tout ce qu’il m’a donné. La volonté du Père est que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle ; celui-là sera ressuscité au dernier jour. »
J’ai vu aujourd’hui un grand nombre de personnes qui, ne comprenant pas Jésus, chuchotaient et murmuraient ; et les pharisiens s’approchaient souvent pour l’interroger, puis se retiraient avec un sourire moqueur, haussant les épaules et lançant aux faibles des regards pleins d’un orgueilleux mépris. Beaucoup d’entre eux se disaient les uns aux autres : « Comment peut-il dire qu’il est le pain vivant qui est descendu du ciel ? n’est-ce pas là Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? sa mère et ses cousins ne sont-ils pas parmi nous ? Il dit aujourd’hui que Dieu est son père, et il dit pourtant aussi qu’il est le Fils de l’homme. » Ensuite ils l’interrogèrent en murmurant. Jésus leur répondit : « Ne murmurez point entre vous. Nul ne peut venir à moi si le Père, qui m’a envoyé, ne l’attire ! » Mais ils ne pouvaient pas non plus comprendre ces paroles ; ils demandaient ce que cela voulait dire, et le prenaient dans un sens matériel. Alors il dit : « Il est écrit dans les prophètes : Ils seront enseignés de Dieu. Quiconque entend la voix du Père et reçoit sa parole vient à moi. »
Mais plusieurs dirent encore : « Ne sommes-nous pas auprès de lui, et cependant nous n’avons ni entendu la voix du Père, ni reçu son enseignement ? » Jésus ajouta : « Personne n’a vu le Père, si ce n’est celui qui est de Dieu. Qui croit en moi a la vie éternelle. C’est moi qui suis le pain de vie, le pain descendu du ciel. » Alors ils déclarèrent à l’envi qu’ils ne connaissaient d’autre pain descendu du ciel que la manne. Le Sauveur leur répondit que ce n’était pas là le pain de vie, puisque leurs pères en avaient mangé, et étaient morts : mais qu’il était ici question du pain descendu du ciel, qui empêche ceux qui en mangent de mourir. Il était, ajouta-t-il, ce pain vivant, et quiconque en mangerait vivrait éternellement.
Il expliqua longuement ces choses, et appuya son enseignement de citations tirées de la loi et des prophètes ; mais ses auditeurs, le plus grand nombre du moins, ne voulurent point le comprendre ; ils donnèrent à ses paroles un sens matériel et charnel. Ils demandèrent de nouveau ce qu’il entendait exprimer en disant qu’on devait le manger, et qu’alors on vivrait éternellement ? Qui peut vivre éternellement ? qui peut manger de sa chair ? Hénoch et Élie avaient été, disaient-ils, enlevés de la terre, et d’après les traditions, n’étaient pas morts ; on ne savait pas non plus ce qu’était devenu Malachie : on n’avait rien appris de sa fin ; mais tous les autres hommes devaient mourir. Jésus leur demanda s’ils savaient où étaient Hénoch, Élie et Malachie ? s’ils savaient ce qu’Hénoch avait cru ? ce qu’Élie et Malachie avaient prophétisé ? Il leur dit que pour lui il connaissait toutes ces choses ; enfin il termina son enseignement en expliquant plusieurs prophéties.
Les paroles du Sauveur avaient produit la plus grande sensation : elles donnèrent lieu aux réflexions et aux discussions les plus diverses. Tous les auditeurs étaient vivement préoccupés de ce que serait la conclusion de cette instruction de Jésus. Plusieurs nouveaux disciples, surtout ceux de Jean, se laissèrent aller au doute et à l’erreur ; c’était, il est vrai, des esprits superficiels, bornés et dominés par un faux zèle.
Le soir, Jésus enseigna dans la synagogue sur la lecture du sabbat ; elle était tirée de l’Exode, et contenait des préceptes sur les esclaves, les meurtriers, les voleurs, les jours de fêtes, outre le récit du séjour de Moïse sur le mont Sinaï.