CHAPITRE LXVI

Enthousiasme produit à Capharnaüm par tant de prodiges, combattu par les pharisiens, qui sont confondus par le Seigneur.

Jésus ordonna aux disciples de monter en barque et de se rendre à Bethsaïde ; lui-même se retira dans la solitude pour prier. Je le vis côtoyer le rivage, puis passer entre des rochers escarpés, qui dans la nuit ressemblaient à de sombres géants.

Au milieu de la nuit, je vis Jésus marcher sur la mer, à peu près à la hauteur de Tibériade, vers le milieu du lac, mais plus à l’est : il me semblait vouloir devancer, à une certaine distance, la barque des disciples. Ceux-ci se fatiguaient à ramer, car le vent soufflait avec violence et leur était contraire. Dès qu’ils virent une figure humaine marchant sur les flots, ils furent épouvantés ; dans leur frayeur, ne sachant si c’était Jésus ou son esprit, ils poussèrent de grands cris. Mais Jésus leur dit aussitôt : « Rassurez-vous, c’est moi, ne craignez point ». Pierre lui répondit : « Seigneur, si c’est vous, ordonnez-moi de venir à vous sur les eaux ». Jésus lui dit : « Viens ». Pierre descendit avec empressement de la barque par une petite échelle, et marcha quelques instants sur les vagues agitées comme s’il eût été sur la terre. Il me sembla qu’il planait au-dessus d’elles, car, en se soulevant, elles ne l’empêchaient pas de marcher. Mais comme, tout émerveillé, il pensait plus à la mer, aux flots et à la violence du vent qu’à la parole de Jésus, il eut peur ; soudain je le vis s’enfoncer, et il cria, disant : « Seigneur, sauvez-moi ! » Il avait de l’eau jusqu’à la poidit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté C'est la confiance en Dieu qui affermit ses pas sur les flots agités de la mer du monde et qui lui donne le pouvoir de les traverser en paix. ? » À l’instant, ils arrivèrent auprès de la barque et y montèrent. Jésus reprocha à Pierre et aux disciples la frayeur qu’ils avaient eue. Le vent cessa aussitôt et ils se dirigèrent vers Bethsaïde.

Lorsque Jésus mit pied à terre à Bethsaïde, deux aveugles accoururent, implorant son secours ; ils se guidaient l’un l’autre, contrairement au proverbe. Il les guérit ainsi que plusieurs boiteux et plusieurs muets. Partout où il allait le peuple se pressait autour de lui, lui amenant des malades ; et la plupart, rien qu’à toucher la frange de son vêtement, étaient guéris. On l’attendait, d’ailleurs, parce qu’on savait qu’il devait venir avant le sabbat. L’histoire des possédés et des pourceaux était répandue dans toute la ville, et tous en étaient émerveillés. Quelques disciples baptisèrent le matin, devant la maison de Pierre, un certain nombre de ceux qui avaient été guéris. Comme le Seigneur ne se donnait pas le temps de se reposer ni de manger, les disciples vinrent le trouver pour lui persuader de prendre un peu de repos et de nourriture.

Plus tard, il se dirigea vers Capharnaüm, et on lui amena un possédé qui était muet et aveugle ; il le guérit sur-le-champ, et l’on en fut d’autant plus surpris que ce malheureux, à la seule approche de Jésus, recouvra la parole et cria : « Jésus, fils de David, ayez pitié de moi ». Ensuite le Seigneur lui frotta les yeux, et il vit à l’instant même. Cet homme avait en lui plusieurs démons, à cause de ses rapports intimes avec les païens de Gergesa. Les sorciers et les magiciens de ce pays s’étaient emparés de lui, et, le traînant par une corde, ils le faisaient voir partout et l’obligeaient de faire toute espèce de tour de force ; ils montraient que, bien qu’aveugle et muet, il comprenait tout, faisait tout, allait tout chercher, obéissant à leurs conjurations : car c’était le diable qui opérait en lui. C’était ainsi que ces magiciens païens parcouraient le pays, se servant des démons qui possédaient ce malheureux pour gagner leur vie. Lorsqu’ils passaient le lac, ils ne lui permettaient pas de monter dans la barque ; mais le forçaient, comme un chien, de les suivre à la nage. Personne ne se souciait de lui : on le regardait comme un homme perdu. Il n’avait pas d’abri ; il couchait dans des sépulcres et des fossés, et ceux qui l’exploitaient le maltraitaient en outre sans aucune pitié. Depuis quelque temps déjà il se trouvait à Capharnaüm, mais personne n’avait voulu le conduire à Jésus. Maintenant il y vint de lui-même, et fut guéri C'est bien souvent ainsi que le monde et le démon finissent par traiter leurs intimes. Il n'y a que le miséricordieux Jésus qui en soit touché et qui puisse encore, s'ils le veulent bien, les sauver. .

Cependant, tandis que Jésus enseignait avant le commencement du sabbat, il y eut un grand tumulte dans la ville : il était arrivé plusieurs barques remplies de Juifs qui racontaient les miracles dont ils avaient été témoins. Mais les pharisiens disaient partout : « C’est un homme qui chasse les démons par le prince des démons ». Ce propos déplut au peuple, et il se rassembla en foule devant la synagogue. Lorsque Jésus s’était approché de la ville, le possédé aveugle et muet avait couru, tout furieux et sans guide, à travers les rues, à sa rencontre, et beaucoup de personnes, l’ayant suivi, avaient été témoins du miracle. Tout cela avait tellement impressionné les gens venus de partout, qu’ils s’irritèrent extrêmement de ce que les pharisiens se déchaînaient encore contre le Seigneur et disaient : « C’est par le prince des démons qu’il guérit ». Ils firent donc appeler les pharisiens, et exigèrent d’eux la promesse qu’ils cesseraient d’injurier Jésus. « Vous devez avouer et reconnaître, leur dirent-ils, que jamais rien de semblable ne s’est vu en Israël et que jamais prophète n’en a fait autant. Si vous ne renoncez pas à votre résistance opiniâtre, nous serons forcés de quitter Capharnaüm, car nous ne voulons plus souffrir ni entendre vos blasphèmes, etc. »

Les pharisiens prirent la chose très poliment : l’un d’eux, homme gros et gras, se mit à pérorer devant le peuple avec une adresse perfide. Il dit qu’en effet on n’avait jamais entendu parler dans Israël de tels prodiges, d’une telle doctrine ; que jamais prophète n’avait fait rien de pareil. « Mais, dit-il, veuillez prêter l’oreille aux observations que j’ai à faire touchant les exorcismes de Gergesa et ceux d’aujourd’hui, dans notre ville, en faveur de ce possédé qui a eu des rapports si intimes avec les Gergeséniens ; car on ne saurait être trop circonspect dans l’examen de faits de ce genre. » Puis il fit une longue description de l’empire des démons. « Il y a là, continua-t-il, une hiérarchie ; les uns ont pouvoir sur les autres, et Jésus s’est associé l’un des plus puissants. En effet, pourquoi a-t-il si longtemps tardé à guérir le possédé de notre ville ? Pourquoi, s’il est le Fils de Dieu, n’a-t-il pas, sans sortir de Capharnaüm, chassé les démons du pays des Gergeséniens ? Mais il a dû se rendre dans ce pays pour faire un pacte avec le prince des démons qui y régnent ; il a dû, pour s’arranger avec lui, lui livrer en proie les pourceaux ; car, bien qu’inférieur en puissance à Béelzébub, ce démon est pourtant d’un rang assez élevé. Après avoir satisfait celui-ci, il a donc pu délivrer par Béelzébub le possédé notre concitoyen ». Il débita très habilement ce discours vide et verbeux, et pria le peuple d’attendre tranquillement la fin ; puis il ajouta que leur propre conduite montrait suffisamment quels étaient les fruits de cette prédication : les jours ouvrables, le peuple, au lieu de travailler, courait après le prophète et après ses miracles, et le jour du sabbat n’était plus que bruit et tumulte. Ils devaient donc se calmer et se préparer pour la fête qui approchait. Il réussit ainsi à déterminer le peuple à se disperser, et beaucoup de têtes légères furent à moitié convaincues par sa faconde Notre siècle connaît, hélas ! plus d'un de ces pharisiens hypocrites qui, sous une prétendue sagesse et une modération apparente, parviennent encore aujourd'hui à donner le change aux esprits simples, en ébranlant leur foi ! .

Jésus vint avec ses disciples à la synagogue pour le sabbat, et, grâce à la crainte que les pharisiens avaient du peuple, il put enseigner sans interruption sur l’histoire de Joseph et sur le chapitre LVIIe d’Ézéchiel. Jésus, connaissant leurs pensées et sachant tout ce qui avait été insinué au peuple, leur dit : « Tout royaume divisé contre lui-même sera ruiné. Si Satan chasse Satan, il est divisé contre lui-même ; comment donc son royaume subsistera-t-il ? Et si, moi, je chasse les démons par Béelzébub, par qui vos enfants les chassent-ils ? »

Ainsi Jésus les réduisit au silence, et il sortit de la synagogue sans avoir rencontré de contradiction. Il passa la nuit dans la maison de Pierre.