CHAPITRE LXIX
Contestations des pharisiens de Saphet à qui Jésus révèle leurs péchés.
Jésus dit alors à ses disciples qu’il voulait aller en Judée. Je remarquai que Thomas se réjouissait beaucoup de ce voyage, parce qu’il supposait que les pharisiens de ce pays contrediraient Jésus avec plus de véhémence, et qu’il espérait trouver ainsi l’occasion de disputer contre eux. Il en parla aux autres disciples, qui n’en éprouvèrent pas la même joie. Mais Jésus le réprimanda de ce zèle excessif, et lui dit : « Un jour viendra où toi-même tu refuseras de croire » ; ce que Thomas ne voulut pas admettre.
Devant la ville de Saphet, où Jésus se rendit ensuite, beaucoup de gens de bien le reçurent avec solennité : ils portaient des branches d’arbres à la main et chantaient des psaumes. On lui lava les pieds ainsi qu’aux disciples, et on leur servit un léger repas. Il alla aussitôt à la synagogue, où beaucoup de monde s’était rassemblé, parce qu’on célébrait non seulement le sabbat, mais aussi la fête des Lumières et celle de la nouvelle lune ; on savait en outre que Jésus et ses disciples devaient arriver.
Il y avait à Saphet beaucoup de pharisiens, de saducéens, de scribes et de lévites. La ville possédait une école de la loi, où un grand nombre de jeunes gens étudiaient les arts libéraux et la théologie judaïque. Thomas avait étudié dans cette école deux ans auparavant, et il alla visiter l’un de ses anciens professeurs, pharisien, qui s’étonna de le trouver dans une telle compagnie. Mais Thomas parla avec tant d’ardeur de la doctrine et des œuvres de Jésus, qu’il le réduisit au silence. Des pharisiens et des saducéens de Jérusalem s’étaient introduits dans cette école, et ils agissaient si arbitrairement, qu’ils importunaient même leurs collègues de l’endroit. Quelques-uns étaient de ceux qui étaient allés chercher le Seigneur. Ils parlèrent à Jésus d’un ton flatteur de sa grande réputation et de ses miracles, mais ils dirent qu’il devait éviter de causer du désordre et du tumulte ; car ils s’étaient déjà scandalisés de la réception solennelle qu’on lui avait faite. Jésus leur répondit en présence du peuple et dans le vestibule, car le sabbat n’était pas encore commencé. Il parla sévèrement de l’agitation et du scandale qu’ils faisaient naître dans le pays, et les somma de démontrer en quel point il avait violé la loi, lui qui avait été envoyé par son Père pour l’accomplir. Pendant qu’il disputait ainsi contre eux, sept ou huit lépreux qu’il avait guéris la veille à Elkèse vinrent, suivant son ordre, se présenter devant les prêtres ; et Jésus leur dit : « Vous voyez que j’accomplis la loi ! J’ai ordonné à ces gens de se présenter devant vous, quoiqu’ils n’y soient pas obligés, puisqu’ils ont été guéris en un instant par l’ordre de Dieu et non par la médecine humaine ». Cette coïncidence dépita beaucoup les pharisiens ; ils leur firent cependant subir l’examen ; on regardait la poitrine ; si l’on n’y voyait plus de lèpre, l’homme était guéri. Les pharisiens, aussi étonnés qu’exaspérés, furent obligés de déclarer ceux-là délivrés de leur mal.
Dans la matinée, on avait amené, avec beaucoup de peine, dans la cour de la maison où était logé Jésus, une foule de gens gravement malades, dont plusieurs étaient très âgés. Il s’y trouvait des sourds, des aveugles, des paralytiques, des boiteux, des malades de toute espèce. Jésus les guérit les uns après les autres par la prière, par l’imposition des mains, et par des onctions d’huile bénite. Il fit ces guérisons avec plus de cérémonies qu’à l’ordinaire, et apprit aux disciples comment ils devraient reproduire ces diverses manières de procéder ; puis il exhorta les malades, chacun selon son état.
Les pharisiens et les saducéens de Jérusalem se scandalisèrent beaucoup de ces guérisons ; ils voulaient renvoyer les malades qui continuaient d’arriver ; ils se mirent à crier qu’ils ne toléreraient point ces violations du sabbat. Ils firent tant de bruit, que Jésus se tourna vers eux et leur demanda ce qu’ils voulaient. Alors ils se mirent à disputer contre lui, lui reprochant de parler toujours dans son enseignement du père et du fils, tandis qu’on savait bien de qui il était fils. Jésus répondit à sa manière ordinaire : « Celui qui fait la volonté du Père est le Fils du Père, tandis que celui qui n’observe pas les commandements n’a pas le droit de juger, et doit s’estimer heureux de ne pas être chassé de la maison comme un étranger et un intrus ». Comme ils continuaient à blâmer ses guérisons, lui reprochant de ne pas s’être lavé la veille avant le repas, et ne voulant point admettre qu’ils eussent eux-mêmes violé la loi, Jésus, à leur grand effroi, écrivit sur la muraille leurs prévarications et leurs péchés secrets, en caractères qu’eux seuls pouvaient lire. Puis il demanda aux pharisiens s’ils voulaient que cela restât écrit et fût publié partout, ou s’ils aimaient mieux effacer ces mots et le laisser, lui, tranquillement guérir les malades. Saisis de frayeur, ils effacèrent ce qu’il avait écrit, et s’en allèrent, tandis qu’il se remit à opérer ses guérisons. Ils avaient malversé avec des fonds affectés aux fondations pour les orphelins et les veuves, et les avaient employés à des constructions de toute espèce.