CHAPITRE LXXVII
Fête somptueuse donnée par Hérode à Machérunte.
Depuis une quinzaine de jours, un grand nombre de personnes, faisant pour la plupart partie de la haute société de Tibériade, se rendirent à Machérunte sur l’invitation d’Hérode. Cette société était aussi corrompue qu’élégante. Je remarquai une foule de femmes qui vinrent visiter Hérodiade. Alors ce ne fut plus que fêtes et orgies. Zorobabel et Cornélius, de Capharnaüm, alléguèrent quelque prétexte, et ne se rendirent pas à l’invitation d’Hérode. Il y avait près du château un édifice circulaire et découvert, entouré de sièges d’où l’on regardait des combats livrés par des athlètes à des bêtes féroces.
Dans ces derniers temps, on avait permis à Jean de se promener librement dans l’intérieur du château, et à ses disciples de communiquer avec lui. Quelquefois même il avait enseigné publiquement en présence du roi. On lui avait promis la liberté s’il voulait approuver le mariage d’Hérode ou du moins s’abstenir d’en parler ; malgré cette promesse, il ne cessait de blâmer sévèrement cette union. Hérode néanmoins se proposait de le mettre en liberté à l’occasion du jour de sa naissance ; mais sa femme nourrissait secrètement des pensées bien différentes. Le roi désirait que Jean se fît voir en public pendant la fête, afin de se justifier aux yeux de ses hôtes en leur prouvant qu’il traitait doucement son captif. Mais dès que les banquets et les jeux eurent commencé et que le vice se déploya sous toutes ses formes à Machérunte, Jean ne voulut plus quitter sa prison ; il ordonna même à ses disciples de se retirer. La plupart se rendirent aux environs d’Hébron, qui était le lieu natal de plusieurs d’entre eux.
Pendant ces fêtes et en d’autres occasions encore, je vis auprès de l’infâme Hérodiade un homme, qui pendant la nuit s’approchait familièrement de son lit ; je crois que c’était le démon sous la figure d’Hérode ou de quelque autre. J’ai toujours vu cette femme se livrant à toutes sortes de vices, de débauches et de machinations secrètes.
Sa fille, formée à son école, quoique toute jeune, était déjà corrompue ; elle secondait sa mère en toutes choses. Douée d’une beauté qui était dans toute sa fleur, la sensualité se manifestait en toutes ses attitudes ; sa mise, sa personne entière dénotaient une dépravation précoce. Depuis longtemps déjà Hérode jetait sur elle des regards de convoitise, et sa mère épiait l’occasion d’en tirer profit.
Hérodiade possédait dans tout son être ce qu’il faut pour séduire et subjuguer ; elle y ajoutait l’art et toutes les ressources de la coquetterie. L’éclat de la première jeunesse était déjà flétri, mais sa figure avait un attrait diabolique. Elle m’inspirait un sentiment de répugnance et de dégoût semblable à celui qu’eût produit en moi l’horrible beauté d’un serpent.
Bientôt vint la fête du jour anniversaire de la naissance d’Hérode. On avait dressé dans la cour, en forfique arc de triomphe auquel on montait par un escalier, et sous lequel on passait pour entrer dans la salle principale, salle vaste et profonde où l’on voyait partout resplendir des miroirs, des dorures, des fleurs et des arbrisseaux verdoyants. La salle et tous les couloirs voisins étaient inondés de la lumière éblouissante que répandaient une foule innombrable de flambeaux, de lampes, de transparents ornés d’inscriptions ou présentant la forme de vases et de statues.
Hérodiade, entourée de ses femmes, toutes pompeusement parées, vint se placer pour assister à la fête au-dessus de la galerie supérieure du palais. Bientôt Hérode, accompagné de ses hôtes magnifiquement vêtus, traversa la cour sur des tapis et se dirigea vers l’arc triomphal, au-dessus duquel des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles presque sans vêtements et couronnés de fleurs, se tenaient chantant et jouant de divers instruments de musique. Au moment où le roi monta les degrés de l’arc triomphal, Salomé, entourée d’une troupe de jeunes garçons et de jeunes filles, alla à sa rencontre en dansant, et lui offrit une couronne placée au milieu d’ornements brillants et portée sous un voile diaphane par quelques-unes de ses compagnes. Tous ces enfants avaient des robes et des draperies si collantes, qu’ils semblaient sans vêtements ; je leur vis des ailes attachées aux épaules. Salomé était vêtue de même, si ce n’est que sa robe était tout à fait transparente et retenue par des agrafes étincelantes. Elle dansa pendant quelque temps devant Hérode, qui, ravi et ébloui, lui exprima son admiration, ainsi que tous ses hôtes ; il la pria de lui faire le même plaisir le lendemain. Ensuite le festin commença ; les femmes mangèrent dans le palais de la reine.
Pendant ce temps, j’aperçus Jean dans sa prison ; il priait à genoux, les bras étendus et les yeux tournés vers le ciel. Tout était lumineux autour de lui, mais d’une lumière bien différente de celle qui éclairait les fêtes d’Hérode, laquelle ressemblait aux flammes troubles et rougeâtres de l’enfer. Machérunte aussi était illuminé, et par tant de flambeaux, qu’on eût dit un incendie reflétant au loin ses lueurs jusque sur les montagnes.
Ce même jour, Jésus avait prêché dans la synagogue sur la parabole du roi qui donne un festin. Alors des gens qui venaient de Jérusalem lui racontèrent un grand malheur arrivé en cette ville à l’occasion des constructions que Pilate faisait élever : elles s’étaient écroulées, et un grand nombre d’ouvriers, ainsi que dix-huit architectes d’Hérode, venaient d’y trouver la mort. Jésus plaignit ceux qui avaient péri sans qu’il y eût faute de leur part, avec ce sentiment qui nous fait déplorer la mort d’enfants innocents ; et il dit que les dix-huit architectes d’Hérode n’étaient pas plus grands pécheurs que les pharisiens, les saducéens et tous ceux qui se déclaraient contre le royaume de Dieu. Il ajouta que ceux-ci seraient aussi écrasés par la chute de l’édifice de leur fausse doctrine. Il raconta ensuite la parabole du figuier.
Hérode avait offert à Pilate pour ses constructions, dans le but perfide de le rendre odieux, des pierres et du ciment d’une excellente qualité, et aussi des architectes de son pays, et Pilate les avait acceptés. Les dix-huit architectes étaient tous hérodiens ou membres d’une société secrète. Ils avaient à faire sur le penchant septentrional de la montagne du temple, près de la porte Probatique, un aqueduc par lequel devaient s’écouler les immondices du temple. Mais à dessein, ils dirigeaient si mal la bâtisse, qu’un éboulement était inévitable ; il entrait dans les vues d’Hérode de faire périr les trois cents ouvriers qu’on y employait. Il haïssait ces pauvres gens parce que la plupart étaient du parti de Jean-Baptiste, et que plusieurs d’entre eux avaient été guéris par Jésus. La construction, légère et large à sa base, devenait, en s’élevant, de plus en plus étroite et lourde ; elle dominait sur le coteau une rue habitée par de pauvres ouvriers. Je vis les dix-huit architectes d’Hérode se tenir sur une terrasse. Tout à coup l’édifice s’écroula sur les ouvriers, mais les dix-huit hérodiens périrent aussi, car la terrasse où ils se tenaient fut entraînée et les ensevelit sous les décombres. Les murs énormes se fendirent et tombèrent avec un fracas épouvantable ; aussitôt des cris de douleur, des gémissements se firent entendre de tous côtés ; tout le monde prit la fuite. L’air fut obscurci au loin par des nuages de poussière. Il y eut bien une centaine de victimes. Ce malheur arriva au commencement des fêtes de Machérunte. Pilate s’irrita extrêmement contre Hérode, et ce fut une des causes de leur inimitié.