CHAPITRE LXXII

Conversion définitive de Madeleine, qui est délivrée de sept démons par Jésus.

L’état de Madeleine devenait de plus en plus déplorable. Depuis la rechute qui avait suivi sa conversion au mont de Gabara, elle était possédée de sept démons. Elle se trouvait d’ailleurs plus mal entourée que jamais. Cependant les saintes femmes, et particulièrement la sainte Vierge, ne cessaient de prier pour elle avec beaucoup d’ardeur. Enfin, Marthe, accompagnée de sa suivante, l’alla voir à Magdalum. Elle fut fort mal reçue, et on la fit attendre. Au même moment, une troupe de mondains et de femmes galantes de Tibériade venait d’arriver pour prendre part à un festin auquel Madeleine les avait conviés. Celle-ci était à sa toilette, et fit dire à Marthe qu’elle ne pouvait venir lui parler. Marthe, se mettant à prier, patienta de la manière la plus touchante, jusqu’à ce que son infortunée sœur arrivât, hautaine, dédaigneuse et embarrassée ; elle rougissait de la mise simple de sa sœur, et, craignant que ses hôtes ne la vissent, elle osa l’engager à se retirer. Marthe lui demanda seulement un coin pour se reposer : alors on la conduisit avec sa suivante à une chambre délabrée du bâtiment attenant au château, où on la laissa longtemps sans lui rien offrir. C’était dans l’après-midi. Tandis que Marthe et sa servante priaient, accablées de tristesse, Madeleine acheva de se parer ; puis elle alla s’asseoir au festin sur un siège magnifique. Après le repas, elle revint auprès de sa sœur et lui apporta quelques mets. Elle lui parla d’un ton méprisant et emporté ; néanmoins l’orgueil et l’impudicité étaient combattus en elle par la peur et les remords dont elle était déchirée. Marthe la supplia du ton le plus affectueux et le plus humble d’aller entendre la prédication que Jésus ferait publiquement dans le voisinage. Elle lui dit qu’elle y trouverait les personnes qui lui avaient plu et avec lesquelles elle s’était liée dans une occasion semblable ; que toutes seraient très heureuses de la voir ; qu’elle-même avait déjà témoigné combien elle honorait Jésus et qu’elle devait accorder à sa sœur et à son frère le plaisir de la compter au nombre de ses auditeurs ; d’autant plus qu’elle n’aurait pas de sitôt l’occasion d’entendre, dans un lieu si rapproché, l’admirable prophète, en même temps que de voir tous ceux qui tenaient à elle. Marthe ajouta que dernièrement, en parfumant la tête du Sauveur pendant le repas de Gabara, Madeleine avait prouvé qu’elle savait glorifier les qualités grandes et sublimes partout où elle les rencontrait, et qu’elle devait, cette fois encore, honorer de sa présence, la prédication de celui à qui elle avait rendu publiquement hommage avec une hardiesse si magnanime, etc. Je ne saurais rendre les paroles touchantes de Marthe, ni exprimer avec quelle résignation elle supporta les manières arrogantes de sa sœur. Madeleine finit par lui répondre : « J’irai, mais non pas avec toi. Tu peux t’y rendre de ton côté ; je ne veux pas y aller si mal vêtue : je veux me parer selon mon rang et être accompagnée de mes amies. »

Le lendemain matin, je vis Madeleine à sa toilette. Elle fit appeler Marthe, à laquelle elle continua de parler sèchement comme à une inférieure. Marthe l’écouta avec beaucoup d’humilité, priant Dieu en secret de lui inspirer la résolution d’aller avec elle, afin qu’elle s’amendât. Je vis Madeleine se faire laver et parfumer par ses deux suivantes. Pendant qu’on l’habillait, elle tenait à la main un miroir rond de métal et à manche. Sa poitrine était couverte d’une pièce d’étoffe d’or brodée de perles et de pierres taillées à facettes. Par-dessus sa robe à manches étroites, elle en portait une autre à manches larges et courtes, et qui traînait par derrière ; elle était de soie violette brodée de grandes fleurs de couleur et d’or. Sur sa tête, ses tresses étaient entrelacées de roses de soie brute, de fils de perles et d’une espèce de dentelle, si bien qu’on voyait à peine sa chevelure. Au-dessus elle avait une riche coiffe fine et transparente, qui se dressait par devant et retombait par derrière jusqu’aux épaules. Après avoir fini de se parer, elle se montra à Marthe, qui fut obligée de l’admirer.

Le démon la tourmentait cruellement pour l’empêcher de se rendre à la prédication de Jésus, et elle n’y serait pas allée si l’envie n’avait pris aux pécheresses qui étaient chez elle d’assister à ce qu’elles appelaient le spectacle Il y a bien longtemps que la prédication est un spectacle pour un certain monde avide d'émotions et de jouissances. Il oublie qu'un jour la parole sainte qu'il aura entendue sera la loi de son jugement. Les émotions et la scène auront changé. Dieu veuille qu'alors, au lieu de dire, selon sa coutume, aux prédicateurs : "Dites nous des choses qui plaisent" (Is., XXX, v. 10), il n'ait pas à s'écrier : "Montagnes, tombez sur nous et dérobez-nous à la colère du Verbe éternel ! " . Elles firent donc leurs préparatifs pour le voyage, se vêtirent plus simplement, et partirent montées sur des ânes, suivies de leurs domestiques et de bêtes de somme chargées des bagages. Madeleine emportait des tapis, des coussins, et le siège magnifique dont elle se servait habituellement ; les autres femmes en avaient du même genre.

Elles entrèrent d’abord dans un hôtel, où elles remirent leurs plus riches atours, puis elles allèrent à l’endroit où la prédication devait avoir lieu. En arrivant, elles attirèrent l’attention de tout le monde par leurs conversations bruyantes et par les regards impertinents qu’elles jetaient autour d’elles. Elles se placèrent à part, bien en avant des saintes femmes, ayant à côté d’elles des hommes de leur société. Ces femmes mondaines, ces pécheresses élégantes avaient fait dresser une tente, et elles étaient assises sur leurs sièges, leurs coussins et leurs tapis moelleux, de manière à être vues de tous. Madeleine, hardie, effrontée et dédaigneuse, était au premier rang. Sa présence provoqua un chuchotement et un murmure général ; car elle était encore plus détestée et plus méprisée dans cette contrée qu’à Gabara. Les pharisiens et d’autres personnes qui savaient qu’après sa conversion si frappante au repas de Gabara, elle était de nouveau retombée, se scandalisèrent beaucoup de ce qu’elle osait se montrer en cet endroit.

Après avoir guéri plusieurs malades, Jésus commença une instruction longue et sévère. J’en ai oublié les détails ; je me rappelle cependant qu’il s’écria : « Malheur à toi Capharnaüm, à toi Bethsaïde, à toi Chorozaïn ! » Je crois aussi qu’il dit que la reine de Saba était venue des extrémités de la terre entendre la sagesse de Salomon, ajoutant : « Il y a ici plus que Salomon. » Pendant son discours, de petits enfants portés à bras par leurs mères et ne parlant pas encore, s’écrièrent plusieurs fois à haute voix : « Jésus de Nazareth, très saint prophète, fils de David, fils de Dieu. » Beaucoup de personnes, et Madeleine elle-même, en furent stupéfaites. Je me rappelle à présent que Jésus, à son intention, dit : « Lorsque l’esprit impur a été chassé de la maison purifiée, il revient avec six autres esprits, et le mal est plus grave que jamais. » Ces paroles effrayèrent beaucoup Madeleine. Après avoir touché le cœur d’un grand nombre de ses auditeurs, Jésus ordonna au démon, en se tournant de tous côtés, de sortir de ceux qui soupiraient après leur délivrance. Quant à ceux qui voulaient rester dans ses liens, ils n’avaient qu’à se retirer et à l’emmener avec eux. Sur ce commandement, les possédés s’écrièrent tout autour de lui : « Jésus, fils de Dieu, » etc., et plusieurs personnes s’évanouirent.

Madeleine, qui du siège magnifique où elle était assise, avait attiré tous les regards sur elle, tomba par terre en proie à de violentes convulsions ; les autres pécheresses qui l’entouraient la frottèrent avec des essences et voulurent l’emporter, pensant profiter de cette occasion pour se retirer sans faire de scandale, car elles n’entendaient pas se détacher du démon. Cependant, leurs voisins criaient : « Arrêtez, Maître ! arrêtez, cette femme se meurt ! » Jésus interrompit son discours et dit : « Placez-la sur son siège. La mort dont elle meurt maintenant est une mort salutaire qui lui rendra la vie ! » Quelques instants après, une autre parole de Jésus l’impressionna tellement qu’elle eut de nouvelles convulsions, et je vis de sombres figures sortir de son corps et des corps des autres possédés. Il y eut aussitôt un grand bruit et une grande confusion, car son entourage s’empressa tumultueusement de lui donner des soins ; elle reprit ses sens et se remit sur son magnifique siège, disant : « Ce n’est rien, je me suis évanouie. » Mais la sensation fut bien plus forte, lorsque derrière elle d’autres possédés tombèrent pareillement en défaillance et furent délivrés. Pour la troisième fois, elle fut saisie d’horribles convulsions, et la confusion fut à son comble. Marthe courut à sa sœur, qui, après être revenue à elle, était comme anéantie et désespérée, versait d’abondantes larmes et voulait aller s’asseoir à côté des saintes femmes. Ses compagnes, lui disant de ne pas faire de folies, la retinrent de force et l’entraînèrent dehors. Mais Lazare, Marthe et quelques autres personnes la suivirent et l’emmenèrent à l’hôtellerie des saintes femmes, qui étaient toutes réunies. Ses faux amis ne tardèrent pas à disparaître. De son côté, Jésus, après avoir guéri plusieurs malades, retourna à son logis.

Peu après, il enseigna dans l’école : Madeleine était présente, non encore complètement guérie, mais du moins tout à fait ébranlée. Elle n’était plus mise avec tant de luxe ; elle portait un voile et avait ôté ses ornements superflus, qui consistaient surtout en guipures d’une étoffe très fine, imitant la dentelle, et si délicates, qu’on pouvait à peine s’en servir plus d’une fois. Jésus prononça plusieurs paroles à l’intention de Madeleine ; et, comme il jetait sur elle un regard pénétrant, elle s’évanouit de nouveau, et il sortit d’elle encore un mauvais esprit. Alors ses servantes l’emportèrent à l’entrée de la synagogue, où Marthe et Marie la reçurent et la reconduisirent à l’hôtellerie. Elle semblait égarée, et s’en allait par les rues, pleurant et criant : « Je suis une pécheresse, une femme perdue, le rebut du genre humain. » Les saintes femmes faisaient de grands efforts pour la calmer ; elles ne purent l’empêcher de déchirer ses parures, de s’arracher les cheveux ; enfin elle s’enveloppa dans ses draperies, de manière à se cacher à tous les regards. Lorsque plus tard Jésus fut rentré à son hôtellerie, où il prit debout un léger repas avec ses disciples et quelques pharisiens, Madeleine, s’étant soustraite aux soins des saintes femmes, s’en alla, les cheveux épars, et éclatant en sanglots, se jeter à ses pieds et lui demander si elle pouvait encore être sauvée. Les pharisiens et les disciples se scandalisèrent, et dirent à Jésus qu’il ne devait pas souffrir plus longtemps que cette malheureuse apportât le trouble partout ; ils le prièrent de la renvoyer une fois pour toutes. Mais Jésus leur dit : « Laissez-la pleurer et gémir ; vous ne savez pas ce qui se passe en elle. » Puis il se tourna vers elle et la consola, disant qu’elle devait se repentir, croire et espérer de tout son cœur ; qu’elle trouverait bientôt le repos, et que maintenant elle pouvait s’en aller avec confiance.

A ce moment, les servantes de Madeleine et sa sœur étaient arrivées ; elles la ramenèrent au lieu qu’elles habitaient. La pauvre pécheresse ne cessait de se tordre les mains et de sangloter, le démon la déchirait et la tourmentait par des remords terribles pour la pousser au désespoir, de sorte que, ne pouvant trouver de repos, elle se croyait perdue.

Sur la demande de Madeleine, Lazare se rendit sur-le-champ à Magdalum pour en prendre possession et pour rompre toutes les liaisons qu’elle y avait. Précédemment et par prudence, Lazare avait mis sous le séquestre les champs et les vignes qu’elle possédait aux environs d’Azanoth.

L’affluence du peuple autour de Jésus fut si grande ce jour-là, qu’il s’en alla secrètement pendant la nuit, et se rendit avec ses disciples à une lieue et demie au nord-est, sur une montagne où il continua sa prédication. Le lendemain matin de bonne heure, les saintes femmes y arrivèrent avec Madeleine, et elles trouvèrent le Sauveur entouré d’une foule considérable qui implorait son secours. Dès que son départ avait été connu, beaucoup de personnes s’étaient empressées de le suivre ; celles qui avaient eu l’intention d’aller l’entendre à Azanoth y vinrent aussi, et pendant toute sa prédication l’assemblée fut de plus en plus nombreuse.

Madeleine était assise au milieu des saintes femmes ; elle était dans un anéantissement qui inspirait la pitié. Le Seigneur enseigna sévèrement sur les péchés d’impureté, disant que chez ceux qui en faisaient habitude, l’on trouvait tous les vices et toutes les abominations en punition desquels le feu du ciel était descendu sur Sodome et Gomorrhe. Il parla aussi de la miséricorde de Dieu et du temps actuel de grâce, suppliant tous les hommes d’accueillir cette grâce. Pendant son enseignement, il regarda trois fois Madeleine, qui trois fois tomba par terre, tandis que de sombres vapeurs s’exhalaient de son corps. La troisième fois, les saintes femmes l’emportèrent ; elle était pâle, défaite et à peine reconnaissable. Ses larmes coulaient incessamment, sa conversion était entière ; elle désirait ardemment confesser ses péchés et en recevoir le pardon. Jésus se rendit auprès d’elle dans un endroit écarté, où Marie et Marthe l’avaient conduite. Elle se jeta à ses pieds, la face contre terre, les yeux baignés de larmes et les cheveux épars. Le Seigneur la consola. Les saintes femmes s’étant retirées, elle confessa ses nombreux péchés et en implora le pardon, criant toujours : « Seigneur, puis-je encore être sauvée ? » Jésus lui remit ses péchés. Alors elle le supplia de lui accorder la grâce de ne plus retomber. Jésus la lui promit, lui donna sa bénédiction et lui parla de la vertu de pureté. Il l’entretint ensuite de la sainte Vierge, qui était immaculée : il loua sa sainte Mère et l’exalta dans des termes que je n’avais jamais entendu sortir de sa bouche, recommandant à la pécheresse convertie de s’attacher entièrement à elle, et de lui demander les conseils et les consolations dont elle aurait besoin Touchante leçon pour le pauvre pécheur, qui apprend ainsi de la bouche de Jésus lui-même, que c'est à Marie la Vierge des vierges, la patronne de la pureté, qu'il doit recourir sans cesse, s'il veut reconquérir cette aimable et précieuse vertu ! . Puis, la reconduisant auprès des saintes femmes, il leur dit : « Madeleine a été une grande pécheresse, mais elle sera pour tous les siècles, le plus parfait modèle des pénitentes. »

Épuisée par tant de secousses terribles, par la violence de son repentir et l’abondance de ses larmes, la pauvre Madeleine n’était plus que l’ombre d’elle-même. Cependant elle était calme, bien qu’elle versât toujours des pleurs. Elle reçut de nombreux témoignages de sympathie ; pour elle, elle demandait à tous ceux qu’elle voyait de lui pardonner. Les saintes femmes se rendant à Naïm, comme elle était trop faible pour les suivre, elle alla avec Marthe, Anne de Cléophas et Marie la Suphanite, à Damna, où elles se reposèrent, afin de pouvoir rejoindre le lendemain leurs compagnes.