CHAPITRE LXXIX

Guérison d’une jeune paralytique à Antipatris.

Peu après, Jésus, accompagné de Pierre, de Jean et de quelques autres personnes, arriva à Antipatris, grande et jolie ville, récemment bâtie par Hérode en l’honneur d’Antipater. Elle était située sur une rivière et tout entourée de grands arbres verdoyants ; il y avait là beaucoup de jardins et des allées magnifiques. Elle était bâtie à la mode païenne, et des arcades régnaient devant la plupart des maisons. Jésus entra chez un des magistrats de la ville appelé Ozias : il était venu dans ce lieu principalement à cause de cet homme, dont il connaissait l’affliction et à qui il avait promis sa visite ; car, dès la veille au soir, Ozias lui avait envoyé un messager à l’hôtellerie où il était, en deçà d’Antipatris, et il l’avait prié de se rendre chez lui : sa fille était très malade. Ozias le reçut avec beaucoup de respect ; il lui lava les pieds, ainsi qu’aux deux apôtres qui l’accompagnaient, et leur proposa de prendre quelques aliments ; mais Jésus monta aussitôt voir la malade, pendant que les deux apôtres allaient par la ville annoncer que leur maître prêcherait dans la synagogue. Ozias était un homme de quarante ans ; sa fille, qui s’appelait Michol, comme une des filles de Saül, pouvait en avoir quatorze. Elle était étendue sur son lit, extrêmement pâle et maigre, et tellement paralysée, qu’elle ne pouvait mouvoir aucun de ses membres, ni même lever ou remuer la tête. La mère, qui se tenait là, voilée, s’inclina profondément devant le Seigneur quand il s’approcha du lit de sa fille. Elle passait la nuit auprès d’elle sur un matelas, pour être sans cesse à même de la secourir. Lorsque Jésus s’agenouilla à côté du lit, qui était fort bas, elle demeura respectueusement debout de l’autre côté ; le père se tint au pied du lit.

Le Sauveur parla à la malade, pria et lui souffla sur le visage ; puis il fit signe à la mère de s’agenouiller en face de lui, ce qu’elle fit. Alors il versa dans le creux de sa main quelques gouttes d’une huile qu’il portait toujours, et oignit les tempes et le front de la paralytique, ainsi que les articulations de ses mains, sur lesquelles il appuya sa propre main pendant quelques instants. Il dit ensuite à la mère, d’abord d’ouvrir la longue robe de sa fille vers la région de l’estomac, où il fit encore une onction ; puis de découvrir les pieds, qu’il oignit pareillement. Après cela, il dit : « Michol, donnez-moi votre main droite, et donnez la gauche à votre mère ! » Aussitôt elle leva pour la première fois ses deux mains et les donna au Seigneur et à sa mère. Il dit encore : « Michol, levez-vous ! » Et il se leva lui-même, ainsi que la mère : en même temps l’enfant, maigre et pâle, s’assit sur son séant ; puis elle se dressa sur ses pieds, mais en chancelant. Jésus et sa mère la conduisirent au père, qui la pressa dans ses bras Toutes les guérisons de Jésus sont symboliques. L'humanité aussi était paralysée, quant à la vie de la grâce. L'ancienne loi, qui fut sa mère dans l'ordre surnaturel, et Jésus, l'ont prise chacun par une main ; et, fortifiée par l'onction nouvelle des sacrements, ils l'ont fait se lever de son engourdissement, la conduisant à son Père des cieux. . La mère l’embrassa aussi, et, versant des larmes, ils se jetèrent tous les trois aux pieds de Jésus. Les serviteurs et les servantes qui arrivaient exprimèrent leur joie et louèrent le Seigneur. Jésus ordonna qu’on lui apportât du pain et du jus de raisin. Il bénit cette nourriture, et dit à la jeune fille d’en manger un peu et d’en boire à plusieurs reprises.

Lorsque la jeune fille se fut levée, sa mère l’enveloppa d’un grand voile d’étoffe légère ; elle avait encore la longue tunique de fine laine écrue qu’elle portait étant au lit. D’abord elle marcha d’un pas chancelant, comme une personne qui a perdu l’habitude de se servir de ses membres et de se tenir debout. Elle se remit bientôt au lit et prit de nouveau quelque nourriture. Mais ses jeunes compagnes étant venues pour s’assurer de leurs propres yeux de sa guérison, dont la nouvelle se répandait de toute part, elle se leva et alla à leur rencontre. Sa mère la conduisait avec amour, comme si elle eût été petite enfant. Ses amies, tout heureuses, l’embrassaient et la guidaient. Ozias ayant demandé à Jésus si sa chère enfant avait été frappée de cette maladie par suite des péchés de ses parents ; si je ne me trompe, Jésus répondit : « C’est par une permission de Dieu ! » Toutes les compagnes de la jeune fille guérie rendirent aussi grâces au Seigneur, qui, après avoir fait une exhortation aux personnes rassemblées, se rendit au vestibule où étaient Pierre et Jean, et où l’on avait amené beaucoup de malades.

Jésus en guérit un grand nombre, puis il se rendit à la synagogue, où les pharisiens et une foule de peuple s’étaient déjà réunis. Il raconta, entre autres choses, la parabole d’un pasteur qui cherchait ses brebis perdues : il dit que le pasteur avait envoyé ses serviteurs à leur poursuite, et qu’il voulait même donner sa vie pour elles. Il ajouta qu’il avait sur sa montagne un troupeau de brebis qui était en sûreté, et que si le loup en dévorait une, ce serait cette brebis elle-même qui serait la cause de son malheur. Il raconta ensuite une autre parabole, où, parlant de sa mission, il dit : « Mon père a une vigne. » Alors les pharisiens se regardèrent en ricanant, et quand il eut raconté la parabole tout entière et exprimé à quel point les serviteurs de son Père avaient été maltraités par les méchants vignerons, et comment il leur envoyait maintenant son fils, qu’ils devaient repousser et mettre à mort, ils se mirent à rire aux éclats, se demandant entre eux : « Qui est-il ? Que veut-il ? Où son père a-t-il une vigne ? Il a perdu le sens ! il est fou, on le voit bien ! » Et ils continuèrent à le railler et à l’outrager. Lorsque Jésus quitta la synagogue avec Pierre et Jean, ils le poursuivirent encore de leurs injures, attribuant ses prodiges à la magie et au démon. Jésus se rendit dans la maison d’Ozias où il prit un léger repas, après avoir guéri plusieurs malades.

Il m’a été de nouveau révélé intérieurement que les divers procédés employés par le Seigneur dans ses guérisons avaient tous une signification mystérieuse ; mais je ne saurais exprimer exactement tout ce que j’ai appris. Ces divers moyens se rapportaient à la nature, à la cause secrète de la maladie et aux besoins spirituels du malade. Ainsi ceux qu’il oignait avec de l’huile recevaient la force et la vigueur dont le chrême est le symbole. De plus, il instituait par là les usages que les saints et les prêtres investis du pouvoir de guérir devaient suivre en invoquant son nom, et qui leur furent transmis par la tradition ou révélés par l’Esprit-Saint. De même que le Fils de Dieu avait choisi pour s’incarner le sein de la plus pure des créatures, et n’avait pas voulu paraître sur la terre en dehors des conditions naturelles de l’humanité, de même le Sauveur employait souvent comme remède les créatures les plus simples, l’huile par exemple, qui recevait une vertu de bénédiction ; puis, après avoir guéri les malades, il leur donnait, pour les fortifier, du pain et du jus de raisin. D’autres fois il chassait le mal de loin par un commandement, car il était venu pour guérir les divers maux par des moyens divers ; et la satisfaction qu’il devait offrir pour tous ceux qui croyaient en lui, celle de sa mort sur la croix, contenait toutes les peines et toutes les douleurs, toute pénitence et toute satisfaction. Avec les clefs de la charité, il ouvrit d’abord en enseignant, secourant et guérissant, la prison où l’homme était enchaîné sous le coup des misères et des châtiments temporels ; puis il ouvrit avec la clef toute puissante de la croix la porte de l’expiation, celle du purgatoire, et enfin celle du ciel.

Michol, la fille d’Ozias, était paralysée dès ses plus tendres années ; mais c’était par une grâce de Dieu qu’elle se trouvait depuis si longtemps dans cet état de faiblesse. Pendant le temps où elle aurait été le plus exposée à pécher, elle avait été protégée par sa maladie, et ses parents avaient trouvé dans cette épreuve une occasion de pratiquer la charité et la patience. Si elle fût restée en bonne santé, qui sait ce qu’elle serait devenue, ce que seraient devenus ses parents ? Ils n’auraient pas soupiré après Jésus, et il ne serait pas venu leur apporter le bonheur, ils n’auraient pas cru en lui : la jeune fille n’aurait pas été guérie et ointe par lui, et ainsi elle n’aurait pas reçu cette force et cette vigueur, si salutaires pour son corps et son âme. Sa maladie était une épreuve, une suite du péché originel, ou une correction utile et un moyen de salut pour elle et pour ses parents. Tous trois coopérèrent à la grâce par leur patience et leur persévérance, et acquirent, dans le combat qui leur était imposé, la couronne du vainqueur, c’est-à-dire la guérison de l’âme, opérée en même temps que celle du corps par le Seigneur. Quelle grâce, que d’avoir les mains liées pour le mal et d’avoir l’esprit libre pour le bien, jusqu’à ce que le Seigneur vienne délivrer à la fois le corps et l’âme !

Jésus s’entretint encore avec Ozias. Celui-ci lui parla de la chute de la tour de Siloé et des malheureux qui y avaient trouvé la mort ; il manifesta son horreur pour Hérode, contre lequel quelques-uns avaient des soupçons secrets. Jésus lui répondit qu’il y avait des traîtres et des architectes perfides qui recevraient des châtiments plus sévères, et que si Jérusalem n’acceptait pas le salut, le temple serait détruit comme l’avait été la tour de Siloé.