CHAPITRE LXXVIII
Décollation de saint Jean-Baptiste.
Je vis en ce temps même un grand festin dans une salle du palais de Machérunte ; on avait enlevé la cloison qui la séparait de l’appartement supérieur où les femmes, dans leurs plus beaux atours, mangeaient, jouaient et se récréaient ; ce tableau se reflétait en bas sur une surface polie ; c’était peut-être une nappe d’eau, car de toutes parts l’eau de senteur jaillissait en gerbes, au milieu de pyramides de fleurs et d’arbres verdoyants. Après le repas, où l’on avait bu avec excès, les convives prièrent Hérode de faire danser de nouveau Salomé ; et en un clin d’œil on disposa la salle à cet effet.
Hérode se plaça sur son trône, et autour de lui s’assirent sur une estrade ses amis intimes, tous hérodiens : je crois que le tétrarque Philippe était là. Salomé parut alors suivie de quelques danseuses, avec un air effronté et très indécemment vêtue ; ses cheveux, entrelacés de perles et de pierres précieuses, flottaient en boucles sur ses épaules, et sa tête était parée d’une couronne. Sa danse n’était ni aussi rapide ni aussi impétueuse que celle de nos paysans ; elle consistait à se balancer, se plier, se replier, se tordre le corps avec la souplesse du serpent ; on passait sans cesse d’une attitude à une autre. Les danseuses avaient à la main des guirlandes et des bandes d’étoffes qu’elles agitaient autour d’elles. J’ai vu maintes danses païennes ou juives qui me plurent beaucoup, à cause de leur décence et de leur grâce ; mais celle-ci était tout à fait inconvenante et exprimait les passions les plus honteuses. Salomé l’emportait en immodestie sur toutes ses compagnes, et je vis à ses côtés le démon plier et tordre ses membres pour augmenter l’effet qu’elle cherchait à produire. Hérode était charmé par ces attitudes exécrables. Après avoir donné un si triste spectacle, Salomé vint se présenter devant son trône. Comme les autres danseuses continuaient à attirer l’attention des convives, quelques-uns seulement entendirent Hérode dire à la jeune fille : « Demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous le donnerai, je vous le jure : fût-ce la moitié de mon royaume ». Salomé lui répondit : « Je désire avant tout consulter ma mère ». Elle sortit aussitôt, se rendit à la salle des femmes, où Hérodiade lui ordonna de demander la tête de Jean-Baptiste. Salomé descendit en toute hâte auprès du roi et lui dit : « Je veux que vous me fassiez apporter à l’instant sur un bassin la tête de Jean ». Hérode fut atterré et comme pétrifié ; mais Salomé lui rappela son serment. Alors il fit appeler son bourreau par un hérodien, et lui ordonna d’apporter la tête de Jean dans un bassin et de la donner à Salomé. Le bourreau partit, et Salomé ne tarda pas à le suivre. Hérode quitta aussitôt la salle avec le peu de personnes au fait de ce qui s’était passé : comme il était accablé de tristesse, je les entendis lui dire qu’il n’était nullement obligé d’accéder à la demande de Salomé, lui promettant, du reste, le plus grand secret pour ne pas troubler la fête. Mais Hérode, tout hors de lui, errait comme un insensé dans les appartements les plus reculés du palais, tandis que ses hôtes se livraient au plaisir.
Pendant cette scène, Jean était en prière. Le bourreau et son valet firent entrer dans la prison les deux soldats préposés à sa garde. Je vis Jean entouré de tant de lumière que la lueur des torches tenues par les soldats me sembla s’évanouir, comme si c’eût été en plein jour. Dans le vestibule de la prison, je vis Salomé qui attendait avec une servante ; cette dernière avait remis au bourreau un bassin couvert d’un drap rouge.
Le bourreau dit à Jean : « Le roi Hérode m’a chargé d’apporter ta tête dans ce bassin à sa fille Salomé ». Jean, à genoux, ne lui en laissa pas dire davantage, tourna la tête vers lui et dit : « Je sais pourquoi tu viens ; il y a longtemps que j’attends ta visite. Si tu savais ce que tu fais, tu ne voudrais pas le faire. Je suis prêt ». Puis il se retourna vers la pierre devant laquelle il avait coutume d’entrer en oraison, et se remit à prier. Alors le bourreau le décapita. La tête du saint Précurseur tomba par terre, mais son corps resta agenouillé ; un triple jet de sang jaillit sur sa tête et sur son corps, tellement qu’il fut baptisé dans son propre sang. Le valet saisit la tête par les cheveux, et, après l’avoir outragée, il la déposa dans le bassin, que le bourreau prit et porta à Salomé. Elle la reçut avec joie, et cependant non sans l’horreur secrète et la répugnance que les personnes adonnées à la volupté éprouvent à la vue du sang. Accompagnée de sa servante, qui l’éclairait avec une torche, elle emporta la tête du saint à travers les corridors souterrains, tenant le bassin aussi loin d’elle que possible et en détournant avec aversion sa tête ornée de perles et de pierres précieuses. Elle arriva enfin à une cuisine voûtée située au-dessous du palais d’Hérodiade. Sa mère vint aussitôt à sa rencontre, enleva le drap rouge qui couvrait la tête du saint et l’accabla d’injures et d’outrages. Puis elle prit une lardoire suspendue à la muraille, et perça la langue, les joues et les yeux ; enfin, plus semblable à un démon qu’à une créature humaine, elle jeta cette sainte tête par terre et la poussa du pied jusqu’à un trou par lequel elle tomba dans un fossé où l’on déposait toutes les immondices de la cuisine. L’abominable Hérodiade retourna ensuite à la salle avec sa fille, et prit part aux plaisirs et aux scandales de la fête comme si rien d’extraordinaire ne fût arrivé. En même temps, je vis les deux soldats, gardiens de la prison, déposer le corps de Jean sur sa couche de pierre : ils le couvrirent de la peau de mouton dont il était habituellement vêtu. Je les vis très émus, mais on les éloigna bientôt de Machérunte, et, pour les empêcher de parler, on les tint enfermés. Les convives d’Hérode ne pensaient pas à Jean ; car on avait imposé silence à tous ceux qui savaient l’événement.
Les fêtes continuèrent, mais Hérode y demeura étranger. Je le vis, tout bouleversé et fort triste, errer dans un jardin écarté avec ses amis intimes. Les convives se divertissaient tous les jours de différentes manières ; ils semblaient au point de perdre toute retenue, mais non pas tout sentiment comme chez nous : je n’ai vu personne ivre-mort. Les femmes buvaient aussi, mais séparées des hommes, selon la coutume de leur pays, et cette séquestration produisait plus de mal que n’en aurait fait leur réunion ; car, obéissant à leurs convoitises, elles donnaient sous des déguisements des rendez-vous à qui leur plaisait et se livraient à toutes sortes d’abominations et d’infamies.