CHAPITRE LXXXII

Jésus vint à Hébron pour annoncer lui-même la mort de Jean-Baptiste à ses parents et pour les consoler.

Jésus et sa suite passèrent près de Bethléem et de plusieurs autres villes en se rendant à Juta, lieu de naissance de Jean-Baptiste, situé à cinq lieues de Bethléem, et à une lieue d’Hébron. Marie, Véronique, Suzanne, Jeanne Chuza, Marie mère de Marc, Lazare, Joseph d’Arimathie et plusieurs disciples y étaient arrivés séparément, les uns après les autres ; ils ne s’étaient pas arrêtés en route, et avaient traversé directement Jérusalem, ce qui leur donnait quelques heures d’avance sur Jésus.

La maison de Zacharie, métairie isolée, était bâtie sur une colline en deçà de Juta. Cette maison et les terres qui en dépendaient, et qui consistaient surtout en vignes, étaient l’héritage de Jean-Baptiste ; un des fils d’un frère de son père, nommé aussi Zacharie, en prenait soin. Il était lévite. Lié d’amitié avec saint Luc, il avait reçu tout récemment sa visite à Jérusalem, et lui avait, à cette occasion, raconté beaucoup de choses touchant la sainte Famille. C’était un homme très instruit, célibataire, appartenant à une classe de lévites qui avaient quelque ressemblance avec les Esséniens, et qui, ayant reçu de leurs ancêtres la tradition de divers mystères, attendaient avec une ferme confiance l’avènement du Messie. Il lava les pieds de Jésus et des siens, et il leur offrit des rafraîchissements. Le Seigneur, après avoir reçu les salutations de toutes les personnes qui se trouvaient là, se rendit à Juta, et il entra aussitôt dans la synagogue.

C’était un jour de jeûne, et le soir, on commençait à célébrer, dans la ville ainsi qu’à Hébron, une fête locale, en mémoire de la victoire de David sur Absalon. C’est à Hébron, lieu de sa naissance, que celui-ci avait levé l’étendard de la révolte contre son père. Pendant toute la fête, même en plein jour, un grand nombre de lampes brûlaient dans la synagogue et dans les maisons. Les habitants remerciaient Dieu de les avoir éclairés pour soutenir la bonne cause, et ils le priaient de leur continuer sa lumière, afin qu’ils persévérassent dans la droite voie.

Jésus prêcha dans la synagogue devant une foule de peuple ; puis il prit un repas avec les lévites, qui lui donnèrent de touchants témoignages de respect et d’affection.

Marie raconta aux saintes femmes, en se rendant à Juta, bien des faits relatifs à la visite qu’elle fit à Elisabeth ; elle leur montra l’endroit où elle avait quitté Joseph, après qu’il l’eut conduite chez sa cousine, et leur parla des soucis dont elle avait été dévorée, en pensant au doute qui tourmenterait son époux lorsqu’à son retour il s’apercevrait de son état. Elle leur raconta tous les mystères qui s’étaient accomplis en ces lieux, lors de la Visitation et de la naissance de Jean. Elle parla du tressaillement de ce dernier dans le sein de sa mère, de la salutation d’Elisabeth, et du Magnificat que Dieu lui avait inspiré, et qu’elle avait ensuite récité tous les jours avec Elisabeth. Elle leur raconta aussi comment Zacharie était devenu muet, et comment Dieu lui avait rendu la parole, lorsqu’il avait donné le nom de Jean à son fils. En révélant ces grandes choses aux saintes femmes, qui versaient des larmes de joie, Marie pleurait : son émotion n’était pas seulement produite par le souvenir de tant de merveilles, mais aussi par la mort de Jean, que ses compagnes ignoraient encore. Elle leur montra la source qui avait jailli à sa prière dans le voisinage de la maison, et elles s’y désaltérèrent.

Le soir du même jour, je fus témoin d’un repas pendant lequel le Seigneur enseigna. Les femmes étaient assises à part, mais elles pouvaient entendre sa parole. Plus tard, je vis Jésus, la sainte Vierge, Pierre, Jean et les trois disciples de Jean-Baptiste, Jacob, Eliacin et Sadoch, se rendre dans la chambre où le Précurseur était né. Une grande couverture d’un aspect singulier était étendue par terre ; ils s’agenouillèrent et s’assirent autour. Jésus resta debout, et se mit à parler de la sainteté et de la soumission de Jean. La sainte Vierge raconta que, lors de sa visite à Elisabeth, elle lui avait aidé à achever cette couverture, qui lui servait de couche lorsqu’elle mit Jean au monde. Elle était de laine jaunâtre et brochée de fleurs ; la salutation d’Elisabeth et le Magnificat avaient été brodés sur l’un des bords. Marie, qui tenait relevé le bord supérieur de la couverture, expliqua aussi aux assistants les passages de l’Ecriture et les prophéties qui s’y lisaient. Elle ajouta qu’elle avait prédit à Elisabeth que Jean ne verrait Jésus que trois fois, et que cette prophétie avait été accomplie à la lettre, voici dans quel ordre : la première fois lors de la fuite en Egypte, il vit Jésus tout petit enfant passer devant lui dans le désert, à quelque distance du lieu où il se tenait ; la seconde fois il le vit à son baptême ; et la troisième, tandis qu’il côtoyait le Jourdain : c’est là qu’il rendit témoignage de lui. Après qu’ils se furent ainsi entretenus de Jean, Jésus leur apprit qu’il avait été mis à mort par Hérode. Tous en furent profondément affligés ; ils mouillèrent la couverture de leurs larmes ; je vis particulièrement Jean l’Evangéliste se prosterner par terre et pleurer amèrement. Leur douleur offrait un spectacle déchirant ; Jésus et Marie étaient debout aux deux extrémités de la couverture sur laquelle les disciples étaient inclinés. Le Seigneur les consola par des paroles graves, les préparant à de plus pénibles épreuves ; puis il leur ordonna le plus grand secret sur ce douloureux événement, que personne ne savait, sinon ceux qui en avaient été les auteurs Jésus enseigna ensuite dans la chesnaie de Mambré, au sud d’Hébron, auprès de la grotte de Machpelah, où se trouvaient les tombeaux d’Abraham et des autres patriarches. Il entra dans la grotte avec ses disciples. On ouvrit plusieurs tombeaux ; dans quelques-uns il n’y avait plus que de la poussière, mais le squelette d’Abraham était bien conservé et n’avait pas été dérangé. Jésus et ceux qui l’accompagnaient se déchaussèrent par respect à l’entrée de la caverne. Jésus y enseigna, parlant de la promesse et de son accomplissement Cette visite de Jésus au tombeau des patriarches en cette circonstance signifiait, sans doute, qu'avec Jean-Baptiste la loi ancienne avait accompli sa carrière et était désormais ensevelie. .

De la chesnaie de Mambré, Jésus se rendit à Hébron. La synagogue était ouverte de tous les côtés ; il y avait à l’entrée une chaire élevée, dans laquelle le Seigneur se tenait debout, entouré de tous les habitants de la ville et d’un grand nombre de personnes des environs. Beaucoup de malades étaient couchés sur des lits ou assis sur des nattes ; la place en était remplie. C’était un touchant spectacle : tous les auditeurs de Jésus étaient émus et édifiés, et personne ne le contredit.

Il expliqua la lecture du sabbat de la manière la plus profonde. Elle traitait des ténèbres d’Egypte, de l’institution de la Pâque et du rachat des premiers-nés. Les explications que le Sauveur donna sur ce dernier point surtout étaient d’une profondeur merveilleuse. Je me rappelle qu’il dit une fois : « Quand le soleil et la lune s’obscurcissent, la mère porte son fils au temple pour le racheter ». Il se servit à plusieurs reprises de cette expression « l’obscurcissement du soleil et de la lune ». Il parla de la conception, de la naissance, de la circoncision et de la présentation au temple, qu’il compara au règne des ténèbres et au triomphe de la lumière. Je compris tout cela, mais je ne saurais le reproduire exactement ; cependant je saisis parfaitement qu’il établissait des rapports mystérieux entre la sortie d’Egypte et la naissance de l’homme ; il parla aussi de la circoncision comme d’un symbole qui devait être un jour aboli, avec le précepte du rachat des premiers-nés. Personne ne lui fit d’opposition ; tous étaient silencieux et attentifs. Il entretint aussi son auditoire d’Hébron et d’Abraham, et en vint enfin à Zacharie et à Jean. Il développa d’une manière plus claire et plus explicite que jamais toute l’importance de la mission de Jean, sa naissance, sa vie dans le désert, son appel à la pénitence, son baptême, son dévouement à préparer la voie, et enfin son emprisonnement. Il parla de la destinée des prophètes et des persécutions qu’ils avaient eues à souffrir, et il cita comme exemple les angoisses de Jérémie dans la fosse de Jérusalem. Enfin il dit que le grand prêtre Zacharie avait été mis à mort entre le sanctuaire et l’autel. A ces mots, dans l’auditoire, les parents de Jean pensèrent à la triste fin de son père Zacharie, qu’Hérode avait attiré à Jérusalem pour le faire tuer dans une maison du voisinage. Cependant le Seigneur ne mentionna pas ce meurtre.

Pendant que Jésus discourait d’une manière émouvante sur Jean et sur la mort des prophètes, le silence qui régnait dans la synagogue devint plus profond encore. Tous les assistants étaient ébranlés ; beaucoup de personnes pleuraient, les pharisiens eux-mêmes étaient émus. Cependant plusieurs de ses parents et des amis de Jean, ayant appris par une révélation intérieure qu’il avait été décapité, furent si affligés, qu’ils s’évanouirent. Il s’en suivit une grande confusion dans la synagogue. Alors Jésus dit qu’il suffisait de soutenir ceux qui étaient tombés en défaillance, et qu’ils recouvreraient bientôt l’usage de leurs sens ; leurs amis les tinrent quelques instants dans leurs bras, et Jésus continua sa prédication.

Je sentis que les mots « entre le temple et l’autel » n’indiquaient pas seulement le lieu du meurtre du premier Zacharie, mais se rapportaient mystérieusement à la mort de Jean, comme si cette mort, considérée dans ses rapports avec la vie de Jésus, avait eu lieu entre le temple et l’autel, le Précurseur étant mort entre la naissance du Seigneur et son crucifiement ; les assistants ne pouvaient comprendre de semblables rapprochements. La prédication terminée, on reconduisit chez eux les personnes qui s’étaient évanouies. Parmi les plus affligés, on remarqua Zacharie, le cousin de Jean, et une nièce d’Elisabeth, mariée à Hébron, mère de douze enfants. Jésus, accompagné de Zacharie et de ses disciples, se rendit dans la maison de cette mère ; il ne l’avait pas encore visitée, mais les saintes femmes y étaient allées plusieurs fois avant leur départ d’Hébron. Le soir il y prit un repas, mais ce fut un repas bien triste.

Je vis Jésus avec Pierre, Jean, Jacques fils de Cléophas, Eliacin, Sadoch et Zacharie, la nièce d’Elisabeth, son mari et quelques autres, dans une chambre dont la porte était fermée, en sorte que personne ne pouvait venir troubler leur réunion. Les parents de Jean dirent timidement à Jésus : « Seigneur, ne reverrons-nous plus Jean ? » Jésus répondit en pleurant : « Non, jamais ! » Puis il parla de sa mort de la manière la plus touchante et la plus consolante. Comme ils exprimaient la crainte que son corps ne fût outragé, il leur donna l’assurance que le corps était intact, et que la tête, qui avait été profanée et jetée dans un fossé, serait néanmoins conservée et reparaîtrait un jour. Il ajouta qu’Hérode devait quitter Machérunte très prochainement ; que le bruit de la mort de Jean se répandrait ; qu’alors ses disciples pourraient enlever son corps. Il mêla ses larmes à celles des assistants. Le silence et la gravité qui régnaient dans ce repas, et particulièrement l’émotion et l’attendrissement du Seigneur, me firent penser à la sainte Cène.

Cependant on commençait à Juta à parler de la mort les discours tenus publiquement par Jésus, donnaient à penser qu’il n’était plus.

Jésus, accompagné de ses disciples et du cousin du Précurseur, alla visiter le tombeau du premier Zacharie, qui se trouvait près de sa maison et même en partie au-dessus. Il ne ressemblait pas aux sépultures ordinaires. C’était une cavité souterraine dont la voûte était soutenue par des piliers, comme dans les catacombes. Cette sépulture était très vénérée, et les prêtres et les prophètes avaient seuls le droit d’y pénétrer. On avait décidé d’aller chercher à Machérunte le corps de Jean et de l’enterrer dans ce caveau. On en débarrassa donc le sol, et l’on creusa une fosse. Il était touchant de voir Jésus lui-même aider à préparer un tombeau à son Précurseur. Il rendit aussi hommage aux restes de Zacharie.

Elisabeth était enterrée dans le désert, sur une montagne voisine de la grotte que Jean avait habitée dès son enfance.