CHAPITRE LXV
Jésus délivre d’une foule de démons le sombre pays de Gergesa, où il précipite les pourceaux dans un lac.
Jésus quitta ce lieu, et, suivi des apôtres et de quelques autres disciples, il se dirigea vers le lac de Génésareth. Pendant les derniers jours, il avait utilisé les intervalles de ses prédications publiques et des diverses parties du sermon sur la montagne, et toutes les occasions où il se trouvait seul avec eux sur les chemins ou sur l’eau, pour les préparer à leur mission. Le jour précédent, se trouvant à Capharnaüm, il leur avait dit : « La moisson est abondante, mais il y a peu d’ouvriers dans la vigne, et je veux vous y envoyer ». Se trouvant alors en un lieu écarté, sur une belle pelouse verdoyante, il convoqua les douze apôtres dont on trouve les noms dans l’Évangile ; il donna à Simon le nom de Pierre, à Jacques et Jean celui de Fils du tonnerre ; puis il leur recommanda plusieurs vertus, car dès ce moment ils devaient commencer à guérir et à chasser les démons en son nom. Il leur parla de la manière la plus touchante ; pour éviter de les effrayer, il dit qu’il serait toujours avec eux et qu’il partagerait avec eux toutes choses. Il leur donna pouvoir sur les esprits impurs, pour les expulser et pour guérir toute maladie, toute infirmité ; il donna aux autres disciples présents le pouvoir de baptiser et d’imposer les mains. Il leur donna ces pouvoirs en les bénissant. Ils pleuraient tous, et Jésus lui-même était très ému. Il finit en leur disant qu’il y avait encore beaucoup de choses à faire ; qu’ensuite ils devaient aller à Jérusalem, car le temps de l’accomplissement approchait. Comme ils s’écriaient tous avec enthousiasme qu’ils étaient résolus de faire tout ce qu’il leur recommanderait, et qu’ils lui seraient fidèles en toutes choses, il répondit qu’il viendrait des jours tristes et pénibles, et que le mal germerait même parmi eux : c’était de Judas qu’il entendait parler. Tandis qu’il les enseignait ainsi, ils arrivèrent à leur barque. Le Seigneur, les douze apôtres et cinq disciples, au nombre desquels était Saturnin, y montèrent, et abordèrent près du village de Magdala, un peu au nord de la gorge sombre et brumeuse dans laquelle s’écoulent les eaux du marais de Gergesa.
Magdala était bâti sur un cap et adossé à une montagne, de sorte qu’on n’y voyait le soleil que de midi à son coucher. Les environs étaient humides et obscurs, surtout dans la gorge voisine de la montagne. Au moment où ils descendirent à terre, plusieurs possédés accoururent, demandant à grands cris ce que Jésus venait faire là ; et, quoiqu’ils fussent venus d’eux-mêmes, ils le prièrent de les laisser en repos. Il les délivra, et ils retournèrent à leur village après lui avoir rendu grâces. Bientôt on lui en amena d’autres du même village. Pierre, André, Jean, Jacques et les cousins du Seigneur y entrèrent, et guérirent plusieurs malades et démoniaques, parmi lesquels on comptait des femmes sujettes à des convulsions. Ils chassèrent les démons et commandèrent aux maladies de disparaître, au nom de Jésus de Nazareth ; j’entendis quelques-uns d’entre eux ajouter : « Auquel la tempête et la mer obéissent », ou rappeler quelque autre de ses miracles. Plusieurs de ceux qu’ils avaient guéris se rendirent ensuite auprès de Jésus pour entendre son enseignement et profiter de ses exhortations. Il leur dit, ainsi qu’aux disciples, pourquoi il y avait tant de possédés en ce lieu : les habitants étaient esclaves de leurs passions et de leurs désirs mondains. Plusieurs de ces démoniaques étaient de Gergesa, localité située sur la montagne, à une lieue plus loin du côté de l’orient. Ils erraient dans les champs des environs, ou se cachaient dans les sépulcres et les cavernes, très nombreuses en ce pays montueux et inégal.
Durant la matinée, Jésus se rendit à l’entrée de Magdala et guérit plusieurs malades, tandis que les apôtres opéraient aussi des guérisons dans le village même. Puis il gravit la montagne située au levant ; deux démoniaques, jeunes gens de qualité, vinrent au-devant de lui. Ils n’étaient pas toujours en fureur, mais ils en avaient des accès assez fréquents. Ils parcouraient la campagne dans une agitation continuelle. Ils s’étaient autrefois présentés à Jésus, demandant à devenir ses disciples ; c’était à l’époque où il avait passé près de Gergesa ; le Sauveur les avait renvoyés. Maintenant il les guérit, et ils sollicitèrent de nouveau la permission de le suivre. Ils lui dirent : « Les possédés de Gergesa qui vous prièrent de venir les guérir, et que vous avez ajournés au temps opportun, ont été mis aux fers ; mais ils brisent toutes les chaînes et, toujours furieux, ils errent dans les environs, au grand effroi de tout le monde. Nous-mêmes nous ne serions point tombés dans ce malheureux état, si vous aviez daigné alors nous prendre avec vous ». Mais il leur répondit : « Vous n’y seriez pas tombés si vous n’aviez péché, et si vous ne vous étiez livrés à l’impudicité ». Il les exhorta ensuite à se convertir, et leur dit de retourner en leur demeure et d’annoncer comment ils avaient été guéris. Là-dessus ils s’en allèrent. Pendant que Jésus continuait son chemin, enseignant devant les cabanes et les bergeries les personnes qui s’y rassemblaient, beaucoup de possédés et de maniaques se montrèrent derrière les haies et sur les hauteurs, criant et faisant signe au Sauveur de ne pas venir de ce côté et de les laisser en repos. Mais il les appela et les délivra, quelles que fussent les instances de plusieurs démons qui demandaient à grands cris de n’être point précipités dans l’abîme. Quelques apôtres guérirent des malades dans le voisinage, et invitèrent tous les habitants à se rendre sur la hauteur qui est au sud de Magdala.
Dans l’après-midi, je vis Jésus, entouré de ses disciples, enseigner devant une grande assemblée ; il les exhorta à la pénitence, parla du royaume de Dieu qui était proche, et leur reprocha leur attachement aux biens terrestres. Il dit que l’âme de l’homme a plus de valeur aux yeux de Dieu que tous les biens que les hommes peuvent posséder en ce monde. Je crois que cet avis se rapportait au troupeau de pourceaux qui devait bientôt se jeter dans le lac ; car, lorsque les habitants de Gergesa l’invitèrent à venir dans leur ville, il leur fit cette réponse : « Je ne serai pas le bienvenu pour vous ; vous trouverez que je ne suis que trop tôt arrivé ». Ils lui dirent ensuite qu’il se gardât de passer par le ravin quand il se rendrait chez eux, parce que deux possédés furieux qui avaient brisé toutes leurs chaînes, et même tué plusieurs personnes, erraient sans vêtements sur ce chemin et dans les cavernes d’alentour ; Jésus répondit que ce serait précisément à cause d’eux qu’il prendrait cette route, quand le temps serait venu, car il avait été envoyé pour soulager les malheureux. Ce fut à cette occasion qu’il prononça les paroles qui se trouvent dans l’Évangile de saint Matthieu (XI, 21) : « Si les miracles qui ont été opérés chez vous l’avaient été à Tyr et à Sidon, il y a longtemps qu’on y aurait fait pénitence dans la cendre et le cilice ». Lorsqu’il voulut les quitter, ils le prièrent de rester, disant qu’ils n’avaient jamais entendu de prédication si touchante, que c’était comme si le soleil levant eût éclairé de ses rayons leur village brumeux et sombre Ce que Jésus faisait, dans ce sombre pays, en illuminant de sa doctrine et en le délivrant du démon, était la figure de ce qu'il allait faire dans le paganisme entier dont cette ténébreuse contrée, remplie de possédés, offrait une frappante image. . Ils ajoutèrent qu’il ne pouvait partir, car il allait faire nuit, Jésus répondit qu’il ne craignait pas cette nuit-là, mais qu’eux devaient craindre de demeurer dans les ténèbres éternelles, au temps où la lumière de la parole de Dieu était venue à eux.
J’appris que là ces gentils, pour se préparer à d’affreuses pratiques magiques, mangeaient d’une herbe croissant en abondance dans la gorge et sur la montagne. Elle les enivrait, les rendait fous et leur inspirait des désirs impudiques qui leur donnaient des convulsions. Il y avait là aussi une autre plante antidote de la première ; mais depuis quelque temps elle était inefficace, et dès lors ils ne pouvaient plus sortir de leur état misérable. Le pays des Gergeséniens avait cinq lieues de longueur sur une demi-lieue de largeur ; il se distinguait des cantons d’alentour par son histoire et le caractère de ses habitants, qui ne valaient pas grand’chose.
Dans toute la contrée, les Gentils, au grand scandale des Juifs leurs voisins, élevaient de nombreux troupeaux de porcs qu’on menait paître sur les hauteurs, autour d’un grand marais verdâtre, où ils étaient gardés par une centaine de porchers païens, au service de différents propriétaires. Les pourceaux se vautraient dans le marais, et fourmillaient, parmi les buissons, sur les versants de la montagne.
C’étaient les pratiques de la magie plutôt que l’idolâtrie elle-même qui mettaient ces malheureux à un tel degré sous la puissance du diable. Gergesa, ainsi que tout le pays d’alentour, était rempli de sorciers et de sorcières, se servant pour opérer leurs maléfices de chats, de chiens, de crapauds, de serpents et d’autres animaux immondes. Eux-mêmes, il me semble, prenaient la figure de ces animaux pour aller nuire aux hommes ou au bétail, et pour les faire mourir. Je ne puis mieux les comparer qu’à des loups-garous. Ils se vengeaient après un long espace de temps de ceux qu’ils n’aimaient pas, et faisaient sentir très loin leur funeste influence ; ils évoquaient même des tempêtes et des ouragans. Les femmes préparaient des philtres qui donnaient la mort ou excitaient des désirs infâmes, et dans lesquels elles mêlaient des choses révoltantes. J’ai toujours besoin de me faire violence pour parler de tous ces abominables maléfices et sortilèges ; aussi n’entrerai-je dans aucun détail. Ils avaient eu autrefois avec Balaam des rapports dont je ne me souviens plus bien ; mais ils furent à cette occasion châtiés si sévèrement par deux prophètes, qu’ils prirent tous les prophètes en aversion ; aussi ne voulaient-ils pas entendre parler de Jésus, ni assister à ses prédications. Depuis des siècles, Satan régnait dans ce malheureux pays, et l’on y trouvait une foule de possédés, de furieux et de convulsionnaires.
Vers dix heures, je vis Jésus, accompagné de quelques disciples, remonter le ruisseau, et entrer dans la gorge, sur une nacelle toujours préparée pour le trajet, qui était plus court par eau que par terre. Quelques disciples qui s’occupaient de guérir des malades étaient restés en arrière. Jésus, ayant abordé, gravit le versant septentrional de la montagne. Tandis qu’il s’avançait vers le sommet, je vis deux hommes furieux courir de côté et d’autre, sans vêtements et les cheveux en désordre. Ils se lançaient l’un à l’autre de grosses pierres ; tantôt ils entraient dans les sépulcres, tantôt ils en sortaient et se jetaient des ossements à la tête. Ils poussaient des cris affreux ; mais, retenus comme par un charme, ils ne s’enfuirent pas lorsque Jésus s’approcha d’eux. Ils étaient devant lui, à quelque distance, derrière des haies et des rochers. A sa vue, ils entrèrent en fureur et crièrent : « Puissances, dominations, venez nous secourir, car voici quelqu’un qui est plus fort que nous ! » Jésus étendit la main vers eux et leur commanda de se coucher à plat ventre. Alors ils s’étendirent la face contre terre ; je compris que Jésus leur avait donné cet ordre à cause de leur nudité. Cependant ils relevèrent la tête et se mirent à crier : « Qu’il a-t-il entre nous et vous, Jésus, Fils du Dieu très haut ? Êtes-vous venu ici avant le temps pour nous tourmenter ? Nous vous en conjurons, ne nous tourmentez point ». Jésus et les disciples étant arrivés tout près d’eux, ils tressaillirent et se mirent à trembler de tous leurs membres. Jésus ordonna aux disciples de leur donner des vêtements et aux possédés de s’en revêtir ; les disciples leur jetèrent donc de ces bandes d’étoffe qu’ils portaient autour du cou et dont ils s’enveloppaient aussi la tête, et les possédés se les mirent autour des reins, mais avec une agitation et des mouvements fébriles, comme s’ils le faisaient malgré eux. S’étant levés, ils continuèrent à prier Jésus de ne pas les tourmenter ; et comme il leur dit : « Combien êtes-vous ? » Ils répondirent : « Légion ». Les démons s’exprimaient ainsi par la bouche des possédés, et révélaient que ces hommes avaient eu une foule de mauvais désirs, Satan disait cette fois la vérité : depuis dix-sept ans, ces hommes pratiquaient la magie, sans cesse en rapport avec les mauvais esprits ; durant ce même temps ils avaient eu souvent des accès de fureur ; mais depuis deux ans, ayant rompu les chaînes dont on les avait liés, ils erraient dans le désert, poussés par les démons qui les possédaient. Ils s’étaient, du reste, livrés à toutes les pratiques abominables de la sorcellerie.
Il y avait là, en plein soleil, une vigne et une grande cuve faite d’énormes pièces de bois. Elle était presque de la hauteur d’un homme, et assez large pour que vingt personnes pussent y trouver place. Les Gergeséniens y foulaient des raisins mêlés avec l’herbe qui faisait perdre la raison. Ce breuvage empoisonné causait l’ivresse et même des attaques d’épilepsie et des extases diaboliques. A cause des vapeurs qui s’en dégageaient, le breuvage se préparait en plein air. En ce moment les pressureurs étant venus pour commencer leur travail, Jésus ordonna aux possédés, ou plutôt à la légion qui les dominait, de renverser la cuve pleine ; et eux aussitôt, s’élançant comme des forcenés, la saisirent et la tournèrent sans peine sur le côté, en sorte que tout le contenu se répandit, pendant que les pressureurs s’enfuyaient, jetant des cris d’effroi Dieu, à la fin, perdra le pêcheur avec tous les faux biens dont il a abusé pour s'enivrer de jouissances criminelles. . Les possédés, toujours tressaillant et tremblant, revinrent et épouvantèrent les disciples. Les démons, qui hurlaient par leur bouche, priaient le Seigneur de ne les point précipiter dans l’abîme, de ne pas les chasser de cette contrée, et disaient : « Envoyez-nous dans ce troupeau de pourceaux ». Jésus leur répondit : « Allez ». A ces paroles, les deux malheureux tombèrent par terre avec de violentes convulsions, et il sortit de leur corps un nuage de vapeur, dans lequel je vis des figures de toute espèce d’insectes, de vers, de crapauds, et surtout de taupes-grillons. Ce nuage se répandit au loin dans les alentours, et au bout de quelques instants tout le troupeau de porcs se mit à courir avec une incroyable vitesse et de terribles grognements, tandis que les porchers les poursuivaient avec de grands cris, et s’efforçaient de les retenir. Les pourceaux, au nombre de plusieurs milliers, sortaient de tous les recoins à travers les broussailles, et se jetaient impétueusement le long des coteaux vers le lac. On eût dit que des coups de tonnerre se mêlaient à des rugissements d’animaux furieux. Le fracas dura non quelques minutes, mais deux heures entières ; car les porcs se débattirent longtemps, se renversèrent et se mordirent les uns les autres. Beaucoup, tombés dans le marais, ne purent lutter contre le courant d’eau, et finalement ils furent tous entraînés vers le lac Image frappante du désordre, de la haine, des abominations auxquelles est livrée la société que l'esprit du mal possède et qu'il finit par entraîner avec lui dans l'abîme. Or l'esprit du mal finit trop souvent par posséder ce qui n'est pas conduit par l'esprit de Dieu. C'est Jésus-Christ lui-même qui nous l'apprend, quand il nous dit : « Celui qui n'est point avec moi est contre moi, et celui qui ne recueille point avec moi disperse. » De là les abominations et la dissolution finale dans laquelle devaient tomber les sociétés païennes. De là aussi les désordres de tout genre et les révolutions incessantes qui ébranlent la nôtre, depuis qu'elle n'est plus assez croyante pour souffrir à sa tête l'esprit de l'Église, qui est celui de Jésus. .
Les disciples ne le virent pas sans déplaisir, croyant que les pourceaux rendraient impure l’eau de leurs pêcheries, et par conséquent aussi les poissons. Jésus, démêlant leur pensée, leur dit d’être sans inquiétude ; que les pourceaux devaient se noyer tous dans le gouffre tourbillonnant qui se trouve à l’extrémité de la gorge. L’eau du lac y pénètre à travers un banc de sable, mais le gouffre n’a pas d’écoulement dans le lac. En effet, tous les pourceaux s’y précipitèrent. Les porchers, après avoir tenté vainement de les sauver, retournèrent auprès de Jésus, et virent les deux possédés guéris. Informés de ce qui s’était passé, ils se plaignirent vivement du dommage qu’éprouvaient leurs maîtres ; mais Jésus leur répondit : « Tous les pourceaux du monde ne sont rien auprès du salut de ces âmes. Allez annoncer à vos maîtres que c’est moi qui ai chassé et envoyé dans les pourceaux les démons, qui à cause de l’impiété du pays s’étaient emparés de ces hommes ». Puis il ordonna aux possédés guéris de retourner chez eux pour y prendre des vêtements, et lui-même se dirigea vers Gergesa avec les disciples. Cependant plusieurs porchers s’y étaient déjà rendus, et les gens accouraient de tous les côtés.
Les hommes occupés à la préparation du vin, et dont la cuve avait été renversée, étaient aussi accourus en toute hâte à la ville, pour se plaindre du dommage que les possédés avaient occasionné, et ils y avaient excité un grand tumulte. Beaucoup d’habitants de Gergesa et des environs arrivèrent soit à la vigne, soit au pâturage des pourceaux, ces derniers dans l’espoir d’en rattraper quelques-uns. Tout ce mouvement dura jusque assez avant dans la nuit. D’un autre côté, tous les Juifs et beaucoup de païens s’étaient rassemblés autour de Jésus, qui prêcha sur une hauteur à une demi-lieue de Gergesa. Les magistrats de la ville et les prêtres des idoles cherchèrent à ramener à eux le peuple, et firent annoncer que Jésus était un puissant magicien, dont la présence les menaçait de grands malheurs. Après avoir délibéré entre eux, ils envoyèrent à Jésus une députation pour le prier de s’éloigner et de ne pas leur nuire davantage ; ils reconnaissaient en lui un grand magicien, mais ils le suppliaient de sortir de leur territoire. Ils se plaignirent beaucoup au sujet des pourceaux et du breuvage répandu ; et ils furent remplis de crainte en voyant assis à ses pieds, vêtus et sains d’esprit, les deux possédés dont les démons étaient sortis. Jésus leur répondit qu’ils pouvaient être tranquilles, qu’il ne leur serait pas longtemps à charge Dieu respecte trop la liberté de l'homme pour jamais lui imposer ses bienfaits. ; qu’il était venu seulement pour délivrer les démoniaques et guérir les malades, et qu’il savait bien que les pourceaux immondes et le breuvage abominable leur étaient plus précieux que le salut des âmes ; mais que c’était son Père céleste qui lui avait donné le pouvoir de sauver ces malheureux et de laisser périr les pourceaux. Puis il leur reprocha leur conduite infâme, leurs maléfices criminels, leurs débauches, leurs usures et leur culte des démons ; il réprimanda aussi leurs femmes, qui pratiquaient toutes ces abominations en secret. Il leur offrit le salut s’ils voulaient faire pénitence et recevoir le baptême. Mais ils ne songeaient qu’aux pertes qu’ils avaient faites, et, tout tremblants, ils le pressèrent de nouveau de s’éloigner. Là-dessus ils retournèrent à la ville Combien ce passage est rempli d'enseignements pour notre siècle, si rempli d'attachement à la matière et de coupable endurcissement ! .
Judas Iscariote, qui était bien connu dans ce pays, montra beaucoup de zèle en faveur de ces gens. Sa mère avait demeuré là quelque temps avec lui, lorsqu’il eut quitté la famille dans laquelle il avait été élevé en secret ; et les deux possédés avaient été de ses amis d’enfance.
Les Juifs de Gergesa se réjouissaient secrètement de la perte éprouvée par les païens ; car ils étaient opprimés par eux et fort scandalisés de ce qu’ils avaient tant de pourceaux. Cependant un certain nombre d’entre eux entretenaient des rapports intimes avec les païens, et prenaient part à leurs pratiques diaboliques.
Jésus enseigna et prépara au baptême ceux qu’il avait guéris, et les apôtres les baptisèrent, notamment les deux derniers possédés. Ils étaient tous très touchés et entièrement transformés ; ils le prièrent de leur permettre de rester avec lui et de devenir ses disciples. Le Sauveur écouta leur demande et dit aux deux possédés guéris, qu’il allait leur donner pour mission de parcourir les dix villes de Gergeséniens, de se montrer partout, de raconter partout ce qui leur était arrivé et ce qu’ils avaient vu et entendu, d’exhorter les gens à la pénitence et au baptême et de les lui envoyer. S’ils accomplissaient fidèlement ses ordres, ils recevraient, ajouta-t-il, l’esprit de prophétie, se lèveraient pendant la nuit et auraient des visions. C’est ainsi qu’ils sauraient toujours où il se trouverait et où ils devraient envoyer ceux qui soupiraient après son enseignement ; il leur prescrivit aussi d’imposer les mains aux malades, au moyen de quoi ceux-ci seraient guéris. Le jour suivant ils se mirent à l’œuvre, et plus tard ils devinrent ses disciples.
Le soir, Jésus se rendit avec les disciples à Gergesa, chez le chef de la synagogue, et ils y prirent un léger repas. Les magistrats de la ville vinrent alors parler au maître de la maison pour qu’il s’efforçât de faire partir Jésus, lui déclarant qu’il répondrait des malheurs qui pouvaient plus tard frapper la population. Là-dessus, Jésus se mit en route avec les siens et ils passèrent la nuit dans une maison de bergers. J’entendis Jésus dire à ses disciples : « J’ai permis aux démons de renverser la cuve et d’entrer dans les pourceaux, afin de faire voir à ces orgueilleux païens que je suis le prophète des Juifs, qu’ils ont toujours maltraités et outragés ; j’ai voulu aussi, en leur infligeant cette perte, les rendre attentifs au danger qui menace leurs âmes, réveiller ce peuple qui sommeille plongé dans le vice, et l’exciter à se faire instruire C'est ainsi que, dans les desseins de la Providence, les malheurs temporels sont un avertissement souvent nécessaire pour réveiller le pécheur. . Quant à l’affreux breuvage, je l’ai fait répandre parce que c’était une des causes principales des péchés de ce peuple et de l’empire que les démons exerçaient sur lui. »