CHAPITRE LXXXIV
Jésus guérit à la piscine de Béthesda, un homme paralysé depuis trente-huit ans.
Jésus, après être allé à Béthanie, se rendit avec quelques-uns des siens à la piscine de Béthesda. Il se dirigea vers une porte latérale qu’on tenait toujours fermée et dont on ne se servait plus. C’était de ce côté qu’étaient confinés les plus pauvres et les plus délaissés d’entre les malades. A l’angle extrême se tenait un homme paralysé depuis trente-huit ans.
Jésus, étant arrivé dans ce lieu, frappa à la porte condamnée, et elle s’ouvrit aussitôt. Il passa sans s’arrêter, devant les malades, et se dirigea vers les galeries les plus rapprochées de la piscine, où des infirmes de toute espèce étaient assis ou couchés. Il fit une instruction à ces pauvres gens, et les disciples distribuèrent aux plus nécessiteux du pain, des vêtements, du linge et des couvertures que les saintes femmes leur avaient donnés. Les malades, laissés aux soins des serviteurs ou même abandonnés, furent très touchés de ces consolations et de ces attentions charitables, que personne jusqu’alors ne leur avait accordées. Jésus, après s’être dirigé de divers côtés pour les instruire, demanda à plusieurs s’ils croyaient que Dieu pouvait les aider, s’ils désiraient être guéris, s’ils voulaient se repentir de leurs péchés, faire pénitence et recevoir le baptême. Puis il dit à quelques-uns les péchés qu’ils avaient commis ; ceux-ci en furent bouleversés et s’écrièrent : « Maître, vous êtes un prophète ! Sans doute vous êtes Jean-Baptiste ! » Car sa mort n’était pas encore généralement connue, et dans plusieurs endroits le bruit s’était même répandu qu’il avait été mis en liberté. Jésus leur dit qui il était, mais seulement en termes généraux. Il guérit ensuite un certain nombre d’entre eux, et surtout des aveugles. Il leur ordonna de se laver les yeux avec de l’eau de la piscine, à laquelle il mêla de l’huile L'eau du baptême, mêlée à l'huile de la grâce, nous ouvre les yeux à la lumière de la foi. . Il les engagea à retourner tranquillement chez eux, et leur défendit de parler avant la fin du sabbat du miracle qu’il venait d’opérer. Les disciples firent de leur côté des guérisons dans les autres galeries, et ils enjoignirent aussi aux malades de se laver à la piscine.
Ceux-ci, en s’y rendant de tous côtés avec un empressement extrême, produisirent une sensation générale. Jésus retourna avec Jean à la porte condamnée. L’homme qui y était couché souffrait depuis trente-huit ans. Jardinier autrefois, il avait travaillé aux haies et avait cultivé des baumiers. Mais sa longue maladie le réduisait à recourir à la bienfaisance publique et à se nourrir des restes des autres indigents, car il ne recevait aucun secours de sa famille ; et il y avait tant d’années qu’on le voyait là gisant, qu’on lui donnait le nom de malade incurable. Jésus lui dit : « Veux-tu être guéri ? » Mais cet homme n’osait espérer que le Seigneur voulût lui venir en aide ; il crut donc que cette question tendait à lui faire dire pourquoi il restait couché là, et il répondit : « Seigneur, je n’ai personne qui, lorsque l’eau est agitée, me jette dans la piscine ; et, tandis que je cherche à m’y traîner, un autre descend avant moi. » Jésus, prolongeant l’entretien, lui mit ses péchés devant les yeux, excita son repentir, et lui dit qu’il devait cesser de vivre dans l’impureté et de blasphémer contre le temple ; car c’était ainsi qu’il s’était attiré d’interminables maux. Il ajouta que Dieu accueille et aide tous ceux qui l’implorent avec une contrition sincère. Le pauvre homme, abandonné de tous et qui avait souvent murmuré de son délaissement, fut profondément touché de la miséricorde du Seigneur. Jésus alors lui dit : « Lève-toi, prends ton grabat et marche ! » Ces mots ne sont que le résumé de tout ce qu’il prononça. Il lui ordonna aussi d’aller à la piscine et de s’y laver, puis il chargea un disciple de le conduire dans une des petites habitations que ses amis avaient fait construire pour les pauvres, près du cénacle de la montagne de Sion, à l’endroit même où Joseph d’Arimathie avait son atelier de sculpteur.
Cet infortuné, qui peu d’instants avant était paralytique et affligé d’une dartre au visage, se rendit à la piscine pour se laver, si joyeux, si empressé, qu’il faillit oublier de prendre son misérable grabat. Or le jour du sabbat était commencé. Le Seigneur sortit par la porte condamnée avec Jean et sans être aperçu. Le disciple, qui devait conduire le malade, le devança dans la petite cabane à lui indiquée. Lorsque le paralytique fut lavé, plusieurs Juifs virent qu’il était guéri ; ils pensèrent que cette guérison était due à la vertu de la piscine, et ils lui dirent : « C’est un jour de sabbat, il ne t’est pas permis d’emporter ton grabat. » Il leur répondit : « Celui qui m’a guéri m’a dit lui-même : “Prends ton grabat et marche !” » Alors ils lui demandèrent : « Qui t’a dit : “Prends ton grabat et marche ?” » Mais il ne savait pas qui était Jésus ; il ne le connaissait point, car le Seigneur, ainsi que ses disciples, s’était retiré de la foule rassemblée en ce lieu.
L’évangéliste ajoute que cet homme, après avoir vu Jésus dans le Temple, déclara aux Juifs que c’était lui qui l’avait guéri, et que le Seigneur eut alors un différend avec les pharisiens au sujet des guérisons qu’il opérait le jour du sabbat : mais il m’a été expressément montré que ce fait se passa à une autre fête.
Lorsque Jésus demanda au paralytique : « Veux-tu être guéri ? » Cela signifiait : « Veux-tu te réconcilier avec Dieu et t’amender ? veux-tu avouer que tu es un pécheur ? » Cet homme répondit qu’il n’avait personne pour le descendre dans la piscine ; cela signifiait que personne ne prenait soin de son âme, qu’il n’avait pas de guide, pas de directeur. Quand il dit : « Tandis que j’y vais, un autre descend avant moi ; » cela voulait dire que ses œuvres étaient paralysées et n’étaient pas suffisantes pour le conduire à la piscine de la grâce ; car il était pécheur, sans guide, sans ressources et sans foi.
Je vis aussi qu’en disant : « Je n’ai pas de guide, et malgré mes efforts j’arrive toujours trop tard, » il sentait bien que son excuse ne pouvait satisfaire le Sauveur ; car je vis qu’il lui dit quelque chose à l’oreille, qu’il se reconnut coupable ; alors seulement le Seigneur lui dit : « Lève-toi, prends ton grabat et marche ! » Ce qui voulait dire : « Tes péchés te sont remis, fais pénitence. Depuis trente-huit ans, tu es sans guide ; tes œuvres, qui ont été paralysées, n’ont pas pu te faire parvenir à la piscine et obtenir la guérison, car tu ne te reconnaissais pas pécheur, tu ne croyais pas. Maintenant tu confesses, tu crois, et la santé t’est rendue. »
Je le vis, quand Jésus l’eut envoyé à la piscine, se tenir sur le pont où les gens qui étaient là pour cet office firent couler de l’eau sur lui et le purifièrent ; ce qui signifiait : « Maintenant que tu as été guéri par la foi, fais des bonnes œuvres, laisse-toi purifier par le baptême, fais usage des saints sacrements ! »
Après le départ du Sauveur, la nouvelle de la guérison de cet infirme, réputé incurable, fut répandue par les Juifs qui lui avaient reproché de porter son lit le jour du sabbat. Ce miracle produisit une grande sensation dans Jérusalem ; tandis que les autres guérisons que Jésus et ses disciples opérèrent auprès de la piscine, passèrent presque inaperçues, soit qu’on les attribuât à la vertu des eaux, soit parce qu’elles n’avaient pas eu lieu le jour du sabbat ; d’ailleurs les gardiens et les surveillants de la piscine n’avaient vu Jésus ni entrer ni sortir par les portes ordinaires. En outre, sauf les malades qui étaient couchés dans les cellules pratiquées dans les murs, peu de personnes se trouvaient alors dans l’enceinte de la piscine. Les gens riches s’étaient déjà fait reconduire chez eux ; car, à cette époque, l’eau ne s’agitait guère qu’au lever du soleil et assez rarement ; ce n’était donc que le matin qu’ils se faisaient porter là par leurs serviteurs. L’établissement, au reste, était dans un mauvais état et n’était guère fréquenté que par des fidèles fermes dans la foi, comme ceux qui chez nous visitent les lieux de pèlerinage.
C’était dans cette piscine que Néhémie avait caché le feu sacré ; une des poutres qui avaient servi à le recouvrir avait été conservée et forma une partie de la croix de Jésus-Christ. La vertu miraculeuse de la piscine se manifesta dès que le feu sacré y eut reposé. Dans les premiers temps, plusieurs malades pieux et doués de l’esprit prophétique voyaient un ange descendre et agiter l’eau. Plus tard il n’y avait que peu de personnes qui aperçussent ce prodige, et les temps étaient devenus si mauvais, que ceux-ci même n’osaient en parler ; néanmoins l’agitation de l’eau était encore sensible pour la plupart. Après la descente du Saint-Esprit, les apôtres baptisèrent dans cet étang. La piscine avec l’ange qui la remuait étaient un type mystérieux du saint baptême, de même que l’agneau pascal était la figure de Jésus-Christ, qui devait nous racheter par sa mort Cet accord des faits de l'Ancien Testament avec ceux du Nouveau est rempli d'enseignements précieux. Le feu du Saint-Esprit s'unit à l'eau sainte pour régénérer le chrétien ; et cette eau tire toute sa vertu des mérites et de la croix du Rédempteur. .