CHAPITRE LXXXVIII
Arrivée de Jésus à Capharnaüm. — Il prêche dans la synagogue et y confond les pharisiens.
Jésus revint alors en Galilée. Arrivé à Damna, il entra, vers l’heure de midi, dans l’hôtellerie qui était établie en deçà de cette ville. Il y trouva sa mère, plusieurs des saintes femmes, six apôtres et quelques disciples. Ils éprouvèrent un grand bonheur de se revoir, et tous s’embrassèrent tendrement. Mais leur joie fit bientôt place à la tristesse la plus profonde, lorsqu’ils entendirent raconter les circonstances de la mort de Jean-Baptiste : tous répandirent des larmes amères.
Bientôt les amis du Sauveur lui parlèrent avec inquiétude de l’immense affluence du peuple rassemblé à Capharnaüm ; ils lui rapportèrent les menaces et les diverses menées des pharisiens. Les vacances avaient amené dans cette ville environ soixante-quatre pharisiens arrivés de tous les côtés. Pendant le cours de leur voyage, ils avaient fait une enquête sur les guérisons les plus merveilleuses du Seigneur ; ils avaient mandé à Capharnaüm la veuve de Naïm avec son fils et des témoins, ainsi que le fils du centurion Achias de Giscala. Ils avaient fait subir un sévère interrogatoire à Zorobabel et à son fils, à Cornélius et à son serviteur, à Jaïre et à sa fille, à beaucoup d’aveugles et de paralytiques, enfin à tous les malades des environs guéris par Jésus. Ils avaient aussi entendu des témoins, et ils étaient d’autant plus exaspérés que tous leurs efforts n’avaient servi qu’à les convaincre de la réalité des miracles de Jésus. En désespoir de cause, ils dirent qu’il était en relation avec le diable. Ils affirmèrent aussi qu’il courait le pays avec des femmes de mauvaise vie, qu’il soulevait le peuple, qu’il soustrayait les aumônes à la synagogue, qu’il profanait le sabbat, etc., et ils se faisaient forts, ajoutaient-ils, d’en finir cette fois avec lui.
Effrayés de ces menaces et de la grande affluence de peuple, plus épouvantés encore par la décollation de Jean, tous les parents et amis de Jésus lui demandèrent avec instance de ne pas se rendre à Capharnaüm, et de se fixer en quelque autre lieu ; ils lui proposèrent Naïm, Hébron, les villes au delà du Jourdain, etc. Mais Jésus les engagea à se tranquilliser, et déclara qu’il irait à Capharnaüm pour prêcher et guérir les malades, ajoutant que, lorsqu’il serait devant eux, tous ses ennemis garderaient le silence.
Le soir, après avoir pris un léger repas, Jésus, sa mère, ses parents et les saintes femmes se rendirent, par groupes séparés, à la maison de Marie, dans la vallée de Capharnaüm. Les apôtres et les disciples suivirent d’autres chemins. Pendant la nuit, Jaïre vint trouver Jésus et lui raconta toutes les persécutions qu’on avait faites à ses partisans. On avait enlevé à Jaïre son emploi, et il était maintenant tout à fait dévoué à la personne du Sauveur. Jésus le rassura.
Cependant Capharnaüm était rempli d’étrangers, juifs et païens, malades et bien portants. Leurs tentes couvraient les vallées et les collines des environs. Des chameaux et des ânes paissaient dans les friches et dans les recoins des montagnes ; les coteaux de l’autre bord du lac étaient eux-mêmes envahis. Tous attendaient Jésus. Il y avait, parmi cette foule, des gens de toutes les contrées de la Judée, et même de la Syrie, de l’Arabie, de la Phénicie et de l’île de Chypre.
Le lendemain matin, Jésus visita Zorobabel, Cornélius et Jaïre. La famille de ce dernier était complètement convertie. Sa fille, d’une santé maintenant parfaite, était devenue très modeste et très pieuse. Jésus se rendit ensuite à l’hôpital de la ville, qui était rempli de malades juifs et païens, ce qu’on n’avait jamais vu auparavant. Leur nombre était si considérable, que les disciples les avaient placés les uns au-dessus des autres sur des gradins. On ne se contenta pas de se presser autour de Jésus, on appela aussi de tous les côtés les apôtres ; on leur cria : « N’êtes-vous pas disciples du Prophète ? Ayez pitié de moi ! secourez-moi ! conduisez-moi à lui ! » Jésus, les apôtres et vingt-quatre disciples enseignèrent et guérirent pendant toute la matinée.
Le Sauveur alla ensuite dans le vestibule, où il instruisit. Beaucoup de malades guéris et d’autres personnes le suivirent. Il prêcha sur divers sujets, mais spécialement sur la prière, disant qu’il faut toujours prier et ne se lasser jamais ; il raconta et développa la parabole du juge inique qui, pour se délivrer des instances incessantes de la veuve, finit par lui rendre justice. Si un juge déloyal agit ainsi, combien plus le Père céleste se montrera-t-il miséricordieux pour ceux qui invoquent son secours !
Jésus enseigna aussi à son auditoire comment on doit prier ; il récita les sept demandes du Pater et se mit à expliquer la première : « Notre Père, qui êtes aux cieux. » Précédemment il avait, dans son voyage, donné quelques explications à ses disciples sur cette oraison et sur les béatitudes ; mais maintenant il développait publiquement ces sujets. Les disciples firent de même dans leurs prédications. Le Sauveur termina par cette comparaison touchante : « Si quelqu’un d’entre vous demande du pain à son père, lui donnera-t-il une pierre ; ou, s’il lui demande un poisson, lui donnera-t-il un scorpion ou un serpent ? »
Il était déjà trois heures de l’après-midi ; Marie, ses demi-sœurs, les autres saintes femmes et les neveux de saint Joseph, venus de Dabrath, de Nazareth et de la vallée de Zabulon, se trouvaient dans une maison contiguë à l’hôpital ; ils y avaient préparé un repas pour Jésus et ses disciples, car ceux-ci se nourrissaient à peine depuis quelques jours. La salle à manger n’était séparée de celle où le Seigneur enseignait que par une cour, dans laquelle se pressait une foule de gens qui écoutaient sa prédication à travers une colonnade ouverte. Comme il ne cessait point, ses parents éprouvèrent de l’inquiétude pour lui et ses disciples ; et Marie, qui s’était fait accompagner de plusieurs membres de sa famille, afin de ne pas pénétrer seule dans l’assemblée, demanda à parler à Jésus pour l’engager à prendre un peu de nourriture. Il lui fut impossible d’arriver jusqu’à lui ; il fallut donc que la requête passât de bouche en bouche jusqu’à un homme qui se trouvait de son côté, et qui était un des espions des pharisiens. Comme Jésus venait de parler à plusieurs reprises de son Père céleste, cet homme lui dit d’un ton ironique : « Voilà votre mère et vos frères qui sont dehors et qui vous cherchent ! » Jésus le regarda et dit : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » Ensuite il indiqua de la main, d’abord les douze apôtres formant un groupe, puis les disciples rangés auprès de lui, et il dit des premiers : « Voici ma mère Les douze apôtres représentaient l'Église enseignante, mère des fidèles, qui sont le corps mystique de Jésus. ; » et des seconds : « Voici mes frères qui écoutent et observent la parole de Dieu ; car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur et ma mère ! » Jésus continua à prêcher sans relâche, mais il envoya successivement ses disciples prendre quelque nourriture.
Je le vis ensuite retourner à la synagogue avec eux. Là plusieurs malades qui pouvaient encore marcher implorèrent son secours, et il les guérit. Au moment où le sabbat commençait, un homme s’approcha de lui dans le vestibule, lui montra sa main rapetissée, desséchée et contournée, et le pria de la guérir ; mais Jésus lui dit d’attendre. Il fut aussi invoqué par des gens qui conduisaient un possédé maintenu par des cordes ; ce malheureux s’agitait horriblement. Jésus lui ordonna de s’asseoir sans bruit et de l’attendre à l’entrée de la synagogue. Le possédé s’assit aussitôt, les jambes croisées, la tête appuyée sur les genoux ; il regardait toujours Jésus de côté, et, sauf quelques mouvements convulsifs, il demeura tranquille pendant toute la prédication.
La synagogue était remplie de monde, et il y avait même une grande multitude au dehors ; les portes et les fenêtres étaient ouvertes, et beaucoup de gens avaient vue des maisons voisines dans l’intérieur de l’édifice. Des pharisiens et des hérodiens, en nombre considérable, assistaient à la prédication du Sauveur ; ils étaient pleins d’aigreur et de haine ; cependant la majorité de son auditoire se composait de personnes qu’il avait guéries ; il y avait en outre ses parents et ses disciples. Les habitants de Capharnaüm, aussi bien que les nombreux étrangers, étaient saisis d’admiration et de respect. Pour tous ces motifs, les pharisiens n’osaient pas attaquer le Sauveur sans un prétexte spécieux. Du reste, ils étaient là plutôt pour s’en être en quelque sorte porté le défi les uns aux autres, que dans le dessein de faire une opposition sérieuse, et ils n’avaient plus envie de le contredire publiquement, parce que ses réponses les couvraient de honte en présence du peuple. Mais aussitôt que Jésus s’éloignait, ils cherchaient par tous les moyens possibles à lui aliéner les cœurs et à répandre des calomnies contre lui.
Cependant ils savaient que l’homme à la main desséchée était là, et ils observaient Jésus, pour voir s’il guérirait le jour du sabbat, afin de pouvoir l’accuser. Les pharisiens de Jérusalem surtout désiraient avoir quelque chose à rapporter devant le sanhédrin, et, à défaut d’autre grief, ils répétaient qu’il guérissait le jour du sabbat. Jésus, avec une patience infinie, leur faisait continuellement les mêmes réponses. Plusieurs d’entre eux demandèrent donc s’il était permis de guérir le jour du sabbat. Jésus, qui connaissait leurs pensées, appela l’homme à la main desséchée, et, quand il se fut approché, il le plaça au milieu et dit : « Je vous le demande, est-il permis de faire du bien ou du mal le jour du sabbat ? de sauver un homme ou de le perdre ? » Mais ils gardaient le silence. Alors Jésus répéta la comparaison dont il se servait habituellement en pareil cas : « Quel est celui de vous qui, voyant sa brebis tomber dans une fosse le jour du sabbat, ne l’en retirerait point ? Or un homme est plus précieux qu’une brebis. Il est donc permis de faire le bien le jour du sabbat. » Le Sauveur était contristé de l’entêtement de ces gens ; il leur lança un regard plein de colère qui pénétra jusqu’au fond de leur conscience ; puis, prenant avec la main gauche le bras du pauvre estropié, il y promena sa main droite, sépara ses doigts crochus et lui dit : « Étends ta main ! » Il l’étendit et la remua, et elle était aussi saine que l’autre. Ce fut l’affaire d’un instant. Cet homme se prosterna devant Jésus pour lui rendre grâces ; le peuple poussa des cris d’allégresse, et les pharisiens, remplis de dépit, se consultèrent à l’entrée de la synagogue, sur ce qu’ils avaient à faire. Le Seigneur chassa ensuite le démon du possédé qui était assis : il recouvra l’ouïe et la parole. Le peuple ayant manifesté de nouveau sa joie, les pharisiens dirent encore : « Il est possédé du démon, il chasse les démons par le prince des démons. » Mais Jésus se tourna vers eux et leur dit : « Qui de vous me convaincra de péché ? Un arbre n’est pas bon s’il produit de mauvais fruits, et un arbre n’est pas mauvais s’il produit de bons fruits ; car c’est par le fruit qu’on connaît l’arbre. Race de vipères, comment pouvez-vous dire de bonnes choses, puisque vous êtes mauvais ? C’est de l’abondance du cœur que la bouche parle, etc. »
Alors les pharisiens osèrent l’interrompre par ces clameurs : « Restons-en là ! c’est assez. » Et l’un d’eux eut l’insolence de lui demander s’il ne savait pas qu’ils pouvaient l’expulser de la synagogue. J’ai oublié la réponse de Jésus. Je sais seulement qu’après un tel désordre, lui et ses disciples se perdirent dans la foule, favorisés par l’ombre du crépuscule.
Ils se rendirent par une voie détournée à la maison de Marie et à celle de Pierre, située au bord du lac. Jésus mangea chez sa mère avec ses parents ; il enseigna et consola les saintes femmes. Puis il alla passer la nuit dans la maison de Pierre, où se trouvaient les apôtres avec vingt-quatre disciples.