CHAPITRE LXXXVII

Jésus délivre à Thirza de pauvres prisonniers pour dettes.

Le Sauveur quitta Béthanie de bon matin, avec six apôtres et une vingtaine de disciples. Ils marchèrent sans séjourner nulle part, se reposant rarement et évitant les villes et les villages. Ils arrivèrent ainsi à Thirza, ville située dans un site ravissant, à une demi-lieue du Jourdain, et à deux lieues d’Abelmehola. Elle est en partie bâtie sur des piliers au-dessus d’une vallée, et une route passe par-dessous, comme sous un pont. Cette route est charmante ; de ce lieu la vue se perd dans le lointain, à travers une vallée remplie d’arbres verdoyants dont l’ombrage est impénétrable. En face de Thirza, on voit la ville de Jogbeha, dans une direction un peu plus septentrionale. Au milieu d’un bois, à droite, s’étend la Pérée, et par delà la mer Morte, on aperçoit Machérunte et ses environs. L’aspect du Jourdain est très varié ; ses eaux brillent, dans leur cours, comme de longs rubans argentés, entre des rives tapissées de verdure. Au couchant, Thirza est séparée de Dothan par de hautes montagnes. De tous les côtés de magnifiques jardins, des bocages remplis d’arbres fruitiers, et des baumiers dressés en espalier l’environnent.

Au centre de Thirza, sur une grande place déserte, se trouve un bâtiment élevé et d’une étendue considérable, avec des murs épais, des tours et plusieurs cours intérieures. Ce sont les ruines de l’ancien château des rois d’Israël : la partie qui reste debout sert d’hôpital et de prison. Jésus entra avec ses disciples dans le château, et demanda au directeur d’être introduit auprès des malades. Sa demande fut agréée : il parcourut les cours et les salles, visita les cellules, et partout il enseigna, consola et guérit. Quelques-uns des disciples se tenaient près de lui, l’aidant à lever, à porter et à conduire les malades, tandis que d’autres étaient dans diverses chambres où ils guérissaient eux-mêmes les malades ou les préparaient à sa visite. Il y avait, dans une cour, plusieurs possédés enchaînés qui crièrent et firent grand bruit lorsque Jésus entra dans la maison ; il leur ordonna de rester tranquilles. Il se rendit plus tard auprès d’eux et les guérit en chassant les démons. Il y avait aussi des lépreux dans la partie la plus reculée de l’édifice : il y alla seul et les rendit purs. Les gens de Thirza reçurent chez eux leurs parents guéris ; quant aux étrangers qui avaient recouvré la santé, Jésus leur fit donner à manger ; il distribua aux pauvres des vêtements et des couvertures que les disciples avaient apportés de Bézech. Le Sauveur alla ensuite à la tour habitée par les femmes. C’était un édifice circulaire et d’une grande élévation, au centre duquel il y avait une cour. Les pauvres malades qui s’y trouvaient étaient affligés de maux de toute espèce. Le Seigneur en guérit un grand nombre. Dans les chambres qui donnaient sur la cour intérieure étaient les femmes détenues, les unes à cause de leur vie dissolue, les autres pour des motifs politiques ; quelques-unes sans l’avoir mérité. Le bâtiment contenait aussi, dans des cachots noirs, des hommes condamnés pour dette ou pour tentative de révolte. Mais il y en avait plusieurs que leurs ennemis avaient fait jeter en prison par vengeance ou pour se débarrasser d’eux, et qui y dépérissaient ; ils semblaient être tout à fait oubliés. Les malades guéris et d’autres personnes se répandirent à ce sujet en plaintes amères devant Jésus. Il connaissait bien toutes ces misères, et c’était principalement pour y remédier qu’il était venu dans ce lugubre séjour.

Les prisons étaient gardées par des soldats romains commandés par un romain comme eux. Sur la demande du Seigneur, les soldats le conduisirent auprès des prisonniers avec lesquels il était permis de communiquer. Après avoir écouté leurs plaintes et leurs doléances, il leur fit donner des rafraîchissements, les enseigna, les consola, et remit les péchés à ceux qui en firent l’aveu. Il promit aux détenus pour dettes et à beaucoup d’autres qu’ils seraient délivrés ; il dit à quelques-uns que leurs souffrances seraient allégées.

Le commandant n’était pas un homme méchant ; Jésus alla le trouver, lui parla des prisonniers en termes graves et touchants, et s’engagea à payer leurs dettes, à prouver l’innocence de plusieurs et à se porter garant de l’amendement des autres. Il demanda aussi à parler aux prisonniers enfermés depuis longtemps dans les cachots noirs. Le commandant écouta Jésus avec beaucoup de respect ; mais il lui fit remarquer que tous ces prisonniers étaient juifs, et que par conséquent il devait s’entendre avec les magistrats juifs et les pharisiens, avant de pouvoir accepter ses offres et lui permettre de pénétrer dans les cachots. Le Seigneur dit alors qu’il reviendrait avec les magistrats, lorsqu’il aurait prêché dans la synagogue. Puis il retourna vers les femmes détenues, les consola, les exhorta, et remit les péchés à celles qui, après en avoir fait l’aveu, manifestèrent du repentir. Enfin il leur promit de les réconcilier avec leurs familles, et leur fit distribuer des présents.

Jésus avait travaillé depuis neuf heures du matin jusqu’à quatre heures de l’après-midi, dans cette maison pleine de souffrances et de misères ; il y apporta la joie et la consolation, dans un moment où la ville entière était dans l’allégresse, car c’était le premier jour des réjouissances que Salomon avait ajoutées à la fête d’Ennoroum, célébrée à l’occasion des présents envoyés par la reine de Saba. Dans le quartier le plus habité de la ville, on avait dressé des arcs de triomphe, organisé des jeux et des combats de toutes sortes ; on y faisait même des distributions de blé, tandis qu’aux alentours de la demeure des malades et des prisonniers régnait le silence des tombeaux. Jésus seul avait pensé à eux ; il était venu leur apporter la joie véritable. Le Sauveur prit, avec les disciples, un léger repas composé de pain, de fruits et de miel ; il envoya ensuite quelques-uns des siens à la prison avec des provisions et des rafraîchissements, tandis qu’il se rendait avec les autres à la synagogue.

Le bruit des bienfaits du Seigneur s’était déjà répandu de toute part. Beaucoup de ceux qu’il avait guéris étaient à la synagogue, d’autres malades l’attendaient rassemblés devant ce bâtiment ; et Jésus, ainsi que ses apôtres, y opérèrent de nouvelles guérisons. Il y avait dans la synagogue des pharisiens, des saducéens et des hérodiens, quelques-uns venus de Jérusalem pour se divertir ; tous étaient pleins de fiel et de haine contre le Sauveur, parce que ses actes étaient la censure de leur propre conduite. La synagogue regorgeait d’auditeurs. Jésus leur parla de la fête instituée dans le but de procurer à chacun l’occasion de se récréer soi-même, et de réjouir les autres en faisant le bien. Il enseigna aussi sur les huit béatitudes, entre autres sur celle-ci : « Bienheureux les miséricordieux ; » puis il raconta la parabole de l’enfant prodigue, et parla de la misère des prisonniers et des malades de l’hospice, qui étaient négligés et oubliés, tandis que d’autres s’enrichissaient de ce qui était destiné à leur entretien. Il blâma sévèrement les administrateurs de cet établissement. Plusieurs d’entre eux qui étaient présents l’écoutèrent avec une fureur silencieuse. Il appliqua la parabole de l’enfant prodigue aux prisonniers repentants de leurs méfaits, afin de les faire rentrer en grâce avec ceux de leurs proches qui se trouvaient dans la synagogue ; tous les assistants furent profondément émus. Il raconta aussi la parabole du roi miséricordieux et du serviteur impitoyable, et il l’appliqua à ceux qui laissaient languir des malheureux en prison pour des fautes légères, tandis que Dieu leur en avait pardonné de si grandes à eux-mêmes. C’étaient précisément des hérodiens présents à l’enseignement de Jésus, qui par leurs machinations avaient fait mettre en prison une partie des malheureux dont il parlait. Le Sauveur les désigna indirectement, lorsqu’en réprimant les pharisiens il dit : « Il y en a plusieurs parmi vous qui savent ce qu’est devenu Jean ». Ces derniers, déchaînés contre le Seigneur, disaient entre eux : « Il fait la guerre à l’aide de femmes qu’il traîne partout avec lui ; avec une telle armée, toutefois, il ne fera pas la conquête d’un grand royaume ! »

Sur ces entrefaites, Jésus obligea les magistrats à se rendre avec lui chez le commandant romain, en leur déclarant qu’il voulait payer les dettes des plus délaissés d’entre les prisonniers. Comme il exprima cette volonté devant tout le peuple, les pharisiens ne purent y mettre obstacle. Jésus, en effet, alla aussitôt trouver le commandant romain, et une foule de peuple le suivit en chantant ses louanges. Celui-ci se montra beaucoup plus accommodant que les pharisiens, qui par méchanceté exagérèrent tellement les dettes, que Jésus fut obligé de payer, pour plusieurs du moins, quatre fois plus qu’ils ne devaient réellement. Comme il n’avait pas la somme nécessaire, il remit en gage une pièce de monnaie rectangulaire, à laquelle était attaché un morceau de parchemin, et il écrivit sur le parchemin quelques mots par lesquels il s’engagea à payer le tout avec le prix de Magdalum que Lazare allait vendre. Madeleine et Lazare avaient destiné le produit de la vente de cette terre, à secourir des pauvres, des prisonniers pour dettes et des pécheurs.

Quand cela fut fait, le commandant fit élargir les prisonniers ; Jésus et ses disciples allèrent eux-mêmes les chercher. Plusieurs de ceux qu’on retira des cachots noirs n’avaient pour tout vêtement que leurs longs cheveux et quelques haillons. Les pharisiens se retirèrent le cœur plein de rage. Plusieurs prisonniers étaient malades et pouvaient à peine se soutenir ; ils se prosternèrent en pleurant aux pieds de Jésus, qui les consola et les exhorta. Il leur fit prendre un bain, puis leur fit donner des vêtements et des aliments ; il s’occupa aussi de leur procurer des logements dans l’enceinte de la prison ; car, quoique libres, ils devaient être soumis à une certaine surveillance, jusqu’à ce que leurs dettes fussent payées. Il en fut de même pour les femmes qu’il délivra. Les disciples et Jésus lui-même les servirent à table. Il leur raconta de nouveau la parabole de l’enfant prodigue.

Ainsi la joie régnait tout à coup dans cette triste maison ; tout ce qui s’y passa paraît être une figure prophétique de la délivrance des patriarches détenus dans les limbes où Jean, après sa mort, annonça l’approche du Rédempteur Jésus seul a pu payer le prix de nos âmes, et les délivrer des liens du péché et de la prison éternelle. .

Hérode, ayant appris ce qui avait eu lieu à Thirza, s’écria : « C’est Jean-Baptiste lui-même qui est ressuscité d’entre les morts. » Et il chercha à le voir. Auparavant il connaissait Jésus, soit par la rumeur publique, soit par la prédication de Jean ; toutefois il ne s’était pas soucié de lui ; mais à présent que sa conscience le tourmentait, il se préoccupait de tout.