CHAPITRE XC
Jésus enseigne sur les béatitudes et multiplie les pains sur la montagne.
Le jour parut, et Jésus se rendit de bonne heure au lieu de la montagne où il avait plusieurs fois enseigné sur les béatitudes. Une grande foule de peuple l’y attendait déjà ; les apôtres et les disciples avaient placé beaucoup de malades dans un endroit convenablement disposé et abrité. Jésus et ses apôtres se mirent aussitôt à guérir et à enseigner. Le baptême fut conféré par aspersion à ceux qui, dans ces jours-là, étaient venus à Capharnaüm pour la première fois ; on se servit d’eau qu’on avait apportée dans des outres ; les néophytes étaient agenouillés en cercle, et on les baptisait trois par trois.
La mère de Jésus, ses demi-sœurs et plusieurs autres saintes femmes se trouvaient sur la montagne ; elles aidèrent à soigner les femmes et les enfants malades ; mais elles ne parlèrent pas à Jésus, et elles retournèrent à Capharnaüm de bonne heure dans l’après-midi.
Jésus enseigna encore sur les huit béatitudes, et il expliqua ce jour-là jusqu’à la sixième. Il reprit aussi son enseignement sur la prière commencé dans l’hôpital de Capharnaüm ; puis il commenta les diverses demandes du Pater.
Cependant il était plus de quatre heures, et la multitude assemblée pour l’entendre n’avait rien à manger. Ils étaient partis dès la veille pour le suivre, et le peu de provisions que chacun avait emporté se trouvait épuisé. Nombre de ces gens tombaient de faiblesse ; et les femmes et les enfants surtout, soupiraient après la nourriture. Les apôtres, ayant appris cela, s’approchèrent de Jésus et le prièrent de cesser son instruction, afin que ceux qui l’écoutaient pussent trouver avant la nuit, dans les villages d’alentour, de quoi vivre et se loger, car ils mouraient de faim et de fatigue. Mais Jésus leur dit : « Il n’est pas nécessaire qu’ils s’en aillent ; donnez-leur vous-mêmes à manger. » A ces mots, Philippe s’écria : « Irons-nous donc acheter pour deux cents deniers de pain, afin de leur donner à manger ? » Il s’exprima avec une sorte de mécontentement, pensant que Jésus voulait leur imposer la tâche pénible d’aller aux environs acheter du pain pour toute cette multitude. Pour toute réponse, Jésus leur demanda : « Combien avez-vous de pains ? allez et voyez ». Puis il continua d’enseigner.
Il y avait là un jeune garçon qui avait apporté aux apôtres cinq pains et deux poissons de la part de son maître ; André le dit à Jésus, en ajoutant : « Mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? » Jésus leur ordonna d’apporter ces pains et ces poissons, et quand tout eût été déposé auprès de lui sur le gazon, il reprit l’enseignement sur le Pater et particulièrement sur le pain quotidien. Cependant beaucoup de personnes défaillaient, et les petits enfants pleuraient en demandant du pain. Alors Jésus dit à Philippe : « Où achèterons-nous du pain pour fournir aux besoins de ces gens ? » Or il disait cela afin de l’éprouver, connaissant l’inquiétude qui le dominait. Philippe répondit : « Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun d’eux en eût même un petit morceau. » Mais Jésus reprit : « Faites asseoir tous ces gens ; réunissez les plus pressés par cinquantaine, et les autres par centaines, et apportez-moi les corbeilles à pain. » Il dit, et on lui apporta plusieurs corbeilles plates faites d’écorce tressée. Les disciples se répandirent parmi le peuple, et le firent asseoir tout autour de la montagne, qui s’élevait en amphithéâtre et était couverte d’un beau gazon. Tous étaient placés sur les versants, au-dessous du lieu où se tenait Jésus. Là même, se trouvait un banc de gazon coupé par plusieurs brèches. Le Seigneur y fit étendre une nappe ; on y plaça les cinq pains et les deux poissons. Les pains étaient posés les uns sur les autres ; ils étaient divisés par des raies, ce qui les rendait faciles à rompre. Les poissons, de la longueur du bras, étaient grillés, apprêtés et déposés sur de larges feuilles. Il y avait auprès, sur la nappe, deux rayons de miel enveloppés de feuilles.
Pendant que les disciples comptaient les assistants, en les faisant asseoir par cinquantaines et par centaines, Jésus rompait les cinq pains et découpait les poissons, dont la chair était déjà détachée dans toute sa longueur. Cela fait, il éleva l’un des pains sur ses mains en faisant une prière ; il offrit de même un des poissons, trois disciples se tenant à ses côtés. Ensuite il bénit les pains, les poissons et le miel, et se mit à rompre sans s’arrêter et à rompre encore les morceaux de pain en morceaux plus petits. Chaque morceau grandissait sous sa main et était rayé comme l’étaient d’abord les cinq pains ; et chacun suffisait au repas d’un homme, et à chacun Jésus ajoutait une part de poisson. Saturnin, qui se tenait à côté de lui, était chargé de placer le poisson sur le pain, et un jeune disciple de Jean-Baptiste, un fils de berger qui devint plus tard évêque, posait par-dessus un peu de miel : les poissons ne diminuèrent pas sensiblement, et les rayons de miel semblaient s’accroître. Thaddée mit ensuite les portions de pain et de poisson dans des corbeilles, qu’on porta d’abord aux plus affamés, rangés par cinquantaines. A peine les corbeilles étaient-elles rapportées, qu’on les remplaçait par des corbeilles pleines ; cette distribution dura deux heures ; enfin tous furent rassasiés. Ceux qui avaient femme et enfants (lesquels étaient assis à part des hommes) reçurent une portion suffisante pour tous. On but de l’eau des outres qu’on avait apportées.
Tout cela se fit avec autant d’ordre que de rapidité. Les apôtres et les disciples furent pour la plupart occupés à porter, à rapporter et à distribuer ; l’assemblée entière était muette d’étonnement, en voyant se produire une telle abondance Il fut difficile à Anne-Catherine, à cause de ses grandes souffrances, de décrire exactement sous quelle forme visible la multiplication eut lieu ; toutefois il semble résulter de ce qu'elle dit, que ce fut plutôt un accroissement intérieur de la substance qu'une augmentation du nombre des pains et des poissons, et que cet accroissement même ne se fit pas subitement, mais successivement à mesure que la distribution avait lieu. (Note du pèlerin.)
Cette belle scène est manifestement symbolique. Jésus-Christ se tient au sommet de la montagne sainte, qui est l'Église. Le peuple, placé à ses pieds, attend de lui la nourriture de l'âme. Jésus la produit pour tous par sa parole toute-puissante. Il nourrit tout son peuple du pain eucharistique, qui ne s'épuise jamais et dont ses prêtres sont les ministres. Aussi voyons-nous qu'après cette scène le peuple veut le proclamer roi. C'est dans le sacrement de l'autel, en effet, que Jésus est vraiment notre roi, qu'il nous admet à son royal banquet, qu'il nous fait tous rois et prêtres en nous unissant à lui. .
Lorsque le peuple fut rassasié, Jésus dit à ses disciples : « Recueillez les restes, pour que rien ne soit perdu. » Ils les ramassèrent donc, et en remplirent douze corbeilles. Mais beaucoup de personnes demandèrent à garder quelques-uns de ces morceaux, qu’ils emportèrent avec eux comme souvenir. Je vis alors que déjà, dans ce temps-là, on conservait des objets bénits, comme nous le faisons à présent pour les rameaux de la semaine sainte et autres choses de ce genre.
Cette grande multitude s’étant levée, elle se divisa de nouveau en groupes. Le miracle que Jésus venait d’opérer causait une admiration si grande, qu’on entendait de tous côtés ces mots ou d’autres semblables : « Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde ! »
Cependant la nuit approchait ; Jésus dit aux disciples de retourner à leurs barques et de le précéder de l’autre côté de la mer, à Bethsaïde ; qu’il les y rejoindrait lorsqu’il aurait congédié le peuple. Ils obéirent, et se rendirent la plupart à Bethsaïde, emportant les restes de pain pour les distribuer aux pauvres de cette contrée.
Jésus parla au peuple rassemblé de nouveau autour de lui du miracle que Dieu venait d’opérer en sa faveur ; puis, après avoir fait une prière en action de grâces, il le congédia. L’émotion était générale et profonde, et aussitôt que le Seigneur se fut éloigné, des cris s’élevèrent de toutes parts : « Il nous a donné du pain ! il est notre roi ! nous voulons qu’il devienne notre roi ! » La foule s’empressa de courir après lui. Mais ce fut en vain : Jésus, sachant qu’on le cherchait pour le faire roi, s’enfuit sur une montagne dans le désert, et s’y mit en prière.