CHAPITRE LXXV

Guérisons de divers malades coupables mais repentants, et des enfants du pêcheur de Sunam.

Jésus et ses disciples quittèrent Nazareth vers une heure de la nuit ; ils allèrent à deux lieues de là, au village situé à côté du Thabor. C’est là que le Seigneur avait récemment guéri un lépreux, en se rendant à Capharnaüm, après avoir ressuscité le jeune homme de Naïm. L’homme que Jésus avait guéri de la lèpre vint le voir, et lui exprima de nouveau sa reconnaissance. Il le supplia de vouloir bien guérir plusieurs lépreux auxquels il avait fait construire une cabane de toile devant le village. Il lui offrit aussi de donner une partie de sa fortune pour fournir aux frais de voyages.

Le jour commençait seulement à poindre, quand Jésus sortit de la maison où il avait passé la nuit. Il savait que quelques pécheurs honteux l’attendaient au passage. Ils étaient cinq, hommes et femmes, implorant son secours. Jésus s’approcha ; alors ils se jetèrent à ses pieds, et une femme lui dit : « Seigneur, nous sommes de Tibériade, nous n’avions pas osé jusqu’à présent recourir à vous. Les pharisiens nous disaient que vous étiez sévère et dur à l’égard des pécheurs, mais nous avons appris que vous avez eu pitié même de Madeleine, que vous l’avez délivrée, et que vous lui avez pardonné ses péchés ; nous avons donc pris courage, et nous sommes venus jusqu’ici. Seigneur, ayez pitié de nous ! Vous pouvez nous guérir et nous purifier ; vous pouvez nous remettre, à nous aussi, nos péchés ! » Les hommes et les femmes se tenaient séparés les uns des autres. Ils avaient été frappés de la lèpre et d’autres maladies par suite de leurs débauches : l’une des femmes, possédée par un esprit impur, était sujette à des convulsions.

Jésus les rassura, et emmena à l’écart quelques-uns de ces malheureux pour entendre leurs aveux détaillés ; c’est ainsi qu’il en use quand il est besoin d’augmenter le repentir, et de rendre la contrition plus vive. Ensuite il les guérit et leur remit leurs péchés : ils fondirent en larmes, tout pénétrés qu’ils étaient de reconnaissance ; puis ils lui demandèrent ce qu’ils devaient faire. Le Sauveur leur dit de ne pas retourner à Tibériade, ville où il n’alla jamais, mais de se rendre dans un autre endroit. Je les vis assister plus tard à la prédication qu’il fit sur la montagne.

Jésus visita ensuite la tente des lépreux, qui étaient au nombre de quatre ou cinq. Après les avoir guéris, il les exhorta et leur ordonna d’aller à Nazareth pour se montrer aux prêtres.

Ces guérisons se faisaient rapidement, mais sans précipitation ; le Sauveur procédait avec dignité, mesure et précision, sans paroles inutiles ; tout ce qu’il opérait produisait son effet. Consolations et exhortations, douceur et sévérité, tout était dans les justes limites ; la patience et la charité, quoique surabondantes, allaient néanmoins droit au but. Parfois on le voyait même venir au-devant des malheureux ; s’écartant de son chemin, il courait à eux, comme un homme charitable qui veut sauver son frère. D’autres fois il se détournait, les laissant attendre et solliciter plus longtemps sa venue.

À midi, je vis Jésus rassembler les apôtres et les disciples autour de lui, au bas de la montagne. Il les envoya en avant, à l’exception de Pierre, de Jean et de quelques disciples, qui restèrent auprès de sa personne. Ils devaient aller deux à deux, suivant trois directions différentes : les uns dans la vallée du Jourdain, les autres dans la vallée voisine de Dothan ; d’autres enfin, dans la partie occidentale du pays jusqu’à Jérusalem. C’est ici que j’ai entendu Jésus recommander à ses disciples de ne porter ni bourse, ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni bâton ; de ne pas aller vers les gentils, mais plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël ; enfin il leur apprit comment ils devaient se comporter chez ceux qui les recevaient, et chez ceux qui ne voulaient pas les recevoir (Matth., x ; Marc, vi ; Luc, x). « En quittant ces derniers, leur dit-il, secouez la poussière de vos souliers, et à tous prêchez la pénitence. » Il leur donna ces instructions, parce que la contrée où il les envoyait était plus hostile qu’aucune autre, et parce qu’après la mort de Jean, mort toute prochaine, on était menacé d’une persécution. Le Seigneur savait que ses apôtres n’avaient pas besoin d’argent, parce que des hôtelleries étaient préparées pour eux dans les pays qu’ils allaient parcourir. Ceux qui avaient parcouru précédemment la haute Galilée et la rive gauche du Jourdain, étaient munis d’un peu d’argent. Maintenant, autres étaient les temps et les contrées.

Avant leur départ, Jésus les bénit ; il leur donna encore quelques instructions sur la manière de guérir les malades et de chasser les démons, et il bénit l’huile dont ils devaient se servir pour opérer des guérisons. Il dit aussi à quelques-uns d’entre eux en quel endroit ils devaient le rejoindre.

Le Sauveur se rendit ensuite à trois lieues de là, à Sunam, avec Pierre, Jean et plusieurs disciples. Il y arriva au coucher du soleil, et il entra avec Pierre et Jean chez un homme qui l’avait appelé pour ses enfants malades. Tous étaient dans un triste état. Un des fils, âgé de seize ans, et déjà de grande taille, était sourd-muet. Il restait étendu par terre et avait souvent des convulsions épouvantables, pendant lesquelles il se courbait tellement en arrière, que la tête touchait les talons ; en outre il était paralytique, et ne pouvait pas marcher. Un autre, né idiot, s’effrayait de tout ; l’état des deux filles n’était guère plus heureux. Jésus, dès ce soir, guérit le sourd-muet, pendant que Pierre et Jean étaient à la ville. Il entra dans la chambre du jeune homme, accompagné seulement de ses parents. Il s’agenouilla auprès de son lit, fit une prière, et, s’appuyant sur le coude, il se pencha sur son visage comme s’il lui eût soufflé dans la bouche ; puis, le prenant par la main, il se releva ; à l’instant le malade se dressa sur ses pieds. Le Seigneur lui fit faire quelques pas en avant et en arrière, puis il le conduisit dans une autre chambre où il fit avec sa salive de la boue, dont il lui frotta l’intérieur des oreilles ; enfin il passa sous sa langue muette les deux premiers doigts de la main droite, et le jeune homme cria d’une voix étrange : « J’entends, je puis parler ». Les parents et les serviteurs se précipitèrent dans la chambre, et l’embrassèrent en pleurant et en poussant des cris de joie. Le père et la mère se jetèrent avec leur enfant aux pieds du Sauveur ; leur bonheur s’exprimait par des sanglots. Jésus dit en particulier au chef de la famille qu’une faute commise par son père pesait sur lui. Cet homme demanda à Jésus si le châtiment s’étendrait jusqu’à la quatrième génération. Jésus lui répondit : « Il ne tient qu’à toi que cette faute soit effacée ; tu n’as qu’à faire pénitence ».

Le lendemain, Jésus délivra de leur idiotisme, par l’imposition des mains, l’autre fils et les deux filles de son hôte. Quand ils furent guéris, ils manifestèrent un grand étonnement ; on eût dit qu’ils sortaient d’un songe. Le Sauveur dit à l’aîné, contrairement à son habitude, d’aller annoncer à tout le monde ce qui lui était arrivé. Le peuple accourut en foule ; les malades affluèrent, et je vis Jésus, dans la rue, enseigner, guérir et bénir beaucoup de grandes personnes et aussi des enfants.

Le jour et la nuit suivante, le Sauveur, accompagné de Pierre et de Jean, traversa rapidement la plaine d’Esdrelon, dans la direction de Ginnim ; il se reposa à peine. Sur le chemin, il dit aux disciples que la fin de Jean approchait, et que bientôt on lui tendrait aussi des embûches. Il voulait, si je ne me trompe, aller à Hébron pour consoler les parents de Jean et pour empêcher tout soulèvement.

Dans ce voyage, je vis Jésus enseigner auprès d’un puits les paysans qui travaillaient dans les champs voisins. Il leur raconta la parabole du trésor caché et celle de la drachme perdue. Quand il dit que la femme balaya toute la maison pour retrouver la drachme perdue, plusieurs de ses auditeurs se mirent à rire, parce qu’ils avaient souvent perdu plus que cela sans se donner tant de peine. Mais lorsque Jésus les reprit de leur étourderie et leur expliqua ce que signifiaient cette drachme et cette recherche, ils eurent honte et cessèrent de rire.