CHAPITRE LXXIV

Jésus, à Nazareth, mécontente les pharisiens par son refus de guérir les malades.

Le lendemain, des pharisiens de Nazareth vinrent trouver Jésus pour le prier de revenir dans sa patrie. Ceux qui naguère avaient voulu le précipiter du haut de la montagne n’étaient plus là ; mais il y en avait plusieurs d’une grande ville où cette secte avait de nombreux partisans. Ils dirent au Sauveur qu’on espérait qu’il viendrait à Nazareth, sa patrie, et qu’il y ferait aussi des miracles ; que tous les habitants souhaitaient entendre son enseignement ; qu’il pourrait aussi guérir ses compatriotes malades ; cependant ils lui demandèrent, une fois pour toutes, de ne pas guérir le jour du sabbat. Jésus leur répondit qu’il irait chez eux célébrer le sabbat, mais qu’ils se scandaliseraient de lui ; que, quant aux guérisons, ce serait à leur détriment qu’il les opérerait. Alors ils retournèrent à Nazareth ; Jésus s’y rendit vers midi ; le long du chemin il instruisit ses disciples.

Plusieurs gens de bien et beaucoup de curieux vinrent au-devant de lui ; on lava les pieds aux arrivants et on leur offrit une légère réfection. Jésus alla aussitôt visiter quelques malades qui l’avaient fait prier de les secourir, et il les guérit parce qu’il les savait croyants. Sur le chemin, il passa devant plusieurs personnes sollicitant aussi leur guérison, mais dans le dessein de les éprouver, et il ne les guérit pas.

Jésus enseigna dans la synagogue ; il n’y fit aucun miracle. Je le vis vers midi faire la promenade d’usage le jour du sabbat ; il fut accosté par les deux jeunes gens, qui à plusieurs reprises l’avaient prié de les prendre pour disciples. Il leur demanda de nouveau s’ils voulaient quitter leur maison et leurs parents, distribuer leurs biens aux pauvres, obéir aveuglément et souffrir la persécution ; à ces questions ils se retirèrent en haussant les épaules.

Le Seigneur entra dans la maison de ses parents à Nazareth ; elle était inhabitée, mais tenue en bon ordre par la sœur aînée de Marie, mère de Marie de Cléophas. Le Sauveur la visita, puis il retourna à la synagogue, où il enseigna avec force et sévérité. Il appela Dieu son Père céleste, et prédit les châtiments qui devaient frapper Jérusalem et tous ceux qui ne l’écouteraient pas. Il s’adressa ensuite aux disciples, leur parla des persécutions qu’ils auraient à subir, les exhorta à être persévérants et à demeurer fidèles, etc. Les pharisiens, ayant appris qu’il se disposait à quitter Nazareth sans avoir guéri personne, se mirent à exhaler leur dépit, en disant : « Qui est-il donc ? Que prétend-il être ? Où a-t-il pris sa doctrine ? Il est pourtant d’ici, son père était charpentier, et ses frères et ses sœurs sont tous parmi nous ! » Ils entendaient par là Marie d’Héli, fille aînée de sainte Anne, ses enfants, Iacob, Éliacim et Sadoch, leur sœur, Marie de Cléophas, ainsi que ses fils et ses filles (Matth., XIII, 57. Marc, VI, 3). Jésus, sans répondre, continua d’enseigner ses disciples. Un pharisien des environs de Séphoris se montra plus insolent encore ; il l’interpella en ces termes : « Qui es-tu donc ? As-tu oublié qu’il y a quelques années, un peu avant la mort de ton père, tu as avec lui travaillé à faire en ma maison des cloisons en bois ? » Comme Jésus gardait le silence, ils lui crièrent : « Parle donc ! Est-il bienséant de ne pas répondre à des hommes honorables ? » Alors Jésus dit à l’insolent provocateur : « Oui, j’ai travaillé jadis ton bois ; je t’ai regardé, et j’ai gémi de ne pouvoir te délivrer dès lors de la dureté de cœur dont tu fais preuve en ce moment. Tu n’auras point de part à mon royaume, quoique je t’aie aidé à bâtir ta maison sur la terre ». Jésus ajouta encore : « Un prophète n’est pas sans honneur, si ce n’est dans sa patrie, dans sa maison et dans sa famille. »

Les pharisiens se scandalisèrent plus que jamais quand ils entendirent certains enseignements que Jésus donna à ses disciples, et dont voici les principaux : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. — Il y aura moins à souffrir pour Sodome et Gomorrhe au jour du jugement, que pour ceux qui ne voudront pas vous recevoir. — Je ne suis pas venu vous apporter la paix, mais le glaive ».

Après le sabbat, il y avait encore beaucoup de personnes qui désiraient être guéries ; mais Jésus n’en guérit aucune, au grand dépit des pharisiens. Quelques individus, imitant l’insolent pharisien de la synagogue, lui dirent d’un ton grossier : « Te rappelles-tu un tel lieu ? » Et ils nommaient les endroits où ils l’avaient vu autrefois. Les pharisiens lui firent remarquer aussi qu’il avait cette fois une suite moins nombreuse que lors de son premier voyage, et ils lui demandèrent s’il n’irait pas visiter les Esséniens : on sait qu’ils ne pouvaient les souffrir. Les Esséniens n’assistaient que rarement aux prédications publiques de Jésus qui, de son côté, ne parlait pas d’eux. Les plus instruits d’entre eux entrèrent plus tard dans l’Église. Ils reconnaissaient Jésus comme le Fils de Dieu ; aussi ne le contredisaient-ils jamais.