CHAPITRE LXXXV
Funérailles de Jean-Baptiste à Hébron.
Je vis en ces jours-là les disciples avec le corps de Jean dans une grotte près de Bethléem. A la nuit tombante, ils le transportèrent dans la direction de Juta ; plusieurs fois Elisabeth apparut auprès d’eux. Le lendemain, à l’aube du jour, le corps fut introduit dans une autre grotte, non loin des cellules des Esséniens et du tombeau d’Abraham. Des Esséniens vinrent et le gardèrent toute la journée.
Vers le soir (c’était un vendredi, à l’heure même où plus tard Notre-Seigneur fut embaumé et mis au tombeau), ils portèrent le corps dans la sépulture que Jésus venait de faire préparer, et où gisaient Zacharie et d’autres prophètes. Les membres de la famille de Jean-Baptiste, accablés de douleur, étaient réunis dans le souterrain avec les disciples porteurs du corps, les deux soldats venus avec eux de Machérunte et beaucoup d’Esséniens. Plusieurs de ces derniers étaient très âgés et avaient de longs vêtements blancs ; quelques-uns avaient porté des vivres à Jean, lors de son premier séjour dans le désert. Les femmes étaient voilées et revêtues de longs manteaux blancs ; les hommes en portaient de couleur noire. Dans le souterrain brûlaient plusieurs lampes.
Le corps fut placé sur un tapis ; on en développa les bandelettes et on l’embauma, en versant des larmes abondantes, avec de l’onguent, des aromates et de la myrrhe. Quel triste et douloureux spectacle que ce corps décapité ! Quels regrets de ne pouvoir contempler ce visage chéri, dont les traits étaient gravés dans tous les cœurs ! Chacun des assistants mit sur le corps un bouquet de myrrhe ou d’autres aromates. Enfin ses disciples, après l’avoir enveloppé de nouveau, le déposèrent dans le sépulcre taillé pour lui dans le roc, au-dessus de celui de son père, dont les ossements étaient enveloppés dans un nouveau linceul.
Alors un service funèbre fut célébré par les Esséniens, qui regardaient Jean-Baptiste comme un des leurs, ou plutôt comme un prophète qui leur avait été promis. Ils se placèrent sur deux rangs, de chacun des côtés d’un autel portatif, et l’un d’eux fit la cérémonie avec deux assistants. Tous faisaient une offrande de petits pains sur l’autel, au milieu duquel se trouvait l’image d’un agneau pascal ; puis ils jetèrent des herbes et de petites branches sur cet agneau. L’autel était couvert d’une nappe rouge et d’une nappe blanche par-dessus. Je ne sais comment il se fit que l’image de l’agneau me parut d’abord rouge et ensuite blanche ; peut-être était-il éclairé en dessous par des lampes dont la lueur passait alternativement à travers la partie rouge et la partie blanche de la couverture Ces deux couleurs sont le symbole des deux états de l'agneau de Dieu : l'état de victime, auquel a succédé l'état glorieux. Telles sont encore aujourd'hui les deux couleurs que revêtent tour à tour les ministres de l'Église, dans les jours de fête. . Le prêtre lut dans des rouleaux des passages de l’Écriture, encensa, bénit et aspergea avec de l’eau. Puis les Esséniens, ainsi que les parents et les disciples de Jean, rangés autour de l’autel, chantèrent en chœur. Le prêtre fit ensuite un discours sur l’accomplissement des prophéties, et s’étendit de la manière la plus surprenante sur la mission de Jean et ses rapports avec Jésus-Christ. Il parla aussi de la mort du grand prêtre Zacharie, tué entre le temple et l’autel ; il ajouta que Zacharie, père de Jean, avait péri de même, en prenant au figuré et dans le sens le plus profond les mots temple et autel ; que Jean cependant était le véritable martyr immolé entre le temple et l’autel. Il indiquait par ces figures la naissance et la mort du Christ. Je ne saurais rendre exactement ses paroles. La cérémonie de l’agneau tenait à une vision prophétique que Jean avait eue dans le désert, et qu’il avait communiquée à un Essénien : cette vision se rapportait à l’agneau pascal, à l’Agneau de Dieu, à la sainte Cène, à la Passion et à la mort de Jésus-Christ, qui s’est offert en sacrifice. Je ne crois pas qu’ils comprissent cela tout à fait ; ils le faisaient symboliquement et par une sorte d’inspiration prophétique dont ils étaient souvent les instruments.
Après la cérémonie, le prêtre distribua aux Esséniens les petits pains qui avaient été offerts sur l’autel, et donna à chacun une des branches qu’on avait placées sur l’agneau. Les parents de Jean reçurent aussi des rameaux, mais non de ceux-là. Les Esséniens mangèrent les petits pains. Enfin, après avoir fermé le sépulcre, tous se retirèrent, et allèrent célébrer le sabbat.
Certains Esséniens, très avancés dans les voies de la sainteté, avaient des connaissances profondes et des lumières prophétiques touchant le Messie futur, et le sens symbolique des cérémonies de l’ancienne loi ; ils étaient de même initiés aux rapports que ces cérémonies avaient avec le Rédempteur. Dès la quatrième génération, avant la naissance de la sainte Vierge, ils cessèrent d’offrir des victimes sanglantes, parce qu’ils pressentirent l’avènement prochain de l’Agneau de Dieu. La chasteté et la continence étaient aussi chez eux un culte qu’ils rendaient au Sauveur à venir. Ils voyaient dans l’humanité son temple où il allait entrer, et ils ne reculaient devant aucun sacrifice pour rendre ce temple pur et sans tache. Ils savaient que l’avènement du salut avait été retardé par les iniquités des hommes, et ils voulaient, par leur pureté et leur chasteté, satisfaire pour les péchés du genre humain.
Tout cela avait été établi chez eux d’une façon mystérieuse, par l’intermédiaire de divers prophètes ; néanmoins, du temps de Jésus, les Esséniens, pris dans leur ensemble, n’avaient pas une connaissance bien claire du Messie. Ils étaient toutefois, quant aux mœurs et au culte divin, des précurseurs de l’Église future. Les ancêtres de Marie et d’autres saints avaient trouvé des guides spirituels dans cette pieuse race. Le soin qu’ils avaient pris de Jean dans sa jeunesse fut leur dernière œuvre importante. Lorsque le Sauveur parut, ceux d’entre eux qu’éclairaient des lumières particulières se joignirent à ses disciples, ou plus tard firent partie de l’Église. Ils contribuèrent, grâce à leurs habitudes antérieures, à y former l’esprit de renoncement, d’obéissance, et à fonder la vie érémitique ou cénobitique parmi les premiers chrétiens. Cependant un assez grand nombre de ces Esséniens n’appartenaient pas aux fruits de l’arbre ; ils étaient un vrai bois mort ; ils s’obstinèrent à garder leurs observances, et finirent par former une secte qui adopta de véritables rêveries païennes et engendra ainsi plusieurs hérésies, dès les premiers temps de l’Église.
Jésus n’eut jamais de liaisons étroites avec les Esséniens, et sa conduite ne ressemblait en aucune façon à la leur. Les rapports qu’il eut avec quelques-uns d’entre eux ne furent pas plus intimes que ceux qu’il entretint avec beaucoup d’autres personnes pieuses et qui lui étaient dévouées. Il connaissait plus particulièrement quelques Esséniens mariés, de tout temps amis de la sainte famille. Il n’est pas fait mention des Esséniens dans l’Évangile, parce que le Sauveur n’eut jamais à lutter contre eux, et qu’il n’avait rien de particulier à leur reprocher. On n’y fait pas non plus leur éloge, pour éviter, ce qui n’aurait pas manqué d’arriver, que les pharisiens ne dissent : « Jésus est de cette secte, » etc.