CHAPITRE LXXXIX
Notre-Seigneur instruit les apôtres et les disciples, et donne aux premiers autorité sur les seconds.
Toute la journée suivante, Jésus se tint renfermé avec les apôtres et les disciples, dans la maison de Pierre, voisine de la fontaine baptismale. Le peuple, qui l’attendait, le chercha vainement en différents endroits. C’est là que Jésus se fit rendre compte pour la première fois, par ses apôtres et ses disciples, de ce qui leur était arrivé pendant leurs missions ; ils vinrent pour cela le trouver deux par deux, dans l’ordre qu’ils avaient suivi durant leurs voyages. Il résolut les questions qui les avaient embarrassés, et leur apprit comment ils devaient se conduire à l’avenir. Il ajouta que le lendemain il leur donnerait une nouvelle mission à remplir.
Les six apôtres, qui avaient travaillé dans la haute Galilée, avaient trouvé un très bon accueil et beaucoup de bon vouloir ; aussi avaient-ils baptisé un grand nombre de personnes. Ceux qui étaient allés dans la Judée n’avaient pas baptisé, et ils avaient même rencontré de la résistance dans quelques endroits. Ils passèrent le jour du sabbat à raconter tout ce qu’ils avaient fait, à écouter les instructions de Jésus et à prier ; puis ils prirent un léger repas. Lorsque le sabbat fut terminé, une multitude de gens se rassembla autour de la maison où Jésus se trouvait avec les siens, mais elle demeura fermée.
La nuit vint, et le peuple assiégea de plus belle cette maison, après s’être assuré qu’il y était. Il s’éloigna secrètement avec ses disciples, et ils montèrent tous sur la barque de Pierre. Le temps était serein, et l’on voyait briller les étoiles. A terre, il avait fallu se séparer et prendre des chemins détournés, de peur de tomber entre les mains de ceux qui les tenaient comme investis. Leur départ ne fut pas longtemps ignoré ; aussitôt chacun se mit en mesure de gagner l’autre rive. Tous ceux qui étaient sous des tentes, ou campés auprès de Bethsaïde, s’embarquèrent ou tournèrent le lac pour passer le pont du Jourdain. La plupart devancèrent la barque de Pierre, et au point du jour ils la virent aborder. Le Sauveur en descendit : son dessein était de se retirer à l’écart, dans un lieu désert, pour instruire ses disciples ; mais il fut aussitôt tellement entouré, qu’il s’arrêta sur la montagne, sur un versant qui convenait à la prédication C'est ainsi que souvent Jésus semble nous fuir et se faire chercher par notre âme, afin de la préparer, par la fidélité et la vigilance, à ses divines communications. . Les disciples ayant rangé le peuple, il fit une instruction sur les béatitudes et sur la prière, et il expliqua de nouveau le commencement du Pater. A peine quelques heures s’étaient-elles écoulées, qu’il survint des gens de toutes les villes voisines, en particulier de Juliade, de Chorozaïn, de Gergesa, ils amenaient des malades et des possédés ; Jésus et les disciples en guérirent un grand nombre. Vers midi, les disciples restés à Capharnaüm, ceux qui n’y étaient arrivés qu’après le sabbat, et quelques-uns qui s’étaient employés à faire passer le lac au peuple, vinrent rejoindre Jésus.
Dans l’après-midi, le Sauveur renvoya le peuple, disant qu’il prêcherait le lendemain au lieu même où il avait donné le sermon sur la montagne ; puis il alla plus haut chercher une solitude tout ombragée, où il emmena les douze apôtres et les soixante-douze disciples.
Là Jésus leur fit connaître plus clairement les souffrances qui les attendaient ; il ne leur annonça pas encore néanmoins à quel point ils seraient persécutés. Il leur dit aussi bien des choses qu’il ne leur avait pas dites lors de leur première mission, entre autres, qu’ils ne devaient porter en route ni sac, ni pain, ni argent, ni deux tuniques, ni chaussures ; qu’ils devaient secouer la poussière de leurs pieds en signe de protestation dans les villes qui ne les recevraient pas, etc. Il ne leur donna à ce moment aucune mission particulière ; ses instructions étaient en vue de l’avenir. Il leur répéta plusieurs enseignements contenus dans le sermon sur la montagne, entre autres celui-ci : « Vous êtes le sel de la terre ; on n’allume point une lampe pour la mettre sous le boisseau ; une ville située sur une montagne ne peut être cachée, etc. »
L’acte le plus important qu’il accomplit ce jour-là fut d’assigner aux apôtres la prééminence sur les disciples ; il leur dit qu’ils auraient le pouvoir d’appeler et d’envoyer ceux-ci, comme il les appelait et les envoyait eux-mêmes, c’est-à-dire en vertu de leur mission particulière. Il établit aussi plusieurs classes parmi les disciples, et subordonna les plus jeunes ou les nouveaux venus aux plus anciens et aux plus instruits. Il les plaça tous ainsi : d’abord les apôtres, deux par deux ; Pierre et Jean furent mis à leur tête ; les disciples les plus anciens se tinrent en cercle autour des apôtres, et derrière eux se placèrent les autres suivant leur degré. Après les avoir ainsi rangés, le Seigneur enseigna de la manière la plus grave et la plus touchante ; puis il imposa de nouveau les mains aux apôtres, pour leur conférer le pouvoir dont il avait parlé. Quant aux disciples, il se borna à les bénir. Ces choses se firent dans le plus grand calme : tous étaient profondément émus, et nulle objection ne s’éleva.
A la fin du jour Jésus, accompagné d’André, de Philippe, de Jean et de Jacques le Mineur, s’enfonça plus avant dans la montagne ; il y passa la nuit, et prit à peine un peu de repos. Il pria presque sans relâche les bras étendus et les yeux levés vers le ciel. A minuit, tous, apôtres et disciples, se réunirent et prièrent ensemble ; Jésus fit une courte instruction aux disciples. Puis ils se séparèrent de nouveau, et chacun chercha quelque place pour dormir, soit sur les barques, soit dans les berceaux des jardins.