CHAPITRE LXXXIII
Enlèvement du corps de Jean-Baptiste à Machérunte par les disciples.
Jésus quitta la maison de Zacharie avec une vingtaine de disciples et d’amis, et se dirigea du côté du bois de Mambré. Les femmes faisant partie de la famille de Jean se joignirent au Seigneur au delà de la ville et le suivirent. Elles l’accompagnèrent jusqu’à une lieue et demie de Juta, puis elles prirent congé de lui. Elles s’agenouillèrent et voulurent baiser ses pieds, mais il ne le leur permit pas. Il les bénit, et elles s’en retournèrent en pleurant amèrement.
Je vis bientôt les disciples charger sur un âne des linceuls, des bandelettes, des aromates et une sorte de civière de cuir pour emporter le corps de Jean-Baptiste. Je voyais ce saint corps couché à la même place ; un ange se tenait auprès, une épée à la main, inondant de lumière tout ce qui était autour de lui.
Après quelques jours de marche, ils arrivèrent le soir devant Machérunte, au nombre de dix : Saturnin, Jude Barsabas, Jacques de Cléophas, Eliacin, Sadoch, les deux cousins de Joseph d’Arimathie, le fils de Jeanne Chusa, le fils de Véronique et le second Zacharie. Ils laissèrent l’âne chez un métayer, prirent avec eux les objets dont ils l’avaient chargé et gravirent la montagne du château. Les cousins de Jésus, ayant fait partie des plus anciens disciples de Jean, étaient bien connus dans cette résidence, où ils avaient eu jadis un libre accès ; ils prièrent les soldats qui la gardaient de les laisser entrer. Ceux-ci répondirent que, malgré leur bon vouloir, ils ne le pouvaient. Alors ils se retirèrent, firent le tour du rempart, et, en face de la prison de Jean, ils franchirent, en montant sur les épaules les uns des autres, trois murailles et deux fossés. Il semblait que Dieu leur vint en aide, car ils réussirent promptement et sans rencontrer d’obstacles. Ils descendirent ensuite dans la prison par une ouverture pratiquée au milieu du toit ; là deux sentinelles les virent et s’avancèrent vers eux avec des torches. Sans perdre contenance, ils allèrent de leur côté au-devant des gardes et leur dirent : « Nous sommes les disciples de Jean-Baptiste, et nous venons chercher le corps de notre maître, qu’Hérode a fait mourir. » Les soldats n’opposèrent pas de résistance, et ouvrirent la porte du cachot, soit parce qu’ils leur étaient inférieurs en nombre, soit parce qu’ils étaient indignés qu’Hérode eût fait périr Jean, et qu’ils voulaient participer à la bonne œuvre de ses disciples ; d’ailleurs, depuis quelques jours, plusieurs soldats avaient déjà pris la fuite.
A peine entrés dans le cachot, les torches s’éteignirent, et je vis toute la prison remplie de lumière. Je ne sais pas si tous aperçurent cette lumière, mais je le suppose, car ils agirent avec autant de promptitude et d’aisance que s’ils eussent été en plein jour. Ils se précipitèrent vers le corps de Jean, sur lequel ils s’inclinèrent en versant des larmes. Je vis encore apparaître auprès d’eux une figure de femme brillante de lumière ; elle ressemblait à la Mère de Dieu au moment de sa mort, et ce ne fut que plus tard que je reconnus que c’était sainte Elisabeth ; mais de prime abord, lui voyant prendre part à tout ce qui se faisait, elle me sembla un être corporel, et je me demandai qui elle pouvait être et comment elle avait pénétré dans la forteresse.
Le corps de Jean était encore couvert de sa peau de mouton ; les disciples se disposèrent avec une extrême promptitude à l’ensevelir. Ils étendirent des draps sur lesquels ils le déposèrent, puis ils le lavèrent. Ils avaient apporté de l’eau dans des outres, et les soldats leur fournirent quelques vases de couleur brune. Jude Barsabas, Jacques et Eliacin firent les principaux préparatifs, les autres les secondèrent. Je vis toujours l’apparition prendre une part active au travail ; elle semblait se multiplier ; elle découvrait, recouvrait, posait, retournait, enveloppait ; enfin elle paraissait être l’âme et le principal moteur de tout ce qui se faisait. Les disciples ouvrirent le corps de Jean et retirèrent ses entrailles, qu’ils mirent dans une outre, puis ils entourèrent d’aromates et enveloppèrent de bandelettes ce corps exténué, devenu excessivement mince et comme desséché.
En même temps, quelques disciples recueillirent le sang qui avait coulé en abondance à l’endroit où la tête du saint Précurseur était tombée, et ils le mirent dans les boîtes vides qui avaient contenu les aromates. Ensuite ils placèrent le corps dans un sac de cuir qu’ils couvrirent de la peau de mouton dont il se revêtait, et deux d’entre eux l’emportèrent. D’autres se chargèrent de l’outre où étaient les entrailles et des boîtes remplies du sang. Les deux soldats qui leur avaient ouvert le cachot quittèrent Machérunte avec eux, et leur firent prendre, pour sortir du château, le passage étroit et souterrain par lequel Jean y avait été introduit. Tout s’exécuta avec une rapidité extraordinaire, et tous étaient saisis d’une émotion indicible.
Je les vis d’abord descendre la montagne, dans une complète obscurité et à grands pas ; plus tard, je remarquai qu’ils avaient une torche ; deux d’entre eux portaient le corps à l’aide de bâtons qu’ils plaçaient sur leurs épaules, et les autres marchaient par derrière. C’était un touchant spectacle que la marche de ce convoi s’avançant rapidement et silencieusement, à la lueur d’une torche, au milieu des ombres de la nuit. Je me suis jointe à lui à plusieurs reprises et en divers lieux. Lorsque, à l’aube du jour, ils arrivèrent au delà du Jourdain, à l’endroit où Jean avait commencé à baptiser et où ses disciples s’étaient attachés à lui, les larmes coulèrent de nouveau et avec abondance de leurs yeux. Ils longèrent ensuite la mer Morte, en suivant des sentiers isolés ou en traversant le désert.