CHAPITRE LXVIII

Jésus instruit ses disciples avant de les envoyer en mission. — Prédication à la synagogue d’Hukoke et guérisons d’aveugles.

Je vis le Seigneur enseigner les disciples en particulier ; il leur dit qu’il les enverrait en mission le lendemain. « Six des apôtres me suivront, leur dit-il, les six autres se rendront dans la haute Galilée : ceux-ci seront accompagnés de dix-huit disciples, et moi-même de douze ; je vous donnerai ma bénédiction, après quoi vous aurez pour devoir d’enseigner, de guérir, et de chasser les démons, etc. ». Il prenait ces dispositions pour éviter la trop grande affluence de peuple dans un même endroit et pour répartir le mouvement sur plusieurs points : car il ne pouvait plus rester à Capharnaüm ; la multitude était trop excitée, trop nombreuse, et elle le pressait trop de tous les côtés. Enfin il renvoya chez eux plusieurs disciples qui auraient pourtant préféré le suivre.

Beaucoup de Gergeséniens, surtout des pauvres, voulaient l’escorter ; sans moyens d’existence et accoutumés à une vie errante, ils espéraient vivre avec lui dans l’abondance. Ils parlaient souvent entre eux du royaume qu’il devait bientôt établir ; ils s’imaginaient qu’il allait se faire oindre comme Saül et David, prendre possession du pays d’Israël et monter sur le trône à Jérusalem ; alors eux et tous ses partisans seraient bien récompensés. Jésus leur dit de retourner chez eux, de faire pénitence, d’observer les commandements et de mettre en pratique ce qu’ils avaient appris de lui. Il leur déclara que les pécheurs ne seraient point admis dans son royaume, qui était tout autre chose que ce qu’ils croyaient. Il congédia ainsi une grande foule de peuple.

De Capharnaüm Jésus se dirigea vers le nord, accompagné des douze apôtres et de trente disciples. Il fut suivi en chemin par de nombreux groupes, et s’arrêta souvent pour les enseigner tour à tour, au moment où ils allaient se séparer de lui pour retourner chez eux.

Arrivés au pied d’une belle montagne où cinq chemins se croisaient, à trois lieues de Capharnaüm et un peu plus près du Jourdain, il congédia le peuple qui l’avait suivi jusque-là, et il monta avec les apôtres et les autres disciples au sommet, où il y avait une chaire. Il leur fit une instruction touchant leur mission ; il leur dit : « Ce que je vous ai révélé en particulier, enseignez-le désormais publiquement ; annoncez que le royaume des cieux est proche, que le dernier temps laissé à la pénitence est venu, et que la fin de Jean-Baptiste arrive. Baptisez, imposez les mains, chassez les démons ». Il leur dit ensuite comment ils devaient se conduire dans les disputes, et comment ils pouvaient reconnaître et éviter les adhérents intéressés et les faux amis. « Pour le moment, ajouta-t-il, aucun de vous n’est plus que les autres. Dans tous les endroits où vous entrerez, demeurez chez les gens pieux, vivez de peu et pauvrement, évitez d’être à charge à personne, etc. ». Il leur dit aussi comment ils auraient à se séparer et à se réunir ensuite : les apôtres devaient aller deux à deux, prendre avec eux quelques disciples et se faire précéder par d’autres qui annonceraient leur arrivée et convoqueraient les habitants, etc. Les apôtres portaient avec eux de petits flacons d’huile ; il leur apprit à la consacrer et à s’en servir pour guérir les malades (Marc, VI, 13). Ce jour-là, il leur donna sur leur mission toutes les instructions qui se trouvent dans l’Évangile ; mais il ne parla pas encore des persécutions qui les menaçaient ; il dit seulement : « Maintenant vous serez les bienvenus partout, mais il viendra un temps où l’on vous persécutera ». Ils s’agenouillèrent autour de lui ; il pria et leur imposa les mains ; quant aux disciples, il les bénit seulement. Enfin ils s’embrassèrent et se séparèrent.

Jésus descendit la montagne et se rendit à Hukoke (Hukaka), où une foule de peuple vint au-devant de lui et l’accueillit avec une grande joie, ainsi que ses disciples.

Tout auprès de la ville se trouvait un puits autour duquel un aveugle et plusieurs boiteux l’attendaient pour implorer son secours. L’aveugle avait les yeux malpropres. Jésus lui ordonna de se laver la figure à la fontaine. Cela fait, il lui oignit les yeux avec de l’huile, puis il cueillit une petite branche d’un arbuste, la lui mit devant les yeux, et lui demanda s’il voyait quelque chose. L’aveugle répondit : « Oui, je vois un grand arbre ». Alors Jésus lui frotta de nouveau les paupières, et lui demanda encore une fois s’il voyait ; l’aveugle se jeta plein de joie à ses pieds et lui dit : « Seigneur, je vois des montagnes, des arbres, des hommes, je vois tout ! » La foule reconduisit l’aveugle à la ville, en poussant des cris d’allégresse. Jésus guérit encore tous les boiteux et les paralytiques qui se trouvaient là.

L’aveugle ayant annoncé son bonheur à Hukoke, beaucoup de monde en sortit, entre autres les chefs de la synagogue et les maîtres d’école avec une troupe d’enfants. Jésus, suivi de la foule, se rendit à l’école, où il raconta plusieurs paraboles et prêcha sur les huit béatitudes. Il exhorta tous ceux qui l’écoutaient à faire pénitence, car le royaume de Dieu était proche, etc. Il donna d’amples explications sur les paraboles. Il avait recommandé aux disciples de faire bien attention à ce qu’il dirait, afin de pouvoir reproduire avec exactitude son enseignement dans les villages et les maisons isolées d’alentour. Les apôtres, suivis de plusieurs disciples, se répandaient d’ordinaire dans les endroits voisins pour enseigner et guérir, et le soir ils se réunissaient dans la localité où Jésus était allé, pour recevoir de nouveau ses instructions.

Dans la synagogue, Jésus enseigna sur la prière et sur le Messie. Le Messie était déjà dans le monde ; les auditeurs étaient ses contemporains, et lui-même enseignait sa doctrine. Il parla de l’adoration de Dieu en esprit et en vérité, et je compris que cela voulait dire l’adoration en esprit et en Jésus-Christ, car il était la vérité, le vrai Dieu, le Dieu vivant qui s’est incarné, le Fils conçu du Saint-Esprit. Là-dessus les docteurs le prièrent de la manière la plus bienveillante de leur dire qui il était réellement, d’où il venait, et si ceux qu’on croyait ses parents ne l’étaient pas en effet. Ils le prièrent de leur dire ouvertement s’il était bien le Messie, le Fils de Dieu ; car il était désirable que les docteurs de la loi sussent à quoi s’en tenir et qu’ils le reconnussent, puisqu’ils avaient autorité sur le peuple, etc. Jésus, parlant d’une manière évasive, leur répondit : « Si je dis : Je le suis, moi qui vous parle, vous ne me croirez point ; vous direz : Mais non, c’est le fils de gens que nous connaissons bien. Du reste, vous ne devez pas scruter mon origine, mais considérer mon enseignement et mes œuvres : celui qui fait la volonté du Père est le Fils du Père, car le Fils est dans le Père, et le Père dans le Fils ; et quiconque fait la volonté du Fils fait la volonté du Père ». Il parla sur ce sujet et sur la prière d’une manière si persuasive, que plusieurs s’écrièrent : « Seigneur, vous êtes le Christ ! vous êtes la vérité ! » Et se prosternant devant lui, ils voulurent l’adorer. Alors il reprit : « Adorez le Père en esprit et en vérité ». Ensuite il se rendit de la ville dans le faubourg avec le chef de la synagogue, chez lequel il prit un repas et passa la nuit avec les disciples.

Le lendemain matin, Jésus répondit encore à leur question, s’il était le Messie, et expliqua la parabole du semeur et les différentes manières dont la semence est reçue. Puis il parla du bon Pasteur qui était venu pour chercher les brebis égarées. Il dit que le bon pasteur accomplirait sa mission jusqu’au jour où ses ennemis le mettraient à mort. Il dit avec un accent qui pénétrait l’âme, que l’amour mettrait sa joie à sauver, ne fût-ce qu’une seule brebis.

Comme il était à une demi-lieue de Béthanath, un aveugle vint au-devant de lui, conduit par deux jolis enfants. Ils portaient des robes courtes de couleur jaune, et des chapeaux d’écorce tressée ; c’étaient des enfants de lévites. L’aveugle, vieillard de distinction, espérait depuis longtemps en Jésus. Lorsque ses jeunes guides lui signalèrent son arrivée, il courut vers lui, criant de loin : « Jésus, fils de David, ayez pitié de moi ! venez à mon secours ! » Lorsqu’il l’eut abordé, il se jeta à ses pieds et dit : « Seigneur, vous me rendrez certainement la vue ! Il y a longtemps que je vous attends ! Il y a longtemps aussi que j’avais la certitude intérieure que vous viendriez me guérir ! » Jésus répondit : « Vous croyez ; qu’il vous soit fait selon votre foi ! » Puis il entra avec lui dans un bois où il y avait une fontaine, et lui dit de se laver les yeux. Les yeux de l’aveugle, ainsi que le front, étaient couverts d’ulcères et de croûtes, qui se détachèrent quand il fut lavé. Ensuite Jésus lui oignit les yeux, le front et les tempes, et l’aveugle recouvra aussitôt la vue. Il rendit grâces à Jésus, qui bénit aussi les deux enfants, disant qu’ils annonceraient un jour la parole de Dieu.

Ils se rendirent enfin à la ville, devant laquelle les apôtres et les autres disciples les rejoignirent. Beaucoup de monde s’était rassemblé en cet endroit, et grande fut leur joie lorsqu’ils virent que l’aveugle avait recouvré la vue.